La fabrication de l’«Autre» par le pouvoir

28 oct

Entretien avec Christine Delphy

Propos recueillis par Daniel Bertaux, Catherine Delcroix et Roland Pfefferkorn

Publié dans Migrations et sociétés, vol. 23, n°133, janvier-février 2011

Catherine Delcroix : Peux-tu expliquer ce que cachent les dominants derrière la mise en avant permanente de la question de la différence et pourquoi veulent-ils parler à la place de ceux qu’ils désignent comme des “Autres” ?

Christine Delphy : Ce qui m’a beaucoup frappée depuis quelques années, c’est tous ces auteurs, y compris des gens qui sont notoirement  de droite comme Dominique Schnapper, qui prônent l’acceptation des  “Autres”, de l’“Autre”, sans jamais d’ailleurs dire qui c’est ni pourquoi il est
“Autre”. Et aussi le fait que tout le monde semble savoir qui est l’“Autre”, et donc qui est le “Même”.
Je connais bien cette question de l’“Autre”, parce que je suis une “Autre”. La femme est une “Autre”, c’est la grande “Autre”. On ne peut  pas la comprendre… Mais qui est ce “on” qui ne peut pas la comprendre ?  Pour elle-même, une femme n’est pas une “Autre”.
L’“Autre” c’est donc quelqu’un qui n’a pas droit à la parole. Tandis que “d’autres que les Autres” parlent des “Autres” mais ne se désignent jamais.  J’ai appelé ces derniers les “Uns”. Les “Uns” sont ceux qui ont le pouvoir de  désigner qui est “Autre”. Il y a des “Autres” parce qu’il y a des “Uns”. Ces “Uns”-là sont “derrière les autres” dans le sens où ils sont cachés ; mais les “Uns” sont premiers, les “Uns” sont ceux qui créent les “Autres”. Après ils se posent des questions sur ces “Autres”, et surtout : faut-il les accepter ?
Pourquoi parlent-ils à la place des “Autres” ? Il n’y a pas de mystère là dedans : ils parlent à la place des “Autres” tout simplement parce qu’ils ont fait les “Autres”. Ils n’arrêtent pas de raconter la “différence” des “Autres”, et donc de se recréer eux-mêmes sans arrêt comme “Uns”. Ils sont les détenteurs de la parole, ils sont en droit de nommer la société, de la diviser en groupes, dont ils sont le groupe dominant ; et cela se révèle par leur pouvoir à la fois de créer les “Autres” et de se créer eux mêmes comme “Uns”, comme “non-Autres”.

C. Delcroix : Quelles sont les conséquences pour ceux qui sont désignés  comme “Autres” ? La manière dont les “Uns” désignent les “Autres” a-t-elle  des conséquences, par exemple, pour se battre contre la précarité ?
Ch. Delphy : Si on se place à ce niveau du discours, ces gens qui souffrent de discrimination sont en même temps appelés des “Autres” : ces deux faits sont reliés dans la tête des “Uns” et sont reliés aussi dans la tête des “Autres”, à qui on répète sans arrêt qu’ils sont traités différemment
parce qu’ils sont différents ; que c’est en raison de leur altérité qu’ils subissent le traitement qu’ils subissent. On leur dit : « C’est parce que vous êtes Autres ». Les gens qui sont les “Autres” intériorisent cette explication.
Ils n’ont pas le pouvoir : ils n’ont pas le pouvoir de nommer, ils n’ont pas le pouvoir de retourner aux “Uns” l’appellation “Autres”, ils n’ont pas même le pouvoir de se nommer eux-mêmes. Leur nom leur est donné par les “Uns”. Jusqu’au jour où ils se rebellent un peu contre cela. D’ailleurs, je remarque
que les gens qui sont “racisés”, qui sont distingués d’une façon raciste, se rebellent plus facilement que les femmes, qui continuent à un certain niveau d’accepter qu’elles sont “Autres”. “Autres” que quoi ? Les féministes radicales disent qu’un « différent » implique un « référent ». Et qui est le référent en ce cas sinon les hommes ? Et pourquoi seraient-ils en position d’être le référent ? D’être le modèle ? Mais très souvent les femmes acceptent. Même certaines féministes acceptent qu’elles
sont « différentes » et se mettent à gloser sur cette différence : qui serait bonne ou qui serait mauvaise, sans se demander pourquoi ce doit être elles qui sont « différentes ».

C. Delcroix : Peux-tu parler aussi de l’altérisation très profonde des Arabes et
des Noirs qui, dans la société française, sont présentés comme responsables
de la violence sexiste de manière unilatérale1 ? Comment cette opposition
entre les sexistes et les antiracistes est-elle apparue ?

Ch. Delphy : La société française dans son ensemble, avec l’aide d’une grande partie des femmes qui se disent féministes, est arrivée à faire d’une pierre deux coups : d’une part, à accuser toute une partie de la population de défauts ignobles — elle serait non seulement sexiste mais  aussi homophobe, antisémite — et, d’autre part, à absoudre complètement de sexisme la société dominante. Le résultat, c’est qu’on ne parle plus du sexisme général de notre société, tous hommes confondus. Par exemple,Élisabeth Badinter prétend que « chez les Français de souche, que ce soit
dans le judaïsme ou le catholicisme, on ne peut pas dire qu’il y ait une  oppression des femmes »(2) .
Or, quand en 1970 nous avons recréé le mouvement féministe, ce n’est pas au sexisme des Arabes que nous pensions. Comme tous les travailleurs immigrés, ils essayaient de se faire oublier ; et nous, en tant que Blanches, nous n’avions quasiment pas de rapports avec eux. On pensait au sexisme de nos pères, de nos frères, de nos copains. Et voilà que tout d’un coup on apprend qu’il n’y a pas d’oppression des femmes « chez les Français de souche » ! On a vu plusieurs manifestations contre les violences exercées contre quatre femmes : les quatre avaient des prénoms arabes. C’était très peu de temps après que l’enquête nationale sur les violences envers les femmes en France (ENVEFF) soit
publiée(3). Et aujourd’hui, des comptages sont faits tous les ans ; chaque semaine deux à trois femmes sont tuées par leur mari ou leur compagnon. Mais les Monique, les Françoise tuées par des compagnons blancs comme elles, où sont-elles mentionnées dans ces manifestations ?
Une Gofrane ou une Shérazade morte aux mains d’un type qui s’appelle Ahmed ou Sofiane est-elle plus morte qu’une Monique ou une Marie morte aux mains d’un type qui s’appelle Pierre ou Bertrand ? Toute cette campagne, qui dure maintenant depuis 2003, sur le sexisme
des Arabes et des Noirs, a deux effets, tous les deux désastreux, sur la société française. D’abord, le discours sur la violence spécifique, extraordinaire des descendants d’immigrés africains, coexiste avec le discours — qu’à la fois il contredit — sur la nécessité de mettre fin aux discriminations
racistes. On accuse les victimes de discriminations racistes d’avoir “la rage” et on dit en somme que « ces gens » ne sont pas méritants : ce sont des sexistes, des antisémites, des homophobes. Alors, sont-ils dignes d’être défendus contre les discriminations ? Ou au contraire, méritent-ils qu’on se méfie d’eux et qu’on leur refuse emploi, logement, promotions ? La coexistence de ces deux discours ne peut durer sans que l’un des deux gagne. Et on voit bien lequel gagne. Donc le racisme gagne.
Ensuite, il n’y a pas que le racisme qui gagne. Le sexisme gagne aussi. En effet, le discours sur le sexisme extraordinaire des Noirs et des Arabes, outre qu’il conforte le racisme, conforte le sexisme, en faisant apparaître le sexisme “ordinaire” des Blancs comme bien peu de chose, et finalement
comme éteint ou en voie d’extinction. Or, en accusant les Noirs et les Arabes d’être les seuls sexistes, et en particulier en prétendant que le foulard ou le voile sont les seuls symboles patriarcaux, tandis que les talons hauts, le maquillage, la chirurgie esthétique sont exempts de sexisme, ils provoquent de façon tout à fait prévisible une réaction de défense.
Et cette réaction, comme l’action initiale, est extrême. Par exemple, elle présente le foulard comme un « simple morceau de tissu », ce qu’il n’est évidemment pas, de même que des talons aiguille ne sont pas « de simples chaussures ». Car le vêtement, tout vêtement, dit quelque chose, et même plusieurs choses. Les vêtements sont genrés : ils signifient, entre autres choses, la hiérarchie entre hommes et femmes. Et les vêtements des femmes, qu’il s’agisse des talons hauts, avec la réduction de la mobilité et du confort qu’ils entraînent, ou du voile intégral (niqab), qui limite aussi la mobilité et le confort, disent clairement que pour plaire aux hommes les femmes doivent “volontairement” se mettre dans des situations où leur infériorité statutaire est marquée, à la fois par le sens (compris par
tout le monde) du vêtement et par les conséquences concrètes qu’il entraîne (comme l’incapacité de courir, et donc la vulnérabilité), conséquences qui font d’ailleurs partie de son sens.
Malheureusement, au lieu de faire une critique féministe de l’ensemble de ces vêtements, de ce qu’ils signifient, que ce soit la préservation d’une pudeur non exigée des hommes (le voile) ou la disponibilité sexuelle, également non exigée des hommes (les vêtements “sexy”), des conséquences
sur le confort, la santé, la mobilité qu’ils provoquent, beaucoup de féministes en sont venues à ne dénoncer comme sexistes que les vêtements non occidentaux, tels le foulard ou le voile, tandis qu’elles banalisent comme “jolis” leurs équivalents occidentaux ; de plus, elles apportent leur
appui aux politiques qui les interdisent.
Or ces interdictions faussent nécessairement la discussion. Car aucun vêtement ne devrait être interdit. En revanche, la critique féministe devrait être libre. Mais critiquer les connotations genrées d’un vêtement ne peut se faire que si cela n’entraîne pas une atteinte à la liberté légale de s’habiller
comme on veut (sachant que même cette liberté légale est encadrée par la notion d’“ordre public” et que, sur le plan sociologique, ce qu’on veut est socialement déterminé). Or, dès lors que cette critique, d’une part, ne s’applique qu’à certains vêtements et, d’autre part, est présentée comme la justification d’une punition, elle devient intenable. De même, puisque le sexisme des Arabes et des Noirs est présenté comme le seul sexisme existant, la réaction à cette accusation est de nier
l’existence de tout sexisme ; ce qui est absurde, mais compréhensible dès lors que cette accusation est utilisée de façon discriminatoire et à des fins discriminatoires. Or, de même que pour les vêtements, une majorité de féministes a accepté que des hommes politiques se présentent comme des défenseurs de la femme, alors qu’ils n’ont jamais pris le féminisme au sérieux ni entendu une seule des revendications féministes ; de plus, cette majorité de féministes a accepté d’appuyer, au moins de façon tacite, cette discrimination entre hommes blancs et hommes “de couleur” : cette aile des féministes a donc accepté la thèse susmentionnée d’Élisabeth Badinter… tout en prétendant obtenir une loi contre les violences. Cette demande n’avait jamais été très audible, mais elle est devenue complètement incompréhensible. De quelles violences s’agit-il ? Le plus grand reproche que l’on puisse d’ailleurs faire à cette aile du féminisme est d’avoir manqué l’occasion qui lui était offerte sur un plateau de dénoncer ces personnages politiques — de tous bords — pour leur indifférence et leur inaction, qui sont la preuve de leur sexisme militant.

Il en est résulté non seulement une justification de la discrimination raciste, mais aussi une régression majeure dans la lutte contre le sexisme : la France blanche s’est sentie purgée de son sexisme, qu’elle a ainsi exilé et interné dans le département de la Seine-Saint-Denis. On n’avait plus
besoin de parler des femmes ou des hommes, on pouvait ne parler que des musulmans et du foulard, où s’était concentré tout le mal. Les populations visées, quant à elles, femmes et hommes confondus, devant une accusation qui était en réalité une opération d’exorcisme, ne pouvaient que refuser l’ensemble du procédé. Le pouvoir a néanmoins réussi à les diviser en suscitant des organismes comme Ni putes ni soumises, un petit groupe de femmes dont la version du féminisme était de pouvoir s’habiller de façon “féminine” comme les femmes blanches, et qui ont été largement
subventionnées et mises en avant tant par la gauche que par la droite.

Nous en sommes là aujourd’hui. Une seule opération a fait progresser le racisme, tout en rendant le sexisme invisible : celui des Blancs, parce que le sexisme “n’existe pas chez eux”, et celui des Noirs et des Arabes, parce qu’il est indéniablement raciste de faire d’eux des boucs émissaires.
La vérité n’a pas pu être dite. Pourtant elle est simple : l’ensemble des cultures(4) qu’on peut identifier aujourd’hui sur le sol européen sont des cultures qui reposent sur des structures sociales et des idéologies patriarcales et qui engendrent des comportements individuels sexistes.
Certains pensent que les Arabes et les Noirs sont plus sexistes que les Blancs ; mais mesurer le sexisme d’un pays pour le comparer à celui d’un autre, a fortiori comparer deux provinces ou encore deux types de population exigerait la mise au point de définitions du sexisme : parle-t-on par exemple du degré de liberté des femmes, de leur degré d’indépendance économique, ou du “machisme” perçu des hommes, ou encore de tout cela à la fois ? Or il n’existe pas d’accord sur la définition du sexisme, donc encore moins sur les méthodes qui permettraient de le mesurer. Tant que nous sommes dans l’incapacité de mesurer le sexisme d’un groupe ou d’une nation, il faut assumer qu’à l’intérieur d’un même pays, où les grandes structures patriarcales, économiques et légales sont par définition les mêmes, les variations idéologiques et de comportements individuels ne peuvent être grandes ; il faut assumer que les Noirs et les Arabes ne sont pas moins sexistes que les autres, mais aussi, par voie de conséquence, qu’ils ne le sont pas plus.

Je sais que cette assertion va à l’encontre de la perception ordinaire au sein de la population, y compris chez les sociologues. Cette perception est que les Africains en général sont plus sexistes que les “Occidentaux”. C’est cet a priori qui s’exerce à l’endroit des personnes d’origine africaine, quand bien même elles sont nées et ont été élevées en France ou dans un autre pays occidental. Mais nous portons sur ces personnes un regard qui, au lieu de chercher les ressemblances entre elles et les autres Français, cherche les différences : suppose, cherche et trouve des différences, et les met en valeur au détriment des ressemblances.
Ces différences peuvent exister ou être fantasmatiques, ou les deux à la fois. C’est une chose connue, mise en évidence par Letti Volpp (5), que le même comportement est attribué dans le cas d’un homme blanc à sa psychologie individuelle et dans le cas d’un homme “de couleur” à sa “culture étrangère”, ou plutôt présumée étrangère en raison de la nationalité de ses parents ou grands-parents. Dès lors que le sexisme est attribué, via une origine nationale ou ethnique “étrangère”, à une
culture également étrangère, le sexisme de l’individu est vu comme appartenant à cette culture étrangère, et il est plus mis en relief, plus remarqué que le sexisme ordinaire de notre propre culture, car la culture propre d’une personne, fût-elle sociologue, tend à être naturalisée, à n’être pas vue comme une culture ; le sexisme ordinaire qui fait partie de cette culture tend par conséquence à être minimisé, voire ignoré, comme élément culturel.

Un exemple de cela est que l’assassinat de femmes arabes ou musulmanes, à coups de pierres ou par le feu, par des hommes arabes ou musulmans, nous semble plus horrible que l’assassinat d’une femme blanche par un homme blanc à coups de poing. Nous n’approuvons jamais le meurtre, mais certaines méthodes — le feu, les pierres — nous semblent plus horribles que tuer à mains nues, parce que cette dernière méthode est courante en Occident. Le résultat — la mort — est le même, mais les
jurys appliquent des peines beaucoup plus lourdes aux meurtres commis avec des méthodes exotiques qu’aux meurtres commis à mains nues. Cette dernière technique de mise à mort est implicitement vue comme une réaction “humaine”, “spontanée”, due à un état émotionnel lui aussi
“humain” et “spontané” : battre à mort — qu’il s’agisse des gestes ou de l’état émotionnel où doit se mettre le meurtrier pour les accomplir — est vu comme “ordinaire”, “pouvant arriver à tout le monde”, faisant partie des extrêmes auxquels tout individu peut être conduit dans sa vie, auxquels
il peut être conduit par la vie. Ainsi les meurtriers de femmes, tant qu’ils sont “de souche”, sont-ils vus comme les protagonistes d’un “drame passionnel” si ce sont des amants ou des maris ou comme des “monstres” (des fous) si ce sont des inconnus, et toujours comme des individus. Les meurtriers non “de souche” sont vus comme des marionnettes — interchangeables — agies par les superstitions
archaïques de leur culture. On n’a pas besoin de psychologie avec eux : il suffit de dire : « Ils sont turcs ».

Roland Pfefferkorn : À propos du foulard ou du voile, j’aimerais que tu reviennes
sur la manière dont les comparaisons internationales sélectives ont
été utilisées dans l’argumentation par rapport à la situation française. Il me
semble clair qu’on déplace les problématiques et que, en même temps, ce
déplacement permet de privilégier l’émotionnel chez beaucoup de gens.
Peux-tu revenir sur cet usage sélectif des comparaisons internationales ?

Ch. Delphy : Je parlais récemment avec une femme journaliste à la télévision
du débat sur l’interdiction du foulard à l’école et du fait que cela
pénalisait de jeunes Françaises. Elle en était d’accord mais elle pensait que
cette interdiction pouvait aider… les Iraniennes ! Quand je lui ai demandé
en quoi, elle m’a répondu que cela pouvait « être un signe ». Mais un
signe de quoi et dirigé vers qui ? On ne peut comprendre ce qu’elle voulait
dire qu’en s’inscrivant à l’intérieur du mythe national qui voit la France
comme phare et guide des nations. Dans ce paradigme, dès que les
Français font quelque chose, à l’étranger on se dit : « Ah, les Français font
ça ! ! Ça doit être intéressant ! Et si on faisait la même chose ? ». Mais
les autres pays ne se disent pas cela, ils sont dans leur propre mythe
national, pas dans le nôtre, et ils ne nous voient pas comme un exemple.

Il faut qu’on se mette bien cela dans la tête. Je trouve triste que des
gens aient cette vision… qu’ils imaginent encore la France comme une
espèce de fanal qui inonde de sa lumière les autres pays. Parce que c’est
une illusion. Et ce n’est pas du tout ainsi que la France est perçue, surtout
dans les pays naguère colonisés. Ce n’est pas parce qu’on interdit le
foulard sur le sol français que ça va arranger la situation en Algérie. Au
contraire, tout ce qui est francophile ou même francophone est perçu en
Algérie comme appartenant au « Parti de l’étranger », et l’Algérie ferait
plutôt le contraire de ce que fait la France, par principe. En nous croyant
un exemple, dans notre rêve franco-français, nous sous-estimons complètement
le ressentiment qui continue d’exister en Afrique du Nord, et en
Afrique tout court, contre la France, contre toutes les puissances coloniales.
On ne veut pas en tenir compte, on se raccroche à notre version du
conflit, une version pro-colonialiste, et on refuse de voir ce ressentiment.

De la même façon que l’on ne veut pas tenir compte de ce qui risque
d’arriver en France. J’entends beaucoup de gens dire que la loi de 2004
interdisant le foulard à l’école est très bien. Ils disent : « Ça s’est très bien
passé », voulant dire par là que les filles enlèvent leur foulard (et celles
qui ne l’enlèvent pas et qui ne vont plus en classe, on n’en parle pas, c’est
mal élevé). En effet, que peuvent-elles faire, ces élèves ? Elles enlèvent
leur foulard à l’entrée de l’établissement et le remettent à la sortie. Ça s’est
très bien passé dans le sens qu’il n’y a pas eu de bombe dans les écoles. Mais enfin, il faut voir plus loin : ces jeunes filles vont au collège, puis
au lycée pendant sept ans ; pendant sept ans de leur vie elles sont
humiliées matin et soir — et entretemps — car toutes leurs camarades
savent et qu’elles portent un foulard et qu’elles ont été obligées de le
retirer à la porte de l’établissement. Elles vont devenir adultes. Les
Algériens n’ont pas oublié les 130 ans de colonisation et ils n’ont pas
oublié les huit années de guerre. Ces jeunes filles vont-elles oublier ces
sept années d’humiliation ? Je ne le pense pas.

Quand elles vont devenir adultes, c’est là qu’on verra ce qu’on a fait,
qu’on verra vraiment le résultat de la loi. On a créé encore un autre
clivage, comme s’il n’y en avait pas déjà assez. On a empiré les choses.
Car si elles portent le foulard, c’est parce qu’il y a quelque chose qui ne
va pas ; et ce quelque chose qui ne va pas, pour commencer, c’est le
racisme qu’elles subissent. Sinon elles ne porteraient pas ce foulard, qui n’est pas un foulard
maghrébin. Ce n’est pas la continuation d’une tradition ou d’une coutume
familiale. La moitié ou plus de leurs parents, loin de les forcer à le porter,
s’y opposent. Dans la génération des parents cela ne se faisait pratiquement
pas. Cette génération croyait à l’intégration. Mais la génération
suivante a vu le résultat de cette croyance : aux yeux de la nouvelle génération,
il n’y a pas d’intégration, et leurs parents se sont fait rouler
dans la farine. Leur façon de se rebeller, c’est de porter le foulard. Si,
quand elles se rebellent contre un traitement qu’elles trouvent injuste,
on leur répond par une punition injuste elle aussi, ça ne va pas arranger
les choses. On peut taper sur la tête des gens, et quand ils la relèvent,
retaper, mais il faut être conscient que c’est une conduite à risques. C’est
celle de la France aujourd’hui.

R. Pfefferkorn : Par rapport à ces filles exclues de l’école à qui on refuse le
droit à l’éducation, l’interdiction du foulard n’est en rien une mesure féministe.
La moitié des filles qui ont été exclues en France, l’ont été en Alsace et en
Moselle, c’est-à-dire dans les trois départements non laïques. Or en Alsace et
en Moselle il y a des curés, des rabbins et des pasteurs qui donnent des
cours de religion au sein des établissements scolaires publics, qui siègent
dans des conseils de classe, y compris dans des établissements où on a exclu
des filles(6). La contradiction apparaît là particulièrement grotesque. De plus, jamais il n’y a eu en France une campagne publique en faveur de la laïcité dans ces trois départements…

Ch. Delphy : Là on est face à une situation paradigmatique. Il est clair
que le ressort des campagnes anti-foulard n’est en rien une opposition
à la religion en général. Le ressort est le racisme. Ce n’est pas à la
religion qu’on en a, parce que les autres religions sont non seulement
tolérées mais favorisées et subventionnées en Alsace-Moselle, et en
Guyane, au sein de l’école publique, au détriment des non-croyants qui,
garçons et filles, doivent trouver des excuses pour ne pas subir les cours
de religion. C’est en réalité une religion précise — l’islam — qui est refusée
et attaquée par des gens qui prétendent qu’ils ne peuvent supporter
aucune religion. Cependant, on voit qu’ils ont une grande tolérance pour
les religions chrétiennes. En fait ils les ont intégrées comme des éléments
culturels, et ils ne les voient plus comme des religions avec la connotation
péjorative qu’ils donnent à ce terme. Comme si la culture était une chose
et la religion une autre. Or la religion fait partie de la culture, et vouloir
l’en exclure est absurde. La religion n’est qu’un des aspects d’une culture
qui est sexiste de bout en bout. Mais enlevons la religion de la culture — par exemple parmi les “déchristianisés” français, la majorité des gens en France — trouve-t-on moins de sexisme ? Absolument pas. D’ailleurs, trouve-t-on moins de christianisme chez les athées ? Cela semble une
question absurde, et pourtant…
Les laïcards vivent dans un pays catholique, ils prétendent que le catholicisme n’est pour eux qu’une série d’églises — gothiques ou romanes — seulement des monuments pour lesquels leur intérêt est strictement esthétique, mais en même temps ils nient que le catholicisme soit un des piliers
de l’ensemble de leur culture. Par ailleurs, ils se déclarent opposés à tout
esprit religieux et partisans d’une séparation absolue entre le domaine
politique et la religion. Cette position est pourtant contraire à la loi de
1905, qui stipule que les Églises ne doivent pas intervenir ès qualités dans le
débat politique, mais qui n’empêche pas les gens d’avoir leurs convictions ;
nombre de politiciens actuels, comme François Bayrou ou Christine Boutin,
se disent ouvertement catholiques et déclarent haut et fort que leurs convictions
religieuses informent leur morale et leur politique. D’ailleurs,
comment pourrait-il en être autrement ? Pourraient-ils laisser leurs convictions
à la porte du Parlement ? Et pourquoi le feraient-ils ? Mais nos
intellectuels ainsi que de nombreux autres politiques chrétiens semblent
ignorer les musulmans et redouter qu’ils n’introduisent leurs convictions
dans la vie politique. Or c’est sûr que quand des musulmans croyants
entreront dans la vie politique, ils n’auront aucune raison de laisser leurs croyances à la porte. Que les musulmans, comme les catholiques et les
protestants, aient droit à leurs croyances et les expriment, où que ce soit,
c’est en cela que consiste la liberté de conscience garantie par nos
Constitutions et nos conventions internationales. Les Églises sont exclues
du fonctionnement politique, pas les consciences. Les députés qui étaient
opposés à l’avortement (en France, en 1974) ont voté contre, et personne
n’a dit que c’était illégitime parce que cette opinion était liée à leurs
convictions religieuses.

Pour en revenir aux hyper-laïcs, qui prétendent qu’il faut faire dans la
vie publique comme si les religions n’existaient pas, très curieusement ils
passent leur temps non seulement à étudier l’islam, mais à l’expliquer
aux musulmans. Les grands “spécialistes” de l’islam que sont Bernard-
Henri Lévy et Caroline Fourest font assaut de citations de hadiths et de
sourates et deviennent des exégètes du Coran. Ils expliquent, comme
le fait aussi le Premier ministre, que le foulard ou le niqab « ne sont
pas des obligations religieuses pour les musulmanes ».

Nous sommes ainsi en pleine confusion, et même en pleine schizophrénie.
Ces contempteurs des musulmans prétendent à la fois rejeter
toutes les religions, la religion, et en même temps… chercher la “véritable”
religion, qui serait, elle, acceptable !

L’État, par exemple, se mêle de fabriquer un « islam de France », et
c’est le Premier ministre qui le définit, en excluant le niqab de cet islam-là.
Mais c’est complètement contradictoire avec la loi de 1905 et la liberté
de conscience et de culte. Les gens ont le droit de croire à ce qu’ils veulent,
et il n’y a donc pas de “bonne” ni de “mauvaise” interprétation de
l’islam — ou de l’astrologie — du point de vue de la loi, du point de vuede l’État. Car la loi de 1905 met sur le même pied toutes les croyances,
l’astrologie et le voltairisme, le bouddhisme et l’athéisme. L’astrologie a
plus d’adeptes en France — et ailleurs — que toute autre foi : Ronald
Reagan par exemple, lorsqu’il était président des États-Unis, ne prenait
jamais une décision importante tant que certains signes du zodiaque
n’étaient pas dans les bonnes maisons (je ne comprends pas ce que celaveut dire, mais Reagan, lui, comprenait). L’État n’a tout simplement pas à
intervenir dans les questions religieuses, dans les convictions individuelles :
c’est là l’une des libertés fondamentales. Mais cette liberté-là, les Français,
qui se la sont donnée sur le papier, sont incapables de la vivre : elle leur
semble trop grande. C’est ce refus de la liberté que l’on voit à l’oeuvre
dans cette contradiction qui montre des athées confirmés se plongeant
dans le Coran pour le réinterpréter après des milliers de théologiens musulmans, prétendant connaître l’islam mieux qu’eux. Et c’est au nom de
la séparation des Églises et de l’État qu’ils encourent ce ridicule ! Voilà
des gens qui ne supportent pas la liberté de conscience, et qui voudraient
revenir aux périodes antérieures, où l’État dictait aux gens ce qu’il fallait
penser.

C. Delcroix : Quelle est la place du Mouvement des indigènes de la République
dans ce processus ? Peut-il jouer un rôle dans la lutte contre la précarité
dans la société française ?

Ch. Delphy : Le Mouvement des indigènes de la République est très
important dans ce moment de l’histoire française et de la lutte contre
le racisme, qui est différente de la lutte contre la précarité. Car la
lutte contre la précarité concerne tout le monde, tandis que la lutte
contre la discrimination ne concerne que les gens discriminés(7). Ce mouvement
est important parce qu’il est une des réactions à la loi contre le
port du foulard à l’école. C’est une réaction de lutte et de radicalisation.
Et c’est ce qu’il faut comprendre : maintenant, à chaque répression,
la protestation contre l’inégalité et le racisme prendra des formes plus
radicales et plus déterminées. Ce mouvement a renoncé à se fondre dans
les grands mouvements réformistes — et blancs — de lutte contre le
racisme, qui voient le racisme d’abord, sinon uniquement, comme l’idéologie
des personnes racistes et non comme un système qui comprend certes
ces attitudes, mais aussi et surtout des mécanismes de discrimination, ainsi
que les effets de ces mécanismes et des attitudes racistes contre d’autres
personnes. Le Mouvement des indigènes de la République voit le racisme
comme un système ; et sa forme de lutte n’est pas une communication
morale en direction de la société blanche, du style « ce n’est pas bien, le
racisme », mais un message de dénonciation et d’appel à l’autoorganisation,
message destiné aux indigènes “sociologiques” : aux descendants
d’immigrés issus de la colonisation.

C’est évidemment uniquement ce type d’organisation qui risque de
faire bouger les choses. Les associations du type Ligue des droits de
l’homme (LDH) ou Mouvement contre le racisme et pour l’amitié entre les
peuples (MRAP), qui sont contrôlées par des Blancs, refusent de voir le
caractère systémique de la discrimination raciale. L’une des preuves de
cela est la façon dont nous parlons de “lepénisation”, comme si avant
Le Pen le racisme n’existait pas ! Or non seulement les “idées” racistes existaient, mais surtout l’organisation raciste de la société existait. Le Pen n’avait pas — et n’a toujours pas — le pouvoir de créer cette organisation.
Parler de “lepénisation” c’est réduire le racisme à des “idées”. C’est aussi ce qu’ont fait les plus connus des sociologues et philosophes spécialistes du racisme : pour eux le racisme est un ensemble d’idées, et ce qui est important à leurs yeux, c’est de classer ces idées selon…
d’autres idées : selon qu’elles sont de type “biologiste” ou de type
“culturaliste”, etc. Ils s’intéressaient uniquement aux personnes professant
des opinions racistes lors d’entretiens. Ils n’étudiaient pas les victimes du
racisme ; d’ailleurs, à leurs yeux, il n’est pas sûr que ces victimes existaient
en tant que victimes, puisqu’ils n’étudiaient pas la discrimination raciste,
étude qui leur semblait trop compliquée ; ils estimaient que c’était à
“l’Administration” de leur fournir des données sur ce sujet. Comme si
“l’Administration” avait des données sur la discrimination ! Leur souci majeur
était de comprendre les racistes, et ils le faisaient avec beaucoup
d’empathie, trouvant des explications qui ressemblaient étrangement
à des circonstances atténuantes : ainsi on trouve des théories qui présentent
comme inévitable le fait que des prolétaires blancs menacés par une
mobilité descendante s’en prennent aux prolétaires “de couleur”(8). Ainsi, le
racisme — des Blancs — est quasiment naturalisé par cette “théorie” ;
par ailleurs, les actes racistes sont négligés et les victimes ignorées.

On retrouve cette naturalisation dans le refus général, y compris chez
les intellectuels progressistes, de reconnaître la spécificité de l’organisation
raciste et sexiste de la société, de ce que j’appelle le système de castes :
racistes ou de genre. Ces intellectuels considèrent qu’il n’y a pas de
problème spécifique, ils affirment que nous nous trouvons devant un
“simple” problème de classes sociales. Certes, les classes sociales existent,
et la majorité des personnes “castées” sont dans la classe inférieure ; c’est
le but ou en tout cas l’effet principal du système des castes. Cependant,
ces mêmes intellectuels n’ont pas d’explication pour le fait que les
femmes, les Noirs et les Arabes soient non seulement dans la classe inférieure,
mais de plus dans la strate inférieure de cette classe. Et en fait
ils n’ont pas d’explication parce qu’ils estiment qu’il n’y a pas besoin
d’explication.

Lors d’un passage à la télévision, Emmanuel Todd soutenait cette
position : selon lui, le problème des “jeunes de banlieue” est un problème
de classe, bref, Noirs et Blancs sont pareillement opprimés par le capitalisme.
Et quelques minutes plus tard, il ajoutait : « Et bien entendu, les Noirs et les Arabes se retrouvent en bas ». Mais est-ce un phénomène spontané ? Ces gens tombent-ils, d’une façon quasiment physique, au fond de la classe, comme s’ils avaient une densité corporelle supérieure ? Le
fait que ce soient toujours des gens “de couleur” — et des femmes — qui
sont au bas des classes déjà inférieures ne requiert-il pas d’explication
sociologique ? Ne s’agit-il pas d’un phénomène social ? Or, s’il n’est pas
social, alors c’est un phénomène naturel ; ces gens posséderaient des
caractéristiques qui les prédisposeraient à “tomber”, à être en bas. Et
évidemment, ces intellectuels ne se demandent pas plus pourquoi les
Blancs et les hommes surnagent sur les strates supérieures de chaque
classe sociale. Pourquoi ont-ils un tel avantage ? Par hasard, n’en seraient-
ils pas les organisateurs ? Bref, n’existerait-il pas un autre système qui se
combine avec le système de classes ? On est donc confronté-e à des
présupposés naturalistes qui sont si ancrés, y compris chez les intellectuels,
qu’ils ne sont pas exprimés. Emmanuel Todd, par exemple, n’a même pas
eu conscience de se contredire à deux minutes d’intervalle : d’abord les
racisés n’avaient « pas de problème spécifique », et deux minutes plus tard
ils « tombaient bien entendu au fond ».

Dans le domaine de la pratique militante des associations antiracistes,
le discours était aussi privilégié par rapport aux actes. Aujourd’hui encore,
ces grandes associations, contrôlées par des Blancs, quand elles intentent
des procès, le font plus souvent contre des propos racistes, pas contre des
actes racistes. En ce domaine, l’exceptionnalité française est marquée :
aux États-Unis, un accent contraire est mis. La parole est plus libre, mais la
discrimination de fait est pourchassée.

Ainsi la théorie comme la pratique antiracistes se sont-elles révélées
jusqu’à présent inutiles ou contre-productives. Sans parler des grandes
arnaques historiques telles que « Touche pas à mon pote » par lesquelles
les mouvements de révolte comme la fameuse Marche pour l’égalité
de 1983 — renommée avec familiarité et inexactitude “Marche des
Beurs” — ont été récupérés, transformés en mouvements culturels et ainsi
stérilisés par l’establishment politique. Et ça continue aujourd’hui, comme le
montre l’exemple de Fadela Amara entre autres.

L’amertume des citoyen-ne-s français-es né-e-s en France de parents
qui étaient des sujets de l’Empire français en Afrique est immense, et elle est
très sous-estimée par la population blanche, y compris la population universitaire9.
Il n’est que de lire les deux derniers livres de Saïd Bouamama, sociologue, qui n’a jamais arrêté de militer depuis la Marche pour l’égalité. Dans La France : autopsie d’un mythe national, ouvrage paru en 2008, il s’adresse à tout le monde, mais en fait surtout aux Blancs, et il explique
avec patience et pédagogie que non, la France d’aujourd’hui n’était
pas contenue comme un embryon dans le village gaulois d’Astérix ; que
oui, elle a de multiples origines, avant même d’être envahie par les Blacks
et les Beurs ; que l’apport de ceux-ci n’est pas plus à dédaigner que
celui des Bretons, des Corses et de toutes les cultures qui constituent la
culture “nationale” ; que notre pays n’est pas plus unique qu’un autre,
puisque chaque pays est unique(10). Bref, il reprend en sociologue le travail
des historiens, et surtout de Suzanne Citron(11), et tente de désamorcer les
bombes contenues dans le nouveau nationalisme français.

Dans Nique la France, devoir d’insolence, un livre collectif de la Zone
d’expression populaire (ZEP), Saïd Bouamama a écrit la plus grande partie
du texte d’analyse, et celle-ci est la même. Mais le ton du livre, donné dès
l’introduction qui vaudrait la peine d’être citée en entier, est entièrement
différent. C’est un appel au regroupement : les individus racisés ne se
laissent plus culpabiliser par l’accusation de communautarisme ; ils revendiquent
leur communauté comme un endroit de confort où on n’est pas méprisé,
un endroit de ressourcement, avec des gens qui vivent les mêmes choses
que vous ; un endroit de contact avec ses origines, qui ne sont plus honteuses ;
et un endroit de lutte contre une communauté de sort : l’oppression(12) . C’est aussi une déclaration de rupture avec une “communauté blanche”
qui n’a cessé de les trahir en les isolant, en les adoptant au compte-
gouttes, en parlant pour eux, en définissant pour eux le racisme dont ils
souffrent, en décidant à leur place de leur façon d’apparaître, de lutter,
de penser, d’être. Rupture avec la “communauté blanche”, mais aussi et
surtout rupture avec le sentiment intériorisé de son infériorité, rupture avec
la résignation de n’être jamais “dans la norme”, rupture avec la patience,
rupture avec l’humilité, rupture avec l’acceptation d’un moins d’être. C’est
dans cette prise de conscience de ce que les mouvements antiracistes autant
que les partis ont exigé des racisés, et dans la rupture avec le consentement
à ces exigences, qu’il faut voir l’importance du Mouvement des
indigènes de la République et de tous les groupes qui adoptent la même
démarche. Désormais, rien ne sera plus comme avant.

R. Pfefferkorn : En même temps, en France, le monde ouvrier a largement été
alimenté par l’arrivée de migrants, gens venus d’ailleurs, notamment des
provinces, des “provinces” européennes de l’autre côté de la frontière… puis
des “provinces” colonisées au-delà de la Méditerranée. Mais les premiers
étaient européens, leurs visages étaient européens, ils n’avaient pas besoin
de ce savon spécial pour enlever la “marque” sur leur visage.

Ch. Delphy : Là est toute la différence. On se souvient des pogroms
anti-italiens du Midi, des pogroms anti-polonais du Nord dans l’entredeux-
guerres. Mais leurs enfants ne sont pas appelés « immigrés de la
deuxième, de la troisième génération »… Personne n’appelle Sarkozy un
« immigré de la deuxième génération », ce qu’il est dans la logique appliquée
aux enfants d’immigrés africains. Ce n’est que pour cette population-
là, française ou autre, celle dont les parents ou grands-parents sont
venus des anciennes colonies, que le statut d’immigré devient héréditaire, ce
qui est, il faut le souligner, totalement absurde, puisque, par définition, un
immigré n’est pas né en France. Or, avec cette immigration postcoloniale,
le statut de colonisé ou d’ancien colonisé contamine la génération
des enfants, mais aussi celle des petits-enfants. Et c’est pour cette raison
que je soutiens que nous nous trouvons aujourd’hui devant une situation et
des problèmes qui sont des situations et des problèmes de castes, des
castes qui sont ici, comme aux États-Unis, vécues et rationalisées sur un
mode racial. Cela aurait pu être évité. Cela ne l’a pas été, même si une
partie de l’immigration maghrébine a pu se constituer en ce que des
auteurs ont appelé la « beurgeoisie », ce qui n’empêche pas qu’elle
subisse, elle aussi, le racisme.

C. Delcroix : Il y a pourtant une progression qui est souvent ignorée, c’est
ce que Claudine Attias-Donfut et François-Charles Wolff ont constaté dans
une enquête très récente sur les familles immigrées venues de tous les continents
pour vivre en France(13). Les auteurs montrent la force du projet parental
dans la réussite scolaire des descendants d’immigrés, qui est spectaculaire,
tout comme la mobilité sociale d’une génération à l’autre, et cela quelle que
soit l’origine familiale. On ignore encore beaucoup trop ces nombreuses
réussites, et cette ignorance n’est-elle pas un signe de plus du racisme
ambiant ? Racisme qui d’ailleurs conduit nombre de jeunes descendants
d’immigrés à tenter leur chance sous d’autres cieux.

Daniel Bertaux : En tant que sociologue de la mobilité sociale, je vois tout
l’intérêt qu’il y a à penser simultanément en termes de classes et de castes.
Les classes “en soi” sont fondées sur des places dans une structure qui les relie
entre elles : place du capital, place du travail salarié, place de cadre dans
l’entreprise, place de fonctionnaire… Ces places préexistent en quelque sorte
aux personnes, qui viennent les occuper pour un temps ou pour toute la vie.
Les rapports sociaux “de classe” sont des rapports tout à fait concrets
entre des places qui résultent d’une certaine façon d’organiser la production
et la répartition du pouvoir ; d’un certain mode d’organisation sociétale.
Mais le phénomène de castes c’est tout autre chose : ce sont des personnes
qui sont assignées, à vie et héréditairement, à des catégories créées de
toutes pièces ; des catégories de perception collective, plus ou moins durables.
Comme le dit Colette Guillaumin : « Ce n’est pas la race qui crée le racisme ;
c’est le racisme qui crée la race »(14) .

Ch. Delphy : Absolument. La classe n’est pas en elle-même héréditaire,
c’est un système de places ; tu as certes plus de chances si tu es toi-même
“fils de” ou “fille de” de rentrer dans une classe inférieure, mais tu n’as
pas toutes les chances, tu n’es pas marqué-e à vie. Tandis que si tu es
marqué-e par la caste, tu as presque toutes les “chances” de te retrouver
à la même place que tes parents.

Et c’est à ce titre-là que je considère que le genre est aussi un système
de castes, parce que c’est un système ascriptif. On t’assigne là : les femmes
dans notre société, de la même façon que les Noirs et les Arabes, vont
occuper la majorité des emplois sous-payés, sont la majorité des pauvres
et vont se retrouver, dans chaque secteur d’emploi ou dans chaque profession,
dans le tiers inférieur.

C. Delcroix : Je voudrais que tu me dises — toujours par rapport au
Mouvement des indigènes de la République — quelle place ils occupent et
quelle pourrait être leur place pour lutter contre le racisme. Parce qu’il y a un
système de castes qui s’installe, mais en même temps il y a des résistances. Et
je pense que ce mouvement, même s’il n’est pas audible dans la sphère
publique, c’est quand même un mouvement très “résistant”.
Ch. Delphy : Ce sont des gens qui ont pris acte de l’échec de leurs
actions depuis 1983, depuis la Marche pour l’égalité. Quand le Parti
socialiste a récupéré ce mouvement pour en faire un mouvement culturaliste, tout le monde portant sa petite main jaune (« Touche pas à mon pote »). Et puis la génération d’après n’y croit plus, plus du tout, et dit :« Non merci, on ne veut plus de cette “égalité”-là. Ce n’est plus possible ;
vous nous avez rejetés ». Et pourtant ils sont “intégrés” dans le sens où les
Français aiment utiliser le mot “intégration” : comment ne le seraient-ils pas,
ils sont français nés en France ! Cependant ils sont rejetés. Ils en ont pris
acte et ils comparent leur situation non pas à celle de leurs parents, mais
à celle de leurs grands-parents qui étaient soumis au code de l’indigénat(15) .
On leur dit : « Le code de l’indigénat n’existe plus », comme s’ils ne le
savaient pas ! Ils sont au courant, bien entendu ; ce n’est pas par ignorance
qu’ils le disent. Ils le disent pour mettre en relief, en évidence le caractère
de caste de notre société. La société coloniale algérienne était une
société de castes, qui n’essayait même pas de s’en cacher. Il y avait les
citoyens, les Français « de souche européenne », et puis les « sujets » : les
indigènes, nationaux français certes, mais pas citoyens. Et ils comparent leur situation présente à celle-là. Elle n’est pas identique : ils ont le droit de vote, il n’y a plus de couvre-feu, mais elle est
comparable.

C. Delcroix : Et encore, il revient facilement le couvre-feu. En 2005 il est
revenu très vite.

Ch. Delphy : À chaque fois qu’il y a des rébellions, les réactions de l’État
sont des réactions coloniales : instaurer un couvre-feu, punir, supprimer
les allocations familiales, supprimer ceci, cela. Dire : « Vous n’avez pas que
des droits, vous avez aussi des devoirs ! », alors que la situation réelle est
au contraire qu’ils ont des devoirs, plus de devoirs que les autres, et moins
de droits que les autres, ou plutôt que leurs droits ne sont pas respectés.
On les traite comme des assistés, des enfants, des mineurs : « Vous portez
un foulard, mais vous ne savez pas ce qui est bon pour vous. Nous, on
sait ». Une trentenaire blanche m’a dit en 2004 à ce sujet : « Oui, c’est vrai
que ça paraît un peu dur maintenant d’exclure les filles ; mais peut-être que
dans 20 ans elles nous remercieront ». Et c’est une féministe qui me l’a dit…

R. Pfefferkorn : Refuser le droit à l’éducation, c’est inadmissible.

Ch. Delphy : Cette mentalité postcoloniale, paternaliste, considère qu’il y
a une partie de la population qui n’a pas toute sa tête, qui est mineure à
vie, et pour qui on doit faire les choses parce qu’« elle ne sait pas »
faire. Même des gens “à gauche” refusent complètement, pour cette partie
de la population, les principes d’émancipation qu’ils prétendent appliquer
dans une lutte soi-disant révolutionnaire. Tout cela est effrayant, parce
que c’est porté par des intellectuels qui devraient soutenir le contraire. Au
moment où le Mouvement des indigènes de la République ont fait toutes
ces actions, j’ai lu sur des blogs : « Les indigènes de la France, c’est nous »(16) ,
ou « Ces gens sont idiots, ils ne savent pas que le code de l’indigénat a
disparu »(17). Ils les prennent vraiment pour les derniers des crétins. Et c’est cela qui sera notre défaite : avoir persisté dans cette perception
des Autres et dans cette attitude paternaliste : croire qu’on sait mieux
qu’eux ce qui est bon pour eux ; et croire qu’ils ne comprennent que la
force. Enfin, cette attitude de ne jamais, jamais discuter avec eux, de ne
jamais prendre leurs rébellions au sérieux et de classer ces rébellions
soit comme des erreurs, soit comme de la délinquance, soit encore
comme des émeutes. Jamais on n’essaie de comprendre contre quoi
ces gens se révoltent. Mais les gens ne se révoltent pas pour rien, contre rien. En France
on le comprend pourtant assez bien : il existe du respect pour les gens
qui font la grève, par exemple un respect de la part des usagers pour
les employés de la SNCF, de la RATP. Nombreux sont ceux qui disent, en
parlant des grévistes : « On les comprend ». Mais les mêmes personnes
refusent de comprendre les descendants des anciens colonisés, refusent
de se mettre à leur place. Il y a un gouffre de caste qui avale, qui annule
toute possibilité d’identification, et donc d’empathie. Et ce refus d’empathie
ne va pas jouer en faveur du pays.

Dans la commission “burqa” [sic](18), présidée par le député André
Gérin et dont le rapporteur était le député Éric Raoult, c’était lamentable
de voir le mépris que les parlementaires qui la constituaient avaient pour
une partie de la population française ainsi que leur ignorance des lois
qu’ils sont censés faire repecter, à commencer par la Constitution !

Les juristes auditionnés leur disaient : « Alors ça, vous ne pouvez pas le
faire ». « Ah bon, pourquoi ? ». « Et bien, parce que notre Constitution… ».
Les députés ouvraient de grands yeux, comme s’ils n’avaient jamais lu
la Constitution. Les juristes continuaient : « Et de toute façon, la Cour de
Strasbourg [la Cour européenne des droits de l’homme] va vous retoquer ».
« Ah ! Mais il y a la volonté du peuple ! », répondaient les députés. Ils
estimaient que la volonté du “peuple” — de quel peuple ? — devait l’emporter
sur les conventions internationales ratifiées par leurs prédécesseurs,
qui représentaient… le même peuple ! Et ils prétextaient du racisme de
ce “peuple”, alors même que ce racisme a été sciemment cultivé et
encouragé par des politiciens, pour des raisons électorales, et toléré par
nos différents gouvernements depuis 40 ans.

Le président de la Cour de Cassation leur a dit que toutes les personnes
vivant sur le territoire (y compris donc les femmes portant le voile
intégral, la fameuse “burqa”) avaient des libertés fondamentales. Il fallait
voir l’expression de certains de ces députés membres de la commission
apprenant que même « ces gens » — des femmes pour commencer, et en
plus des femmes que certains traitaient de « sacs de pommes de terre » —
ont des libertés fondamentales. Ils en étaient tout retournés, les pauvres !
L’un d’eux a dit : « Mais est-ce qu’on ne peut pas parler de la dignité de LA
femme ? ». Les juristes leur ont répondu que non, qu’on ne peut pas
définir la dignité d’une personne à la place de cette personne : chaque
personne est juge et maîtresse de sa propre dignité. Cela non plus ils
ne le comprenaient pas : qu’ils ne puissent pas imposer leurs notions,
leur justice, leur idée de notre dignité à des femmes, de surcroît des
“bougnoules”… ça les scandalisait. Ce qui heurtait leur conception d’euxmêmes
comme guides et quasiment tuteurs de cette partie indigne de la
population.

Que nos députés, que nos représentants — car ce sont nos représentants
— puissent avoir de telles représentations des gens, des lois,
de la dignité, de “la” [sic] femme, tout cela montre que les Indigènes
de la République, Sadri Khiari, Houria Bouteldja, Saïd Bouamama et
la ZEP ne se trompent pas : il existe bien une continuité entre aujourd’hui et
la période coloniale.

Un dernier exemple : je tombe sur une émission animée par Franz-Olivier Giesbert où l’un des invités était l’écrivain Yasmina Khadra(19). L’un des sujets était évidemment la « burqa ». Yasmina Khadra dit : « Mais ces femmes, elles doivent avoir leurs raisons ; avant de passer une loi il faudrait peut-être dialoguer avec elles ». Franz-Olivier Giesbert répond : « Vous voulez dire qu’il faut aller leur parler et leur expliquer que c’est pas bien ? ». Voilà ce qu’est le dialogue pour lui. Un vrai dialogue avec des gens que l’on considère comme “des sacs à patates”, c’est inconcevable
pour lui. Il est clair que tant que cette attitude persistera, on n’arrivera
à rien, ou alors à la guerre civile. Le fossé se creuse entre les gens comme
Franz-Olivier Giesbert, qui continue à raisonner comme un colon, qui
veut bien parler de haut en bas à des idiots, mais pas d’égal à égal, et
des gens comme les Indigènes, qui n’ont plus de patience et ne supporteront
plus un seul camouflet sans répliquer.

Pour l’instant nous mangeons notre pain blanc, sans jeu de mots. Ou
plutôt, nous l’avons mangé. La facture sera présentée un jour — et ce
jour arrivera très vite — à la société blanche.

(1) Cf. GUÉNIF-SOUILAMAS, Nacira ; MACÉ, Éric, Les féministes et le garçon arabe, La Tour d’Aigues: Éd. de L’Aube, 2004, 106 p.
(2) BADINTER, Élisabeth, “La victimisation est aujourd’hui un outil politique et idéologique”, L’Arche, n° 549-550, novembre-décembre 2003.
(3) Cf. JASPARD, Maryse ; BROWN, Élizabeth ; CONDON, Stéphanie ; FOUGEYROLLAS-SCHWEBEL, Dominique ; HOUEL, Annick ; LHOMOND, Brigitte ; MAILLOCHON, Florence, Les violences envers les femmes en France : une enquête nationale, Paris : La Documentation française, 2003, 374 p.
(4) Par “cultures” j’entends les pratiques et les discours des personnes, regroupées objectivement
ou subjectivement en fonction de leur appartenance de genre, de classe, de race, de sexualité,
d’âge ou d’autres critères.

(5) Cf. VOLPP, Letti, “Quand on rend la culture responsable de la mauvaise conduite”, Nouvelles
Questions Féministes, vol. 25, n° 3, 2006, pp. 14-31.

(6) Cf. PFEFFERKORN, Roland, “Alsace-Moselle : un statut scolaire non laïque”, Revue des Sciences
Sociales, Strasbourg, n° 38, 2007, pp. 158-171.

(7) Cf. DELCROIX, Catherine, “Entre volonté de s’en sortir et discrimination, une trajectoire éclairante”, Nouvelles Questions Féministes, vol. 26, n° 3, 2007, pp. 82-100.

(8) Voir, parmi d’autres, WIEVORKA, Michel, La France raciste, Paris : Éd. du Seuil, 1992, 389 p.

(9) Voir à ce sujet les derniers numéros de Raison Présente : le n° 174, “Racisme, race et sciences
sociales” (coordonné par Juan Matas et Roland Pfefferkorn), 2e trimestre 2010 ; et le n° 175, “Le
post-colonial après le post-colonial” (coordonné par Jean Meynier), 3e trimestre 2010.

(10) Cf. BOUAMAMA, Saïd, La France : autopsie d’un mythe national, Paris : Éd. Larousse, 2008, 222 p.
(11) Cf. CITRON, Suzanne, Le mythe national : l’histoire de France en question, Paris : Les Éditions
Ouvrières, 1989, 334 p. ; CITRON, Suzanne, Le mythe national : l’histoire de France revisitée,
Paris : Éd. de l’Atelier, 2008, 351 p.
(12) Cf. BOUAMAMA, Saïd, Nique la France, devoir d’insolence , Paris : ZEP – Darna Éditions, 2010, 96 p.

(13) Cf. ATTIAS-DONFUT, Claudine ; WOLFF, François-Charles, Le destin des enfants d’immigrés :
un désenchaînement des générations, Paris : Éd. Stock, 2009, 315 p.

(14) 14. GUILLAUMIN, Colette, L’idéologie raciste, genèse et langage actuel, Paris : Éd. Gallimard, 2002 [1re édition 1972], 384 p.

(15) Cf. LE COUR GRANDMAISON, Olivier, De l’indigénat. Anatomie d’un monstre juridique : le droit colonial en Algérie et dans l’empire français, Paris : Éd. Zones – La Découverte, 2010, 196 p.

(16) Blogs consultés en 2005 en réaction à l’Appel des Indigènes de la République.
(17) Idem.
(18) Mission d’information sur la pratique du port de voile intégral sur le territoire national, créée par la conférence des présidents le 23 juin 2009. Ce qui est visé, c’est — comme le dit le titre de la
mission — le « voile intégral », appelé aussi niqab, et nullement la burqa, qui est un vêtement afghan.

(19) Vous aurez le dernier mot, débat sur l’identité nationale, France 2, 15 janvier 2010.

Un rouleau compresseur médiatique en marche pour réhabiliter les grands hommes

20 sept

18 septembre 2011 – Communiqué de presse de La Barbe, groupe d’action féministe
La Barbe, groupe d’action féministe créé en 2008, avait appelé aujourd’hui à un rassemblement devant TF1. Elle se félicite de cet appel suite aux propos tenus par DSK ce soir pendant le JT de 20h.
Mais quel scandale, quelle indécence ! Le harcèlement, les viols, les violences sexuelles subis par les femmes quotidiennement ont-ils si peu d’importance qu’un homme soupçonné de tels agissements se voie offrir une tribune pareille pour minimiser la gravité de son comportement envers les femmes ? Une vaste entreprise de réhabilitation médiatique du grand homme commence, et le premier épisode se jouait ce soir, avec la complicité de ses proches, dont la déontologie laisse décidemment à desirer.
Le prêtre de la communication publique, Monsieur Séguéla, l’a bien dit : “DSK a su trouver les mots”. Il ajoutera même qu’il l’a trouvé sincère, vrai, (…) Il a complétement expurgé tout ce qui devait l’être mais maintenant, la reconquête des coeurs et surtout des femmes commence.”
Les femmes sont-elles donc condammnées au harcelement ? Supportera-t-on qu’un tel homme nous “fasse la cour” ?
Oui, DSK a su trouver les mots, les mots qui réécriront l’histoire en transformant en “faute morale” ce que la personne qui a subi cette “faute” a elle-même qualifie de viol ; en s’excusant auprès de sa femme, de ses amis et des Français mais pas auprès des victimes de son harcèlement notoire ; en faisant passer un abandon de poursuite pour un “non-lieu” puis pour un “blanchiment” ; en transformant le harceleur qu’il est en la figure repentante – et pardonnée – d’un mari un peu volage. Ces mots tourneront désormais en boucle sur les grands media, à commencer par BFM TV qui n’hésitait pas ce soir, par la bouche de son éditorialiste Olivier Mazerolle, à clamer l’”innocence” de DSK et à répéter sans s’en distancer les propos incroyables de DSK qui n’aurait, d’après lui, “jamais usé de son pouvoir pour avoir des relations avec les femmes”. De qui se moque-t-on ?
Sur le même plateau, l’on taxait allègrement Nassifatou Dialo de “criminelle”. Visiblement indignée, la mère de Tristane Banon se faisait rapidement remettre a sa place. Exemplaires ce soir, les temps de parole laissés aux femmes dans cette affaire pulvériseront bientôt les conclusions du rapport Reiser sur la place des femmes dans les media. Une vaste entreprise de propagande nous submergera dans les semaines et dans les années à venir, qui remettra chacun et chacune a sa juste place, et renforcera l’idée qu’un homme d’élite ne saurait être accusé de viol, et que quiconque voudra s’y frotter se fera traiter de criminelle et de menteuse. Jacques Lang l’a bien dit : “Dominique a montré ce soir avec éclat à quel point il était un homme d’Etat dont nous avons été provisoirement privés par la calomnie, l’injustice et le mensonge.” A qui le tour ?
L’affaire DSK n’aura servi à rien. Ces dernières semaines pourtant, de nombreux et nombreuses politiques ou journalistes ont témoigné de comportements inacceptables de DSK envers les femmes Nulle question à ce sujet en 2007 lorsqu’il était candidat à l’investiture socialiste, pas plus ce soir.
Ce qui était hier encore un scandale devient aujourd’hui le simple “gâchis” d’une belle carrière. La Barbe s’interroge : que faut-il alors si l’affaire DSK n’y a pas suffi, pour qu’enfin on reconnaisse la domination masculine et ses ravages ?
Nous en perdons notre sens de l’humour. Nous sommes outrées, et n’en resterons pas là.

Contact presse : labarbelabarbe@gmail.com

Quelques mots dans le JDD

19 sept

18 septembre 2011

« C’est le plus grand des voleurs, oui mais c’est un Gentleman »

19 sept

Depuis la destruction des tours jumelles du World Trade Center de New York, l’« affaire DSK » est l’événement qui a reçu la plus large couverture médiatique en France.
La nouvelle de l’interpellation de Dominique Strauss-Kahn et de sa garde à vue à la Special Victims Unit de Harlem le 14 mai, suivie de son inculpation le 15 mai, est un « coup de tonnerre » pour les chefs de file et les dignitaires du Parti socialiste. Ils ne peuvent pas croire, ne veulent pas croire qu’en quelques heures le Parti socialiste a perdu son « candidat en or ». Puis c’est au tour des amis, qui dénoncent une « erreur tragique sur la personne ». Le Strauss-Kahn présenté par la police « n’est pas l’homme qu’ils connaissent ». Ils savent exactement ce dont il est capable. Et ce dont il est accusé, il en est incapable. La victime présumée l’a reconnu, mais eux secouent la tête : ils sont formels, « ça ne lui ressemble pas ».
Deux jours s’écoulent pendant lesquels s’étalent dans les médias l’étonnement, l’incrédulité, la sympathie, le chagrin pour « DSK », pour sa famille politique, pour sa famille tout court. Pas un mot pour la femme de chambre dont le témoignage a déclenché l’action de la police, qui a mis en branle la justice. Leur ami est victime d’une erreur judiciaire, ou d’une machination. « On » verse sur Dominique Strauss-Kahn, selon son homme lige (Jean-Christophe Cambadélis), le « feu nucléaire » dont « on » l’avait menacé. La Russie est peut-être dans le coup. Ou Sarkozy. Toutes les hypothèses sont envisagées ; sauf une, celle que le procureur de Manhattan – un incapable, un puritain, un Américain pour tout dire – a retenue : que Dominique Strauss-Kahn aurait pu violer une femme de chambre, Nafissatou Diallo.
Toutes ces hypothèses françaises supposent que les faits reprochés au directeur du FMI sont faux. La femme de chambre, manipulée par une puissance étrangère ou par le gouvernement français, ou par son propre appât du gain, n’a pu que tendre un piège à un homme « vigoureux  » (compliment de tonalité rurale, d’ordinaire réservé à un cheval). Elle n’est d’ailleurs mentionnée que dans le rôle du grain de sable qui cause la chute d’un homme immense, en l’occurrence le futur sauveur de la France.
Devant l’indifférence massive à cette femme dont on ne sait encore rien, les féministes, d’abord éberluées par le déferlement d’une solidarité à la fois masculine et de classe – car elle émane souvent, trop souvent, de femmes –, commencent, dès le troisième jour (le 16 mai) à se frotter les yeux et à saisir leur ordinateur.
De leur côté, les amis de DSK – comme la théorie du complot est apparue à tout le monde très fumeuse – se raccrochent à une autre bouée : la « présomption d’innocence », par laquelle ils comprennent que même suspect, même inculpé, il doit avant tout être considéré comme totalement innocent.
Dès lors, tous les politiques et les journalistes en ont plein la bouche ; ils érigent la « présomption d’innocence » au rang de marqueur identitaire français : les autres pays ont-ils cette chose merveilleuse qui nous distingue ? Personne ne semble savoir que de nombreux pays, dont les États-Unis, possèdent ce trésor depuis des décennies. On ne parlait pourtant jusqu’ici assez peu de cette garantie judiciaire en France et pour cause : elle n’existe dans le Code pénal que depuis la loi Guigou de 2000, et dans les faits, que depuis le 15 avril de cette année 2011, et la réforme de la garde à vue.
S’il faut bien sûr respecter la « présomption d’innocence » de Dominique Strauss-Kahn, ne faut-il pas aussi respecter la « présomption de victime » de la femme de chambre demande Clémentine Autain dès le 16 mai, suivie de beaucoup d’autres féministes. Elles ne font pas la une des journaux, mais écrivent sur leurs blogs, et en quelques jours, trois associations féministes organisent un rassemblement à Paris le 22 mai. Pour défendre cette femme, accusée à mots couverts par les politiques, et ouvertement par les blogueurs, de mensonge et de vénalité. Pour dire que le viol est un crime, pas une « affaire de vie privée. » Une agression, pas une « relation ». Que non, c’est non.
Cette réaction rapide des féministes perturbe l’entre-soi des hommes et des riches et les force à prendre en compte Nafissatou Diallo. Quoique, on s’en rend compte en écoutant les débats, après une brève mention de « la femme de ménage » – quand ce n’est pas « la gonzesse » ou « la fille » –, les conversations retournent, comme aimantées, vers le seul personnage qui intéresse les Français : Lui. Son Destin. Brisé. Sa Vie. Qui Bascule.
Et se focalisent, non pas sur le mal qu’il a (« peut-être », bien sûr) fait, mais sur le mal qu’il s’est fait à lui-même : « Ne serait-ce point un “acte manqué” ?  » Tout cela est passionnant et très utile pour évacuer le fait que dans cette histoire, il y a une autre personne. Pourquoi, tant qu’à faire un « acte manqué » – s’il ne voulait pas vraiment, c’est-à-dire de tout son conscient et son inconscient – être Président, pourquoi ne pas attraper une bactérie très agressive, ou encore se faire moine – ou bonze, ce ne sont pas les religions qui manquent ? Pourquoi aurait-il choisi l’« acte manqué » qui implique de blesser physiquement, psychiquement, et durablement, quelqu’un ? Pourquoi faut-il qu’il y ait, dans ces scénarios où l’on convoque le si complexe (et fascinant) inconscient masculin, tant de femmes détruites ? Pourquoi ne peuvent-ils s’autodétruire tout seuls, en nous fichant la paix ?
Nous avons réuni ici quelques-uns des textes écrits par des féministes au cours des premières semaines. Pas sur l’affaire judiciaire elle-même. Pas sur le fait de savoir si DSK est, ou sera, déclaré coupable ou non coupable. Non : le sujet de ce livre c’est ce que ces réactions unanimes de la classe politico-médiatique disent de la société française, de ses dirigeants et de ses journalistes, aujourd’hui, en 2011. Des cœurs meurtris des amis ont surgi des cris d’une sincérité rare, qui, perçant le mur de la langue de bois, nous ont révélé la vérité de ces cœurs : ils sont remplis d’une misogynie dont la profondeur n’a d’égale que leur arrogance de classe.
Les féministes sont les dernières à croire aux déclarations des politiques sur la « centralité » de l’« égalité hommes-femmes » dans les « valeurs françaises », les premières à s’en méfier. Et pourtant, nous avons été surprises : la distance entre les versions officielles et les vrais sentiments, la facilité avec laquelle ils passent d’un discours à l’autre, selon l’opportunité ; le mépris pour les petites gens qu’ils gouvernent et manipulent sans même se cacher nous ont laissées pantoises dans un premier temps, furieuses dans un second.
Certes nous pouvions voir le backlash, le retour de bâton, progresser, avancer comme une vague lente mais inexorable, recouvrant et démolissant comme autant de châteaux de sable les quelques avancées du féminisme des années 1970-1980. Avec cette affaire, la vague est devenue un ­tsunami de propos tous plus sexistes les uns que les autres. Pas plus bêtes que d’autres, nous avons mis deux et deux ensemble. Bien sûr ! Les mots qui nous submergeaient, c’étaient les paroles de la musique qui se fait plus insistante de jour en jour et d’année en année et qui accompagne le spectacle de femmes habillées – ou plutôt déshabillées – en bunnies sur les plateaux de télévision, en corps sans têtes, sexes ou fesses en avant, sur les murs de nos villes. Les paroles, nous les connaissions : elles sont dans neuf blagues sur dix de la radio « Rires et chansons », elles font rire Benoît Hamon, porte-parole du Parti socialiste qui les trouve « un peu sexistes » mais « amusantes quand même », elles sont dans neuf sketches sur dix des « humoristes » ; elles sont dans les chansons du rappeur Orelsan (« je vais t’avorter à l’Opinel ») ; elles sont dans les commentaires de nos animateurs de télévision, ceux qui font crouler de rire les audiences. Elles se résument à « du cul du cul du cul » – mais « le cul », c’est, en dépit de sa crudité apparente, encore un euphémisme. « Le cul » c’est en réalité la mise en scène de situations où une femme est humiliée, soit parce qu’elle est idiote, soit parce qu’elle se fait baiser, soit encore – ça c’est le fin du fin – parce qu’elle est si idiote qu’elle ne se rend même pas compte qu’elle se fait baiser. Dans les cours de récréation, dans les bureaux, et jusque sur les bancs de l’Assemblée nationale.
Car, qu’est-ce qui fait la fortune de ce « cul », de ce « salace », de ce qu’ils appellent des « grivoiseries » ou encore, en revendiquant le caractère identitaire de celles-ci, des « gauloiseries » ? Est-ce l’évocation de la sexualité ? Quand un député dit à sa collègue, députée comme lui, « je te passe ce papier si tu baises avec moi », peut-on vraiment croire qu’il exprime le désir d’avoir une relation sexuelle avec elle ? Que c’est ainsi qu’il lui parlerait si tel était son dessein ? Ou est-ce en premier, en second et en dernier lieu, une manière de « remettre les femmes à leur place » ?
Nous savions tout cela. Nous savions l’absence de volonté politique de lutter contre les violences faites aux femmes et contre les différences de salaires, nous savions les chiffres calamiteux sur l’emploi, sur les revenus, sur les retraites, sur le chômage des femmes, sur la fermeture des centres d’IVG, l’état de l’éducation sexuelle donnée aux adolescent·es. Le 21 juin, dans l’émission C’est dans l’air, Mme Cattan, de l’association Paroles de femmes, décrit le « patriarcat contemporain » dans les écoles : les filles ne parlent pas, elles ne se croient pas les égales des garçons, elles se plaignent à l’animatrice d’être sans cesse tripotées, mais n’osent rien en dire à leurs profs ou à leurs parents.
Depuis les années 1980 le féminisme est en chute libre ; pas partout, non, en Espagne il est encore vivant, car il a droit de cité. En France, il a été écrasé et remplacé par une révolution sexuelle masculine. Et quel est son contenu ? Celui de la pornographie. D’une pornographie autrefois confidentielle et qui s’est développée de façon exponentielle en quarante ans, d’abord avec le Minitel, maintenant avec la télévision et internet, et qui remplace toutes les autres formes d’apprentissage. C’est dans les films pornographiques que les garçons apprennent à quoi sert une femme, ce qu’on fait à une femme. (Car dans la pornographie on ne fait pas avec.) Ce sont les gestes, les « gâteries » qu’ils voient dans ces films qu’ils demandent à leurs « copines » de 12, 13 ou 14 ans.
Comment des adolescents qui voient dans ces films des femmes humiliées et heureuses de l’être pourraient-ils réconcilier cette représentation d’une asymétrie radicale avec l’idée de l’égalité des sexes que l’école est censée « enseigner » ?, Cette idée reste… une idée sans rapport avec « la vraie vie » que leur montrent ces films.
Nous avions vu et entendu la meute des grands hommes défendre Polanski qui « n’avait rien fait », ou alors « c’était il y a si longtemps », ou alors « c’était un si grand artiste », ou encore « elle faisait plus que son âge » (elle avait 13 ans). Mais il a fallu l’« affaire DSK » pour nous réveiller complètement, pour que le découragement soit enfin surmonté ; elle a été pour beaucoup la légendaire goutte d’eau qui fait déborder une colère longtemps contenue.
Les auteures publiées ici, militantes de toutes les générations, journalistes, chercheuses, ont écrit chacune de leur côté ; et pourtant, ce qui frappe, c’est la similitude de leurs motifs d’indignation et de leurs diagnostics. Ces analyses du sexisme révélé par l’« affaire » sont la matière des textes.
Ce que ces textes montrent et dénoncent dans les propos des politiques et des amis de DSK
Le retour de l’idée que les hommes ont des « besoins », des besoins qui se traduisent par des demandes impérieuses adressées aux femmes : celles-ci ont le choix entre céder ou être forcées. Dans les classes d’ados, ces idées sont si répandues qu’on y entend parfois le mythe que les testicules pourraient « éclater » comme des grenades trop mûres. On peut en rire, mais nos intellectuels ne raisonnent pas autrement que les ados, pas en tous les cas quand il s’agit de nier la réalité du viol. Eux aussi font appel à des notions pseudo-psychologiques qui sont en réalité des mythes fabriqués pour la circonstance. Ce que nous appelons viol, c’est pour eux un rapport un peu passionné (le besoin, toujours le besoin, et si nécessaire, on l’appellera « pulsion »).
Les mots pour le dire
Il existe bien des viols, nos hommes politiques le reconnaissent. Et quand ils le reconnaissent, ils le condamnent fermement, et même très fermement. Mais ils ne le reconnaissent pas chez nous, et surtout chez eux. « Vous dites que c’est un viol,… j’appellerais plutôt ça un malentendu, vous savez que les hommes viennent de Mars et les femmes de Vénus ? » ; « Vous dites que c’est un viol,… j’appellerais plutôt ça du libertinage de type sadien – ce qui d’ailleurs me fait penser à notre grande culture, aux Lumières, vous savez que c’est nous qui les avons introduites en Europe ? » ; « Vous dites que c’est un viol,…j’y vois plutôt une forme de réflexologie, ce qui me fait penser à la réflexion qui caractérise nos philosophes depuis l’époque des Lum… »
Le viol n’existe pas dans les classes supérieures
Telle est la croyance entretenue par ces mêmes classes. Il est vrai qu’elles ont peu affaire à la justice. Alors que les enquêtes de victimation montrent que le viol existe également dans toutes les classes sociales, les classes supérieures ne représentent que 10 % des violeurs passant aux Assises. C’est en effet dans ces classes que la pression sur les victimes est la plus forte, que la solidarité de classe joue le plus. Cette solidarité exige l’omerta. L’omerta, c’est aussi le changement de vocabulaire pour décrire des faits ­semblables : le harcèlement se fait « séduction » et l’agresseur présumé devient une victimene pouvant pas résister aux femmes.
En revanche, le viol est réputé exister dans les classes inférieures, n’exister que là, exister surtout dans la sous-classe inférieure de la classe inférieure ; le viol existe chez les Arabes et les Noirs, le viol existe dans le 9-3, aux Minguettes et dans les quartiers nord de Marseille. Et là, c’est une infamie, une barbarie, due au fait qu’il est commis par des gens pour qui les Lumières… c’est le plafonnier de la salle à manger et l’Astrée un type de margarine. Ils n’ont pas notre culture, refusent de l’acquérir ; ce sont des Barbares, et la preuve en est qu’ils commettent des viols (le raisonnement est circulaire, certes, mais ce sont encore ceux qui marchent le mieux).
La solidarité de classe unit les riches contre les pauvres,     les Blancs contre les Bronzés
Elle produit du déni, mais surtout elle permet le déni, et d’autant mieux que depuis une dizaine d’années, les violences sont (prétendument) circonscrites de façon sociale, ethnique et géographique dans des enclaves barbaresques. Ce n’est plus un problème, ou plutôt ce n’est pas un problème de la société française. Ainsi le problème est redéfini comme celui du nécessaire contrôle de ces enclaves, et de la réduction du taux d’étrangéité sur le territoire français. Il existe bien sûr des exceptions à cette règle de l’inexistence du viol « bien de chez nous » : on admet qu’il existe des viols français, et même dans les classes supérieures, mais ce sont des cas pathologiques – « ce type est un malade ».
Une vision qui ne cadre pas avec les statistiques
Celles-ci montrent en effet que 47 % des viols sont commis par des membres de la famille ou des amis de celle-ci, et que dans 83 % des cas, la victime connaissait le violeur .
Comme un seul homme
L’une des expressions récurrentes dans les textes féministes. La solidarité principale, avant celle de classe, c’est la solidarité de genre. Lors de la manifestation parisienne du 22 mai, on a souvent entendu l’expression : la caste des hommes. En effet, indépendamment de leur classe, les hommes qui ont écrit sur l’« affaire » ont écrit en hommes : niant par avance qu’il ait pu y avoir viol dans la chambre du Sofitel de New York, mais aussi niant le viol en général, lui trouvant des « explications » qui sonnent aux oreilles des femmes comme autant d’excuses. Soit que le besoin de l’homme, ou encore une pulsion de type pulsionnel (les pires) l’ait emporté sur sa raison – l’excuse classique du crime passionnel – soit que la femme porte une part de responsabilité : elle était belle, ou au contraire elle était moche, elle était trop habillée, ou au contraire trop peu, elle « s’offrait » (ben voyons !), ou au contraire elle ne s’offrait pas.
Le silence complice des médias sur des événements qu’ils connaissaient est une complicité
Pour se justifier, les directeurs de journaux évoquent le « mur de la vie privée ». Ou celui de « la chambre à coucher ». Le privé, ici, est décrit comme ceint de murs ; mais on sait très bien que le privé est éminemment portatif. En réalité, le privé est une notion juridique : il est défini comme la sphère, qui n’est pas géographique, où le droit commun n’est plus appliqué. Une femme qui bénéficiait de toutes les protections du droit commun, les perdait quand elle se mariait il y a encore peu d’années : si elle était agressée par un homme, que ce soit chez elle ou dans la rue, et si cet homme était son mari ou son concubin, la police, convoquée, déclarait : « C’est une affaire privée. » Et s’en allait.
Ces comportements policiers se font plus rares ; mais beaucoup de maris violents, quand le juge leur signifie qu’ils sont inculpés de violences contre une personne, lui rétorquent « Ce n’est pas une personne, c’est ma femme ! » Le mariage, qui avant faisait des femmes et de leurs biens la propriété du mari, est devenu – entre 1960 et 1990 – « égalitaire », mais pas en matière « sexuelle ». Ce n’est qu’en 1992 que le viol dans le mariage a été reconnu. Avant 1992 le consentement de la femme était considéré comme donné une fois pour toutes, le jour du mariage, pour toute la vie et pour toutes les minutes que durerait celle-ci. Et encore aujourd’hui, les « viols conjugaux » ne représentent que 4 % des viols jugés aux Assises : ils sont très peu dénoncés, très peu poursuivis.
Un statut d’exception pour la « sexualité »
L’une des questions du bac de philosophie cette année était : « La liberté est-elle menacée par l’égalité ? » Ce qui manque à la question c’est une précision : la liberté de qui ? Les beaux discours qui nous ont remplis d’écœurement nous ont aussi ouvert les yeux : leur liberté, la liberté des hommes, est de toute évidence menacée par l’égalité. Leur résistance à l’égalité des droits est simple à comprendre : les droits que les maris avaient sur leurs épouses, celles-ci ne les avaient pas sur elles-mêmes ; ou dit autrement : les droits qu’elles n’avaient pas sur elles-mêmes étaient des droits qui avaient été transférés à leur mari le jour de leur mise en couple. Il en découle que l’égalité des droits signifie pour les hommes la perte des droits qu’ils avaient sur leur femme, et plus généralement sur les femmes.
Le viol le plus fréquent est le viol dit conjugal : les femmes n’ont pas récupéré l’entièreté de leurs droits sur elles-mêmes. Non seulement en tant que femmes mariées, mais en tant que femmes tout court. En effet, une femme est-elle vraiment propriétaire d’elle-même, est-elle la seule à décider de ses goûts, de ses choix, de ses actes, bref de sa vie, tant qu’elle doit répondre à des questions comme : « Pourquoi étiez-vous dans ce parking ? » « Pourquoi êtes-vous allée chez lui ? » « Que faisiez-vous dans cette forêt ? » « Avez-vous vraiment dit “non” » ? « Combien de fois ? »
C’est à la victime de prouver son non-consentement ; ce qui montre que pour la société, en l’absence de « preuves » du non-consentement, c’est le consentement qui est présumé. Et même cette acceptation passive – pâle ersatz du désir – est-elle encore vue comme une exigence exagérée.
Des libertés pour les hommes qui sont des droits sur nous, voilà ce que réclament la presse et une partie de l’opinion. Mais ils sont trop malins pour les revendiquer directement en tant que droits sur les personnes. Ce qu’ils demandent à cors et à cris c’est un statut d’exception pour la « sexualité ». Mais la question est, comme pour la liberté : la sexualité de qui ?
On continue de faire prévaloir le statut sacro-saint du « sexuel » des Uns sur les droits des autres
Et de véhiculer des notions de « sens commun » autour du viol, notions qui pourtant ont été renvoyées par la recherche dans le néant des idées reçues et des justifications pitoyables. Beaucoup de blogueurs doutent de la réalité du viol de Nafissatou Diallo, parce que le prévenu « a les moyens de se payer n’importe quelle femme ». Or tou·tes les chercheur·euses le savent : le viol n’est pas un substitut à la prostitution, comme celle-ci n’est pas un substitut à la sexualité dite « normale ». La plupart des prostitueurs sont mariés et ont une « vie sexuelle normale » ; la plupart des violeurs sont mariés, et ont aussi une « vie sexuelle normale ». Ce qu’un prostitueur veut ce n’est pas « une vie sexuelle normale », mais acheter une femme (ou un enfant, ou un homme).
Et ce qu’un violeur veut, ce n’est pas « un rapport sexuel » quelconque, c’est ce rapport précis : un rapport violent en soi, quels que soient les moyens qu’il utilise ; ce qu’il veut c’est vaincre la volonté de l’autre, exulter et se pavaner de cette victoire devant sa victime. Lui enlever toute once ­d’individualité, de valeur ; lui donner en échange, pour longtemps, peut-être pour toute sa vie, le sentiment qu’elle n’est rien. La spécificité du désir du violeur, de la force qui meut le violeur, les spécialistes (qu’elles soient bénévoles dans les associations féministes, ou professionnelles) la connaissent bien : c’est la volonté de rabaisser, de détruire – psychiquement sinon physiquement – les femmes. C’est en un mot la haine des femmes.
Mais cette haine des femmes, qui parcourt toute notre société, nos contes populaires, nos chansons, notre culture, aussi loin qu’on remonte, cette haine qui est en arrière-plan – quand elle n’est pas au premier plan – de presque tous nos films, de presque tous nos romans, elle est comme la lettre cachée du conte d’Edgar Poe : si visible, si « évidente » qu’on ne la voit pas. Quand on la voit, dans des cas exceptionnels de tueurs en série, on fait mine de croire que tous les viols sont exceptionnels, sont « pathologiques ». On ne dira jamais assez que les violeurs, comme les délinquants de la route, ne sont justement pas des délinquants ; comme les maris violents, ce sont des hommes ordinaires ; les plus ordinaires des hommes. Des hommes « normaux ». Qui, comme les autres, ne demandent que leurs droits. Le droit d’être les maîtres. Des maîtres qui punissent les femmes au nom de tous les autres maîtres. Un prisonnier américain, dans un documentaire diffusé sur France 2 fin mai, disait : « Le viol en prison, ça n’est pas sexuel, c’est une punition. » Pas seulement en prison : le viol en général est une punition. Il suffit d’en punir quelques-unes : 75 000 par an. D’abord on ne court que très peu de risques : sur ces 75 000 viols, 10 000 donnent lieu à une plainte et 2 000 aboutissent à une condamnation. 73 000 viols chaque année sont impunis. Ensuite, pour une femme violée, des millions d’autres comprennent la leçon. Qu’elles doivent se tenir plus tranquilles ; plus discrètes ; plus humbles. Qu’elles doivent solliciter, contre les hommes dont elles ne savent pas lesquels sont dangereux, ni à quel moment ils le deviendront, la protection d’autres hommes.
La culture du viol est une culture de l’impunité
Les viols ne sont pas des accidents isolés, commis par des marginaux ou des fous. Le viol fait partie des violences masculines, et ces violences sont, comme Jalna Hanmer l’a dit dès 1978, un moyen d’instiller la peur dans toutes les femmes et de les contrôler.
Pour que le contrôle de la vie de toutes les femmes par le viol soit efficace, soit possible, il faut la collaboration de la police et de la justice. 10 000 plaintes pour 75 000 viols, ça fait peu. Mais 2 000 condamnations pour 10 000 plaintes… Qu’arrive-t-il aux autres ? À quel moment les juges décident-ils un non-lieu ou un classement sans suite, et surtout pourquoi ? Ces 8 000 personnes, presque toutes des femmes, seraient-elles toutes des menteuses ?
Cette culture de l’impunité, c’est d’abord la culture du soupçon, à l’endroit des femmes, des seules femmes. Revendiquée. Dès la première annonce le 14 mai, Maryse Burgot, debout devant la Cour suprême de New York, nous avertit : « Ici les affaires de délinquance sexuelle sont prises très au sérieux. » Qu’est-ce que cela veut dire, sinon qu’elles sont prises plus au sérieux que chez nous ? Mais ce n’est pas tout : « Il existe ici [aux États-Unis], une sacralisation de la parole des victimes. » Voilà quelque chose dont on ne pourra pas accuser la France ! Entre le 24 et le 26 juin, on n’a entendu parler que de la libération d’un homme qui a passé huit ans en prison pour un viol. La jeune fille qui ­l’accusait s’est rétractée (elle avait vraiment subi des violences ­sexuelles, mais montré du doigt la mauvaise personne). On a raison de montrer une erreur judiciaire. Mais pourquoi les journalistes n’en profitent-ils pas pour parler aussi des 73 000 viols impunis chaque année ? Pourquoi, lors d’une émission sur le viol, le 23 juin 2011, Yves Calvi, qui s’inquiète beaucoup du risque de « fausses accusations », qui est soulagé d’apprendre que ses peurs sont fondées car deux femmes présentes sur le plateau lui confirment qu’il existe bien des « fausses victimes », pourquoi ne s’inquiète-t-il jamais des vraies victimes, qui sont 10 000 fois plus nombreuses, qui ne seront jamais reconnues, et dont le violeur court toujours ?
Deux poids-quatre mesures
Or doncques, les policiers et les juges nous expliquent que nous devons nous protéger nous-mêmes du viol, en acceptant les interdits posés par le risque de viol, donc par les violeurs ; que nous devons accepter ces limitations de nos libertés constitutionnelles. Pour parler clair, que les femmes ne jouissent pas des mêmes droits que les hommes, et doivent accepter cet état de fait – souvent présenté comme fait de nature.
Mais alors même que l’« affaire » bat son plein, Claude Guéant, ministre de l’intérieur de la République française, refuse la nationalité française à un Algérien marié depuis quatre ans avec une Française. Il déclare à RTL le 10 juin : « L’homme a un comportement qui ne respecte pas l’égalité homme-femme telle qu’elle se conçoit dans la République » (Rue89, 17 juin). Encore une fois, c’est grâce aux Maghrébins et à leurs requêtes ahurissantes que l’on apprend de la bouche d’un cabinet du ministre quels sont les comportements qui sont incompatibles « avec les valeurs essentielles de la communauté française ».
Le pays du silence
Cette culture de l’impunité, c’est la culture d’une société qui dénie aux femmes, à la moitié de la population, la ­jouissance de ses droits fondamentaux : le droit que leurs plaintes soient enregistrées par la police, que leur parole soit prise au sérieux ; le droit que leurs libertés – dont celle d’aller et venir où elles veulent – soient protégées, comme celles des hommes. C’est ça le rôle de la police et de la justice. Au lieu de quoi, ces institutions payées par les impôts des femmes (des hommes aussi, mais il y en a moins) font la liste des lieux qui leur sont interdits sous peine de viol : « si vous joggez – si vous devez à toute force jogger – faîtes-le en plein jour, dans des endroits fréquentés, avec un homme, à défaut avec une femme, à défaut avec un chien, à défaut avec un sifflet ». Il y a plein d’autres conseils comme ça, qu’on peut résumer par : conformez-vous au contrôle, ne faites que ce que les violeurs ne vous interdisent pas.
Beaucoup d’entre nous l’ont dit, « il y aura un avant et un après DSK ». Le pays tout entier a été secoué autant par la réponse rapide des féministes que par le sexisme des « amis ». Personne ne peut plus ignorer qu’il se dessine là, à partir de cette dispute, une alternative : soit on suit une voie, soit on suit l’autre. Il n’y a pas de compromis, pas de réconciliation possibles entre les victimes de viol et ceux qui nient, minimisent ou excusent le viol.
Les apologistes de la « séduction à la française » ont eu leur heure d’écoute. Ils ont semblé gagner la guerre des mots, mais l’arme de l’euphémisme et de la confusion est apparue pour ce qu’elle est : elle ne deviendra pas totalement inefficace, mais on peut espérer qu’elle trompera moins de gens. Les appels des amis à un passé glorieux en défense d’un « libertinage » qui interdit aux femmes d’être sujets et maîtres d’elles-mêmes, et qui ne les calcule que comme objets d’un jeu masculin,… ça ne passe plus. Ça ne marche plus, les féministes l’ont fait savoir, continueront de le faire savoir, et continueront de dénoncer les violences sur lesquelles les amis jettent le voile des jeux sur les mots et du double discours.
Nous recommencerons à lutter – si jamais nous avons cessé – contre le deux poids-deux mesures, contre les ­multiples deux poids-deux mesures qui manifestent la ­persistance d’une domination féroce. Le lavage de cerveau patriarcal, qui a réussi, au bout de quarante ans de campagnes ininterrompues des plus puissants groupes de presse, à persuader les femmes que les féministes sont leurs ennemies, a d’un seul coup montré ses limites. Les femmes, toutes les femmes, se sentent indignées par cette banalisation du viol, parce qu’elles sont toutes concernées par le viol.
Aujourd’hui, des femmes parlent de violences sexuelles qu’elles n’ont jamais dites, qu’elles taisaient depuis dix, vingt, trente ans. En France l’« affaire Strauss-Kahn » aurait été étouffée, c’est ce que disent la plupart des internautes (pour s’en féliciter ou pour le déplorer). Quand les intellectuels médiatiques disent que l’étouffement des scandales est la condition de l’« harmonie entre les sexes », ces femmes savent, elles, que c’est l’étouffement qui est scandaleux ; elles paient tous les jours de leur vie le silence que cette société leur a imposé.
Cette affaire marquera sans doute un sursaut : on peut parier que les féministes vont, à l’occasion de la campagne présidentielle, demander aux partis et aux candidats de prendre des positions claires sur les inégalités entre femmes et hommes ; et d’abord d’adopter enfin une loi-cadre contre les violences de genre, à l’instar de la loi espagnole, et de l’assortir cette fois de moyens. Ce pays appartient autant aux femmes qu’aux hommes ; il ne doit plus demeurer le pays du silence.

Christine Delphy

Un troussage de domestique

25 juin

Christine Delphy (coord.)

Ce livre (à paraître en septembre 2011) n’a pas pour sujet l’«affaire DSK». Il ne traite pas non plus des agressions sexuelles.

Son sujet est le sexisme comme idéologie rationalisant les atteintes aux droits des femmes. Il analyse les réactions à l’arrestation de Dominique Strauss-Kahn à New York,  puis à son inculpation. Ces réactions,  qui ont été majoritairement celles de ses amis politiques,  révèlent en fait l’attitude de la majorité des hommes politiques et journalistes français. Ceux-ci ont commencé par déclarer qu’il ne pouvait en aucun cas être coupable des faits qui lui sont reprochés,  parce qu’il en serait incapable. Ils ont exprimé une incrédulité totale quant à la possibilité même du crime et ont comparé la situation faite à DSK à un véritable calvaire. La possibilité même du crime a été déniée : soit parce que l’accusation du procureur était fausse – ce qui revenait à dire que la femme de chambre qui l’avait dénoncé mentait –,  soit parce qu’aux USA on confond sexualité et crime. Son inculpation a été présentée comme l’effet du puritanisme qui refuse tout ce qui est sexuel. La contrainte impliquée par le viol a été niée,  euphémisée ou minimisée. Politiques et journalistes ont fait passer le caractère sexuel des faits reprochés à DSK dans la case de la « vie privée »,  qui ne regarde pas la justice,  des « moeurs » et des choix personnels qui ne regardent pas la loi.

Les féministes auteures de ce livre mettent en cause ces propos qui assimilent le viol à la vie privée,  au libertinage,  à la liberté sexuelle. Elles affirment que la présomption de véracité de la victime « présumée » doit être tout autant préservée que la « présomption d’innocence » du suspect. Que le viol existe,  et que le consentement des deux parties n’est pas un ornement dont on peut se passer,  une cerise sur le gâteau,  mais la ligne de partage entre un acte licite et un acte criminel., Enfin,  les auteures se demandent si ces propos ne révèlent pas un refus,  de la part de la société française,  de la loi française,  pour laquelle cette ligne de partage est aussi fondamentale que pour la loi états-unienne.

À paraître aux éditions Syllepse en septembre 2011

Les auteures: Clémentine Autain,  Jenny Brown,  Mona Chollet,  Sophie Courval,  Christine Delphy,  Rokhaya Diallo,  Béatrice Gamba,  Isabelle Germain,  Michelle Guerci,  Gisèle Halimi,  Christelle Hamel,  Natacha Henry,  Rose-Marie Lagrave,  Sabine Lambert,  Titiou Lecoq,  Claire Levenson,  Mademoiselle,  Marie Papin,  Emmanuelle Piet,  Joan W. Scott,  Sylvie Tissot,  les TumulTueuses,  Najate Zouggari

Qui accuse qui dans l’affaire Strauss-Kahn ?

23 mai

Après deux jours de sidération devant l’étalage des soutiens à DSK, soutiens qui incluaient le dénigrement de la femme de chambre du Sofitel, la contre-offensive féministe a commencé ; d’abord avec la déclaration de Clémentine Autain, puis avec plusieurs articles remarquables, dénonçant la tonalité indifférente au mieux, sexiste au pire, des propos concernant cette femme.

Maintenant, la classe politique (et avec elle ses affidés dans les médias) est largement déconsidérée aux yeux des femmes, et en tous les cas des féministes. Ils – et parfois elles – ont montré leur indulgence, leur connivence, leur compréhension, leur complicité pour tout dire avec les agresseurs, et leur absence totale de compassion ou même d’intérêt pour les victimes. On se souviendra du « troussage de domestique » de J.-F. Kahn la prochaine fois que son journal de mêlera de donner des leçons aux descendants d’immigrés ; on rira en pensant au « il n’y a pas mort d’homme » de Lang la prochaine fois qu’il déclarera la main sur le cœur que l’égalité des sexes est une valeur fondamentale de notre société ; on n’oubliera pas, quand il s’agira de voter, les larmes de Valls et d’Aubry devant l’« insoutenable cruauté » des images de DSK menotté.

Sur cet aspect du sexisme, beaucoup de choses ont été dites et d’autres le seront. Mais l’aspect juridique n’a pas été évoqué. Ou plutôt, quand il est évoqué dans les médias, nous avons droit à des célébrations du système judiciaire français, opposé aux mœurs aussi brutales qu’étranges des « Américains », et non à des explications sereines, aux informations auxquelles nous avons droit. Peu de spécialistes des procédures pénales sont invités, et ils ne donnent que des renseignements très partiels et même parcellaires. En fait on assiste à une désinformation systématique – ce n’est certes ni nouveau, ni réservé à cette affaire – mais dire ou laisser croire des choses erronées sur le système américain n’est pas innocent. Cela fait partie d’une stratégie : car représenter la justice américaine comme exotique, incompréhensible, barbare[1], c’est une stratégie de rechange à la théorie du complot, et les deux sont des stratégies de défense du prévenu.

Ce qui est frappant, depuis une semaine que les journalistes de la presse écrite et de la télévision consacrent la majeure partie du temps des infos à l’affaire, citant celui-ci ou invitant celui-là, c’est d’une part l’ignorance généralisée quant aux principes du droit pénal appliqué aux Etats-Unis – mais aussi en France – et d’autre part une confusion entre procédures pénales et procédures civiles, aux Etats-Unis – mais aussi en France.

Commençant par ce qui est commun aux deux pays, il faut d’abord mettre en pièces encore un de ces préjugés nationalistes qui font de le présomption d’innocence un bien exclusivement français. Si elle est devenue un bien français, c’est tout récent : son principe était affirmé, mais c’est la loi Guigou de 2000 qui l’a fait passer dans les faits, en modifiant la garde à vue ; et encore cette modification n’a été appliquée qu’en… 2011, avec la présence des avocats dès la première heure de la garde à vue.

Un bien exclusivement français ? Oh que non, il nous a été donné – imposé contre notre gré serait plus exact — par ces « Anglo-Saxons » que nous méprisons ! Cette loi vient de « l’habeas corpus » anglais du 17e siècle, qui a été exporté aux Etats-Unis dès que les premiers colons anglais y mirent le pied. La présomption d’innocence a donc mis 300 ans à traverser la Manche – ou l’Océan atlantique. Cela n’empêche pas Yves Calvi dans les jours suivant la nouvelle de demander de façon obsessionnelle : « ils ont la présomption d’innocence, aux Etats-Unis ?», comme si cette loi – acceptée in extremis avant la mise en demeure de la France par l’Europe – était devenue dans l’instant partie d’un patrimoine national immémorial et, bien entendu, non–partagé avec le reste du monde. Il est navrant de constater que les journalistes ne préparent pas leurs émissions ; mais encore plus de constater qu’ils estiment sincèrement ne pas avoir besoin de se renseigner ; qu’ils croient tout savoir.

L’ouverture d’une instruction criminelle dans les deux pays

La seconde de ces ignorances concerne les rôles de la victime présumée, du parquet et des autres acteurs dans le processus judiciaire pénal. Yves Calvi – encore lui – répète toutes les trois minutes : « Mais est-ce qu’elle (la victime présumée) a porté plainte ? » Cette question lui paraît décisive.

Or elle ne l’est pas. Il n’est nul besoin que la victime porte plainte pour qu’une procédure pénale soit déclenchée, aux Etats-Unis ou en France. La plainte est l’un des moyens de signaler un crime, mais ne détermine pas l’ouverture d’une instruction, et son absence n’empêche pas cette ouverture. En effet, beaucoup de victimes de crimes – typiquement les victimes de meurtres – ne sont plus en mesure de porter plainte. Les mineurs, même en vie, n’ont pas la capacité juridique : ne peuvent pas porte plainte, entre autres incapacités. Leurs parents sont leur représentants légaux et doivent porter plainte à leur place. Mais quand ils sont eux mêmes les criminels, les violeurs, les maltraitants ? Ils ne vont pas porter plainte pour leurs enfants, et contre eux-mêmes. Les procureurs, en France comme aux États-Unis, se saisissent de toute affaire où il leur semble qu’un crime a été commis, quelle que soit la façon dont ils en ont pris connaissance[2].

Différences entre la France et les Etats-Unis

En dehors de la procédure d’instruction, qui est « accusatoire » ou « adversariale » aux États-Unis et « inquisitoire » en France, il existe deux différences entre les deux pays :

a) En France, la victime, ou sa famille si elle est morte, peut intervenir dans la procédure pénale en se constituant « partie civile » ; non pas directement mais par l’intermédiaire de ses avocats, qui vont plaider après le procureur.

Aux États-Unis, la procédure civile existe, bien sûr, mais elle ne se déroule pas au même moment, dans la même salle, dans le même procès, mais après, dans un procès civil séparé. En revanche, ce qui est commun aux deux pays, c’est que le procès pénal ne dépend pas des parties qui sont justement nommées « civiles », ni même de leur existence, car une fois décidé par le procureur, le procès a lieu, avec ou sans parties civiles. Et même quand elles existent, et que leurs avocats plaident, elles ne sont pas des acteurs du procès pénal.

La différence est donc moins importante qu’il n’y paraît. Car en France, même représentées au procès pénal par leurs avocats, les victimes n’y sont jamais non plus ni les « accusatrices » ni les « plaignantes ». Les parties civiles, qu’elles plaident leur cause pendant le procès pénal (en France) ou dans un procès civil séparé (aux États-Unis) ne peuvent obtenir que des dommages et intérêts: seul le procureur peut demander des peines car seul l’État possède le droit de punir. Par ailleurs, dans les deux pays, la tenue d’un procès pénal ne dépend absolument pas de l’existence de parties civiles. L’État ne défend pas tel ou tel individu, mais les règles de la société.

Cependant une différence importante est à souligner :

1° La charge de la preuve qui appartient au procureur est plus difficile à réaliser aux États-Unis qu’en France. En France, les jurés n’ont qu’à être convaincus dans leur for intérieur de la culpabilité du suspect pour rendre un verdict « coupable » ; c’est l’« intime conviction ». Des condamnations peuvent être obtenues sans éléments matériels. Aux États-Unis, les jurés doivent d’abord examiner ces preuves matérielles, puis, pour rendre un verdict de culpabilité, estimer que la culpabilité est « au delà d’un doute raisonnable». (« Beyond a reasonable doubt »). Il est donc plus difficile de condamner aux Etats-Unis qu’en France.

2° Le procès civil se tient après le procès pénal, et uniquement si la victime a porté plainte au civil. Aux États-Unis, la charge de la preuve est moins exigeante au civil qu’au pénal. Ceci permet de réparer certaines injustices commises au détriment des victimes ou de leurs familles. Les journalistes mentionnent beaucoup le procès d’O.J. Simpson, innocenté du meurtre de sa femme et de l ‘amant de celle-ci. Ce qu’ils oublient de dire, c’est que ce verdict a été obtenu parce que la défense de Simpson avait découvert des comportements racistes dans le passé de l’un des policiers chargés d’arrêter Simpson ; et que le jury, bien que sachant comme le reste du pays qu’il était coupable, a choisi pour cette raison de l’innocenter. Mais au civil, le tribunal a prononcé O.J. Simpson responsable : au-delà des dommages et intérêts, ce que les familles des victimes ont obtenu, c’est la reconnaissance de la culpabilité de Simpson.

Procédure pénale et procédure civile

Beaucoup de commentateurs français continuent cependant d’appeler la victime présumée « l’accusatrice » ou la « plaignante ». Or la victime n’est pas l’accusatrice : le seul accusateur dans un procès pénal, aux États-Unis comme en France, c’est le procureur. Ce qui distingue la procédure pénale de la procédure civile, c’est qu’un crime est considéré comme nuisant à l’ensemble de la société. C’est donc, en la personne du procureur, l’ensemble de la société qui met en examen le suspect. Nulle personne privée ne peut être « la plaignante », car la plaignante, c’est la société. Pour la justice pénale la victime est simplement un témoin. A cela se réduit son rôle judiciaire dans le procès pénal. Un témoin-clé, cela va sans dire. Mais un témoin quand même. Ceci vaut pour les États-Unis, la France et en fait la plupart des pays.

Qui sont les parties dans un procès pénal ?

Les commentateurs – très souvent sinon toujours – parlent des « deux parties », comme si le procès pénal mettait, ou devait mettre face à face le suspect et la victime présumée. Ces journalistes et blogueurs, qui réclament de « voir » la victime présumée, et qui publient son nom et son adresse (en infraction avec les lois de protection des victimes qui existent aux États-Unis), confondent le procès pénal avec le procès civil. Les procédures civiles règlent des conflits entre individus, dans lesquels aucun n’a commis de crime. A quoi alors sert le Tribunal ? C’est que en dehors des lois qui punissent les crimes, d’autres lois existent, destinées justement à arbitrer ces conflits. Ainsi, dans un procès civil, X a des griefs contre Y, (X est alors justement appelé « le plaignant » ou « le demandeur »), il « traîne » Y au tribunal, et le tribunal décide qui a raison et qui a tort. (Même là d’ailleurs les « parties » ne parlent pas ; elles sont représentées par leurs avocats respectifs.) Le procès civil est donc le seul cas où on puisse parler de « deux parties ». Au pénal, il y a le prévenu et… l’État.

D’autres propos encore sont fondés sur la confusion entre procès pénal et procès civil. Cette confusion est entretenue par les assertions d’hommes qu’on voudrait mieux renseignés, puisque leur métier est l’information. Ainsi Franz-Olivier Giesbert le 19 (ou 20) mai, dans une émission non prévue de France 2, organisée par David Pujadas, a prétendu sur un ton péremptoire que « l’affaire peut être réglée avec un gros chèque », comme l’avait dit au mot près Michel Taubmann, auteur d’une hagiographie de DSK, dans l’émission d’Yves Calvi du début de la semaine. Le 19 mai, Thomas Cantaloube écrit dans son blog de Mediapart, relatant (soi-disant) un procès de viol aux États-Unis : « Mais, juste avant les audiences, la plaignante refuse de témoigner, revient sur certains détails du viol. Le juge n’a pas d’autre choix que de relaxer Bryant avant le procès […]. » Ceci parce que, selon Cantaloube : « En parallèle, au cours de l’enquête, la plaignante avait déposé une plainte au civil. Celle-ci s’est soldée par un arrangement à l’amiable, après le procès avorté. » Il écrit aussi : « Une plainte au civil n’est pas qu’un jackpot pour la plaignante, c’en est aussi une pour l’accusé, en l’occurrence DSK. » Et il conclut que ce processus pourrait se passer dans l’affaire présente. Le 15 mai, Arnaud Develay, avocat, interviewé dans le JDD, abonde dans le même sens : « La jeune femme peut aussi se rétracter… Oui, et aux États-Unis, contrairement à ce qui se passe en France, s’il n’y a plus de plainte, les charges sont retirées… l’enquête s’arrête net. Il faut garder cela à l’esprit. Aux États-Unis, de nombreuses affaires sont étouffées par de l’argent, même si personne ne reconnaît avoir touché un chèque… »

Or ces scénarios sont de purs fantasmes. La réponse est que c’est impossible, parce qu’au pénal ce n’est pas la victime qui accuse, mais l’État ; comme on l’a dit, la victime n’est pas une « plaignante », mais un témoin, d’une part, et d’autre part, l’existence d’une plainte formelle n’est nullement nécessaire pour ouvrir une instruction, donc pour conduire un procès.

« Le viol est un crime. La victime de viol ne peut pas conclure un accord à l’amiable hors le tribunal […] Ceci ne peut se produire que dans les procédures civiles […]. Dans un procès criminel, tout doit être décidé par le tribunal. »[3] Ce que confirme le 20 mai, AI.P, dans le JDD: « C’est l’État de New-York qui poursuit en justice DSK. Il semble donc difficile de stopper les poursuites contre un gros chèque… d’autant que le parquet peut accuser la jeune femme d’entrave à la justice si celle-ci est soupçonnée de se rétracter contre de l’argent, rappelle Lexpress.fr. Et même si elle ne veut plus participer au procès, la justice peut l’obliger à témoigner. »

On se demande en effet pourquoi le procureur de l’État de New York – ou de n’importe quel autre État – s’engagerait dans une procédure longue et coûteuse en argent, en temps et en crédibilité, impliquant le travail de centaines de personnes de son bureau, si planait sur sa tête l’épée de Damoclès de la disparition de son témoin-clé ? C’est que ce risque est très faible, voire inexistant : quoi que fasse ou pense la victime (ou l’accusé), le procès, qui a été décidé par la chambre d’accusation populaire (le « Grand Jury ») ira maintenant jusqu’au bout. Et il ne s’interrompra avant le jugement par le jury d’assises qu’en cas de « plaider coupable », i.e. si le prévenu accepte une peine de prison, qui sera négociée entre ses avocats et le procureur.

Maintenant il faut essayer de comprendre : qu’est-ce qui s’exprime dans ces confusions entre pénal et civil, dans ces prédictions fantaisistes que « tout peut être réglé avec un gros chèque » ? D’une part, un chauvinisme ahurissant et un anti-américanisme stupide – car s’il existe de bonnes raisons de critiquer les États-Unis, il en existe aussi de mauvaises. La réitération compulsive de clichés et d’expressions accusatoires toutes faites, comme celle de « puritanisme »…. que signifie-t-elle ? Que les Américains auraient inculpé DSK par horreur… de la « sexualité » ? Appeler les États-Unis « puritains » parce qu’ils poursuivent les suspects de viol, cela signifie que le viol…eh bien, n’existe tout simplement pas, ou ne devrait pas exister : la chose, oui, mais le crime, non. Depuis une semaine on assiste à une minimisation, mieux, à un déni de la réalité du viol comme viol, c’est-à-dire comme crime. D’autres féministes ont déjà dénoncé, et d’autres encore continueront de le faire, la stupéfiante « résurrection » de ce machisme que beaucoup – optimistes qu’elles étaient – croyaient enterré, disparu à jamais, et qui ressurgit des commentaires anonymes des blogueurs, mais aussi des mots qui jaillissent spontanément de la bouche de personnalités politiques et médiatiques ; des mots qu’ils s’entendent prononcer et qu’ils regrettent sur-le-champ ; non parce qu’ils ne correspondraient pas à leur vérité, mais parce qu’ils y correspondent ; et que cette vérité aurait dû – s’ils n’étaient pas hors d’eux parce que l’un des leurs a été « humilié » – n’être jamais révélée.

Dans ce déni de la réalité du viol, c’est-à-dire de sa gravité, tous les coups sont permis. Et c’est là que les confusions, volontaires ou non, entre procédure civile et procédure pénale ont leur utilité : car prétendre qu’il suffirait de payer pour que l’accusation disparaisse et pour sortir libre, qu’est-ce que cela dit du pays ? Dans quel pays pourrait-on ainsi annuler une procédure pénale, et « s’acheter » en somme un crime ? Prétendre cela, c’est comparer les États-Unis à une république bananière. Ici aussi, le flou entretenu sur le « plea-bargain » (le plaider coupable) sert à laisser penser aux auditeurs ou lecteurs que les négociations vont avoir lieu sur de l’argent : en France, oui, car on ne négocie pas au pénal, et comme on ne négocie que dans les procès civils, on négocie sur de l’argent. Mais ni en France ni aux États-Unis on ne peut faire un chèque au procureur pour qu’il abandonne l’accusation… que certains en arrivent à faire une suggestion aussi surréaliste est révélateur de l’affolement où sont plongés les supporters de DSK. Et si des dommages et intérêts sont réclamés par la victime, ce sera plus tard, lors d’un procès civil. Ce qui est négocié au pénal, et cela seulement si on plaide coupable, c’est la gravité de l’accusation et donc la longueur de la peine.

Et qu’est-ce que l’idée qu’on peut racheter littéralement son crime, avec de l’argent (et que c’est « une bonne nouvelle » comme l’affirme Cantaloube), dit de la victime présumée? Sinon qu’elle tout inventé pour faire « raquer » un homme riche ? Et que même si elle a été violée, elle « touchera le jackpot » : elle aura été payée, de quoi se plaindrait-elle ? En d’autres termes, si elle n’était pas une « pute » avant, elle le sera après. Et tout sera enfin remis en ordre… en ordre patriarcal.

Christine Delphy

23 mai 2011


[1] Ainsi, l’envoyé spécial de France 2 de nous a répété pendant deux jours, pour nous faire sentir toute l’horreur de la prison de Ryker’s Island, que ses corridors sont « impersonnels ». A la différence des couloirs de la Santé, qui sont égayés par des oeuvres de Picasso et Matisse (section voleurs de musées), des dessins d’enfants (section pédophiles), etc.

[2] Ils ne sont pas obligés de poursuivre dans tous les cas : le principe d’opportunité des poursuites existe dans les deux pays.

[3] « Rape is a criminal offense. The rape victim can’t settle out of court because it is The State vs. the rapist, not the raped victim.[…] Settling out of court only takes place in civil cases. All criminal cases must be settled in court. » http://answers.yahoo.com/question/index?qid=20110122224507AA9PC59.

Des outils et des flammes

12 mai

À quoi mènent les développements de la pensée de Christine Delphy ? Se limitent-ils à approfondir, depuis près de trente ans, ce que les dix premières années de son travail nous avaient déjà fait comprendre : la nécessité d’une déconstruction du système patriarcal par le matérialisme féministe radical ? Ce deuxième volume (qui reproduit un choix d’articles “plus théoriques” publiés à partir du début des années 1980) aboutit-il à autre chose qu’à épingler l’oppression des femmes moins par un système capitaliste que par un système profitant d’abord et avant tout aux hommes ?

En un sens, non. Delphy reprend et étaye les thèses qu’elle avait déjà exposées dans la première partie de L’ennemi principal, sans doute de manière plus claire, sans doute avec une verve encore plus pointue, mais sans rien changer non plus à son hypothèse de base qui consiste à déconstruire un système d’oppressions économico-politiques en révélant les mythes qui le fondent dans sa pseudo-naturalité et en décortiquant les rapports de pouvoir qui le forgent. Les femmes sont l’objet d’une oppression constante qu’il s’agit de dénoncer en ce qu’elle profite au groupe des hommes et en ce qu’elle va jusqu’à déterminer leur identité : être une femme, c’est avant tout être sujet à l’oppression. 

Toutefois, avec le temps, à force d’être répétées, explicitées, voire même, parfois, un peu rabâchées, les analyses de Delphy gagnent en précision et en fluidité.

La lecture de ce second volume s’avère donc non seulement plus plaisante que celle du premier, mais aussi, si possible, plus convaincante. Il a aussi l’avantage de pouvoir être directement utilisé dès sa préface comme une boîte à outils pour s’emparer des «contradictions du réel» et les interpréter. À plusieurs reprises les mises en garde du livre contre les aliénations aux mythes, aux hommes, aux lois ou à la nature offrent des pistes concrètes pour rester vigilant dans la recherche de libertés pour tous. Ainsi dès sa préface, Delphy invite-t-elle à employer la plus grande prudence face aux revendications identitaires qui aboutissent souvent à un enfermement conduisant certes à la différence, mais pas à l’égalité. Delphy questionne les droits attribués aux minorités et ceux qu’elles revendiquent : comment faire en sorte qu’ils ne corroborent pas les hiérarchies existantes ? Avec la simplicité d’une artisane du savoir, elle tend de quoi scier les certitudes : «Les oppressions sont uniques comme les individus.» (p. 49) Si le livre de Delphy contient des outils pour la pensée, la boîte dans laquelle ils se rangent n’est faite que d’une matière : la préséance du social sur l’être humain. On rassemble les outils de Delphy en acceptant que les catégories de notre pensée et de notre perception de la réalité, même les plus évidentes, soient toutes issues du social. Tout y passe, de la maternité, aux enfants, sans oublier la division du travail, la distinction public/privé, les valeurs… Bref, la boîte à outils de Delphy vient déboulonner le mythe de la naturalité. 



Mais il y a plus. En revenant sur ces thèmes déjà largement abordés auparavant, Delphy parvient à mettre en évidence une hypothèse de lecture de la réalité politique du genre tout à fait nouvelle. En effet, aujourd’hui, même les moins subversifs reconnaissent de bonne grâce une part sociale dans la construction de l’identité. En plus du sexe physique, force est d’accepter depuis Beauvoir, un genre : «On ne naît pas femme, on le devient.» Cependant, au milieu de l’ouvrage, au détour d’une nième tentative de définition de son projet de travail en tant que féministe matérialiste, Delphy sort un instrument pour analyser ce relais du biologique par le social. Il s’agit d’une sorte de clé pour repenser ce réel, le percer, le forer, le déboîter et le reconstruire autrement. «Pour résumer de façon très schématique notre travail, nous pensons que le genre – les positions sociales respectives des femmes et des hommes – n’est pas construit sur la catégorie (apparemment) naturelle du sexe ; mais qu’au contraire le sexe est devenu un fait pertinent, et donc une catégorie de la perception à partir de la création de la catégorie de genre, c’est-à-dire de la division de l’humanité en deux groupes antagonistes dont l’un opprime l’autre, les hommes et les femmes.» (p. 228)

Ici, Delphy arrache un clou et tous les murs s’effondrent : il ne s’agit plus de penser le genre à partir du socle de la naturalité, il ne s’agit plus de comprendre le social en fonction d’une évidence perceptive immédiate, celle de la différence physique homme/femme mais, tout au contraire, il s’agit de comprendre que la distinction biologique ne prend sens qu’à partir de la construction sociale genrée. 

Autrement dit encore, Christine Delphy inverse de façon radicale la logique du modèle et de la copie : le social ne reproduit pas le naturel, il le façonne. On assiste ainsi au triomphe d’une réalité sexuée fondée non plus sur une mythique différence des sexes, mais sur une démultiplication de simulacres : c’est le social qui transforme en catégorie de pensée la biologie. Plus loin, dans un autre article, elle s’interroge de façon encore plus explicite : quand on compare du genre avec du sexe, «est-ce qu’on compare du social avec du naturel ou du social avec du social ?» (p. 250) C’est parce que l’on devient femme qu’on peut l’être.

 Cependant, suivre la copie à la place des fondements rassurants de l’éternelle mère nature a de quoi faire frémir : «J’argumente que pour connaître la réalité, et donc pouvoir éventuellement la changer, il faut abandonner ses certitudes et accepter l’angoisse, temporaire, d’une incertitude accrue sur le monde ; que le courage d’affronter l’inconnu est la condition de l’imagination et que la capacité d’imaginer un monde autre est un élément essentiel de la démarche scientifique.» (p. 241) 

La boîte à outils de Delphy contient donc aussi une massue qui détruit à grands coups la logique de l’édifice scientifique, ses fondements les plus absolus – distance, neutralité, objectivité – et la consistance de ses vérités. Alors même qu’elle angoisse, cette rupture épistémologique repolitise le savoir : ne voyez plus aucune vérité éternelle dans la différence des sexes mais cherchez plutôt des énoncés et des analyses qui s’engagent à libérer les opprimés. Car, une fois perdue la préséance du biologique, une fois que le naturel du sexe se forge à l’aune du social, les hiérarchies inégalitaires et les valeurs qui les supportent s’avèrent tout fait injustifiables et ne disposent plus d’aucune excuse pour perdurer. Quand tout s’est écroulé, vous voici prêts à repenser l’universel lui-même.

On le voit, la boîte à outils de Delphy est très complète. Elle nous arme pour réinventer le réel. Toutefois, on n’y trouve pas d’extincteur ni aucun autre instrument permettant d’éteindre les incendies : la sociologue affirme qu’accepter de dépassionaliser le feu du savoir, c’est tomber dans «le piège du diable». Les flammes de la théorie de Delphy brillent haut et fort, finiront-elles par étouffer celles qui consument le corps des opprimés ?

Fabrice Bourlez, critique à nonfiction.fr

Principale ennemie d’une pensée majoritaire

12 mai

Depuis près de quarante ans, Christine Delphy reprend avec patience et opiniâtreté la lutte contre ce qu’un de ses maîtres aura épinglé d’une expression célèbre – selon elle, sûrement trop tard, trop facilement et de façon irrémédiablement trop fermée – «la domination masculine». Précis et rigoureux, parfois même un peu austères, les articles de Delphy témoignent d’une pensée qui, à chaque ligne, essaye de réfléchir à contre-courant, de s’opposer aux évidences qui empêchent les opprimés de s’apercevoir du poids qui pèse sur leurs épaules et qui, parfois, les pousse même à apprécier leur propre oppression. Bref, autant d’invitations à penser autrement. Son travail est republié en deux volumes. Cette première partie (qui reprend des textes allant de 1970 jusqu’à 1978) se limite à tracer la carte du patriarcat : l’auteure y définit les contours de l’exploitation des femmes par l’homme.

La sociologue et féministe, chercheuse au CNRS, n’épargne personne : bien pensants et défenseurs du politiquement correct, passez votre chemin. Delphy a choisi de prendre la parole pour dénoncer l’exploitation des femmes, et elle porte ses raisonnements jusqu’à leurs conséquences ultimes sans la moindre intention de prêter l’oreille à ce qu’Ils (les hommes mais aussi ses collègues sociologues et les femmes qui se satisferaient de leur condition) pourraient dire de sa remise en question des vérités a-historiques, naturalistes, biologistes, essentialistes ou soi-disant neutres. Les années n’ont pas fait pâlir la rage de la féministe et, contrairement à ce que le “bon sens commun” voudrait trop vite nous faire croire, la lecture de ses textes nous enseigne que les choses ne sont peut-être pas si fondamentalement changées que cela concernant les modalités d’exploitation et d’oppression des femmes et des autres minorités. 

En effet, l’un des écueils critiques à éviter serait celui de considérer les textes de ce premier volume, en particulier ceux sur la succession du patrimoine ou sur la question du travail domestique des femmes en milieu rural, comme “vieillis”. L’analyse matérialiste proposée par Delphy est certes rattachable à un contexte et à une époque encore très marqués par mai 68, mais ce qu’elle dénonce du point de vue du fonctionnement, la manière dont elle dégage des structures, et la façon dont elle signale les oppressions ne manquent pas de nous remettre face à notre quotidien. En cela, son «matérialisme féministe» n’a rien perdu de son efficace. Avec cette dernière expression, il faut entendre : l’analyse du système abstrait qui est déterminé par un ensemble de rapports de production visant à exploiter, voire exproprier, les femmes de leur travail.

Les analyses de Delphy renversent systématiquement le rapport de cause à effets. Elle s’empare des évidences partagées de tous pour montrer comment, en réalité, celles-ci ne s’agencent pas de façon naturelle mais selon une logique qui justifie l’exploitation de telle ou telle minorité. Elle pointe bien comment les rapports sociaux entre les classes ne fonctionnent pas indépendamment de la constitution des classes. La domination, ou plutôt l’exploitation, n’existe donc pas naturellement entre deux groupes donnés mais  est à la base de la constitution de ces groupes, de leurs rapports et de leur identification. 



Ainsi, l’analyse de Delphy, quant à la prise en compte du travail domestique des femmes, renverse-t-elle celle des marxistes qui ne voyaient l’exploitation des femmes que comme une conséquence de l’exploitation capitaliste. Or l’auteure démontre comment l’exploitation de la femme passe par la non-rémunération d’un travail domestique fourni en famille alors qu’il pourrait être vendu, s’il était accompli à l’extérieur. Contre ses amis marxistes, Delphy prouve ainsi que l’exploitation des femmes ne prendra pas fin avec l’abolition des rapports de production capitalistes, mais avec l’abolition pure et simple du patriarcat, de l’expropriation du travail des femmes au profit des hommes. 

Delphy démontre de façon très précise la non-naturalité des choses telles qu’elles s’agencent socialement, l’arbitraire de la distinction public/privé et la possibilité de constamment modifier l’ordre établi. Un état de domination n’est pas inévitable. Si on croit qu’il l’est, c’est qu’il profite encore à trop de monde. Dans ce cadre, l’oppression et les inégalités, une fois décortiquées, ne sont plus que le miroir d’un système de relations qui définit, à une époque donnée, le rapport des sexes au sein de la cellule familiale et au bénéfice d’un seul : le sempiternel padre padrone. 

Depuis quelque temps cependant, on nous dit que ce dernier se porterait mal. Aussi, la monumentalité de la crise économique qui s’abat aujourd’hui sur le monde n’est-elle pas le signe de son ultime vacillement ? Dans ce cas, le livre de Delphy nous offrirait de précieux instruments pour changer le réel. Reste à voir si, même devant les échecs flagrants du système patriarcal et face à son épuisement, les esprits sont prêts à suivre les pas moins d’une authentique «bonne femme» que d’une véritable pensée minoritaire. 

Le premier volume de L’ennemi principal se clôture d’ailleurs de manière ouverte : un appel à une révolution de la connaissance qui adviendrait grâce au féminisme matérialiste. Au bout de son analyse de l’«économie politique du patriarcat», Christine Delphy laisse présager qu’une révolution de la pensée est encore possible, une sortie de la pensée dominante, une fin effective du patriarcat, est envisageable à condition de ne laisser personne indemne : «Cette démarche ne saurait – ne pourrait, même si elle le voulait – se limiter à la seule population, à la seule oppression des femmes. Elle ne laissera intouchée aucune part de la réalité, aucun domaine de la connaissance, aucun aspect du monde.» Extrémiste de la pensée, Christine Delphy a choisi de mettre sa plume au service de la révolution. Personne ne parviendra à la convaincre de mettre un peu d’eau dans son encre : elle brille du rouge du sang des opprimés.

Fabrice Bourliez, critique à nonfiction.fr

Classer, dominer

10 mai

L’idéologie dominante nous enjoint de tolérer l’Autre. Il est question dans ce livre de divers Autres, les femmes, les homos, les Arabes, les Noirs. Leurs modes d’oppression ont un point commun : leur statut inférieur s’explique par leur altérité. S’ils sont là où ils sont – en bas –c’est parce qu’ils sont différents. L’injonction humaniste à les tolérer émane des Uns, ceux qui ont le pouvoir de nommer, de classe, d’envoyer des groupes entiers dans une catégorie idéologique et matérielle, celle qui les rend différents des Uns, puis dénonce cette différence comme un stigmate.

La révolte des Autres contre ce statut est tenue pour une menace contre l’universel que les Uns – concrètement dans nos sociétés aujourd’hui les hommes blancs et hétérosexuels – prétendent incarner. Les Autres ont le devoir d’être discrets ;  de ne pas trop exhiber le stigmate que les Uns leur ont imposée ; en même temps ils ne peuvent pas le cacher. Ce qui leur est interdit c’est de le revendiquer avec fierté, ou d’essayer de s’en défaire, car  ce stigmate est dit naturel.

Parité, combats des féministes et des homosexuel.les, Afghanistan, Guantanamo, loi sur le foulard à l’école, Indigènes dans la société post-coloniale : autant de marqueurs de la domination que ce livre décrypte à rebrousse-poil des interprétations convenues.

La Fabrique, 2008

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Accaparement de la totalité de l’humanité par une partie de l’humanité ou la rhétorique républicaine comme arme terrible contre l’égalité substantielle

8 mai

La mise à disposition de textes publiés dans des revues ou journaux, d’éditoriaux de l’auteure pour les Nouvelles Questions Féministes, permet de faire ressortir la cohérence, la force et la radicalité des analyses féministes. « Pour moi, le féminisme est avant tout un prisme à travers lequel on regarde le monde et la vie – celui de l’oppression des femmes – pas le seul prisme, on peut ajouter d’autres lentilles ; mais le prisme principal ; et un mouvement, un engagement collectif et public pour la faire cesser. »

Au pays des « Droits de l’Homme » et non des « Droits des humains », l’insistance sur la notion de « République » est un véritable masque, un authentique cache-sexe, un déni permanent, des exploitations, des oppressions, des inégalités, des discriminations, du sexisme ou du racisme. «… c’est au nom de la république, au nom de ses valeurs, parmi lesquelles l’égalité figure en bonne place, que toute mesure pour assurer une égalité réelle, substantielle, étaient et continue d’être dénoncée. »

Dans son introduction, l’auteure nous rappelle que « les faits n’existent pas avant qu’on les ait vus. Et pas seulement vus, mais interprétés », qu’il existe « une similitude – similitude dans les mécanismes, mais aussi dans les souffrances de l’oppression – entre les femmes, les homosexuel-les, et les racisé-es » et que le « racisme est un système »

Dans une première partie « Ponctuation historique », Christine Delphy revient, entre autres, sur les origines du Mouvement de Libération des Femmes, les luttes du passé, la non mixité, la place des lesbiennes et les débats autour de féminisme et marxiste. La seconde partie traite plus particulièrement de « L’exception française ». Puis l’auteure  analyse les « Violences » et « Le post-colonial en France » ; la dernière partie reprend en l’élargissant les débats sur « Un universalisme si particulier ». Je ne vais pas ici détailler les analyses de l’auteure, mais présenter quelques extraits, subjectivement choisis lors de ma lecture :

-« On ne nait pas femme, on le devient à travers des pratiques coercitives, humiliantes et singularisantes pour finir »

- « Il faut souligner que ces représentations des femmes comme d’objets à consommer, fesses, sexes au premier plan, visage éloigné ou supprimé, ne choquent pas que les femmes voilées, mais la grande majorité des femmes et toutes/tous les féministes. »

-« L’inégalité flagrante entre femmes et hommes sur le marché du travail s’adosse à l’exploitation du travail domestique des femmes, qui en assurent 90%. Cette exploitation fait partie de l’ossature du système social, comme la division en classes sociales. »

- « Aucun degré d’empathie ne peut remplacer l’expérience. Compatir n’est pas pâtir. »

- « La pratique de la non-mixité est tout simplement la conséquence de la théorie de l’auto-émancipation. »

- « … il est intéressant de remarquer qu’un juste nombre de femmes, pour les hommes, n’est pas ce que les femmes appelleraient un nombre juste »

- « Les études féministes font bien plus que mettre en cause les présupposés sur les rapports de genre : en mettant ceux-ci au centre de l’analyse de la société, elles bouleversent la perspectives des sciences sociales, et créent de multiplient objets totalement nouveaux. »

- « L’égalité formelle ne peut produire de l’égalité, puisqu’elle ignore l’inégalité. »

- « Pour la plupart des gens, y compris des féministes, le sexe anatomique et ses implications physiques dans la procréation crée ou du moins permet le genre, la division technique du travail qui à son tour crée ou permet la domination d’un groupe sur l’autre. J’inverse la série sexe anatomique/division du travail/domination : c’est l’oppression qui crée le genre. »

- « Je considère que vendre sa sexualité c’est en faire le deuil pour soi-même »

- « Il n’y a pas un ”acte sexuel”, que l’on se procurerait de diverses façons, dans diverses relations : dans le partage, ou dans la prostitution, ou dans le viol, et qui resterait cependant identique à lui même ; il n’y a pas d’essence de l’acte sexuel. »

- « La biologie ne connait pas de filiation. La filiation, c’est un phénomène social. »

- « L’hétérosexualité n’est pas la réunion de deux cellules. »

- « Les individus accusés de communautarisme sont ceux qui sont exclus de la représentation que se fait la nation d’elle-même. »

- « La violence contre les femmes est, comme le travail domestique, la preuve que la réalité n’est pas . »

- « Le porno, ce n’est pas ”juste du cinéma” : ou plutôt, avant le cinéma, il y a du réel ; la caméra du réalisateur de porno filme de vraies personnes, pas des images virtuelles. »

- « La ”révolution sexuelle” empêche les femmes de dire non, mais ne leur donne pas les moyens de dire oui. La définition de la sexualité n’a pas changé : la sexualité, c’est l’acte sexuel, et l’acte sexuel, c’est le coït hétérosexuel avec l’éjaculation de l’homme dans le femme, c’est à dire, de toutes les postures sexuelles, la plus fécondantes… »

- « La violence contre les femmes est banale et n’est même pas perçue en tant que telle. »

- « Devoir supporter le regard dévalorisant d’autrui produit une identité » ”endommagée»

- « Cet antagonisme à l’islam, qui est le substrat jamais exprimé parce que consensuel de toutes ces affaires, il faudra bien un jour cesse de la nier, et admettre sa consubstantialité avec le racisme lié à notre histoire coloniale, à la guerre d’Algérie et à l’exploitation du travail immigré en France. »

- « L’endroit le plus dangereux pour les femmes est … chez elles. »

- « Le sexe social est construit et arbitraire. »

- « Le concept de patriarcat est souvent considéré comme purement idéologique ; mais il est très utile car il indique que la domination des femmes par les hommes fait système. »

D’autres auraient, probablement, choisis de mettre l’accent sur des éléments différents. Que ces quelques lignes incitent les lectrices et les lecteurs à se plonger dans l’ouvrage. Sur certains sujets, prostitution, parité, l’auteure accepte une certain flottement, des hésitations dans les prises de positions possibles, des difficultés à trancher simplement (politiquement) face à la complexité des choses et des rapports de domination entrecroisés. Tout en partageant, la méthode d’appréhension des réalités, nombre d’éléments de l’analyse proprement dite, je garde cependant des désaccords avec certaines conclusions de l’auteure et particulièrement avec l’appréciation totalement positive du texte « Appel des indigènes de République ». Mais l’essentiel n’est pas là. Face à la survalorisation de l’égalité abstraite, la négation des hiérarchies construites historiquement et socialement des genres, des classes ou le racisme réellement instruit institutionnellement, il convient, avec l’auteure, de toujours poser la même question : « Un universalisme peut-il être particulier et rester universel ? ». Et comme Christine Delphy ne pas céder ni sur l’égalité « Rappeler que l’égalité constitue un idéal à construire contre une réalité faite d’inégalités demeure un enjeu majeur du féminisme. » ni sur l’universalisme « L’universalisme reste un projet »

Didier Epsztajn

Article paru sur http://entreleslignesentrelesmots.wordpress.com/

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