RACE, CASTE ET GENRE EN FRANCE[1]

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Je vais parler de l’interaction entre deux systèmes de domination, la race et le sexe. Je me propose d’analyser l’oppression des populations maghrébines, puis de leurs enfants selon trois axes :

1) le premier est la façon dont la construction sociale qu’est la “ race ” s’articule avec cette autre construction sociale qu’est le “ sexe ”. Ces deux construits sociaux sont bâtis de la même façon, par et pour la domination, bien qu’ils aient, évidemment des formes distinctes.

2) le second axe est l’hypothèse, que j’ai déjà émise (Delphy 2001), que nous assistons aujourd’hui en France, à la création d’un système de castes raciales. Le concept n’est pas utilisé par les sociologues et les politologues, marxistes ou non (Delphy 1998). Pourtant, ce concept est à mon sens opératoire, pour rendre compte de la spécificité de l’oppression de race dans le système de classes ; ce à quoi le concept de racisme ne suffit pas. En effet, tandis que le concept de racisme met l’accent sur des processus, le concept de caste met l’accent sur les résultats des ces processus en termes de structure sociale.

3) Dans le sujet que je traite, le débat sur le foulard islamique  a une place, mais plutôt comme le révélateur d’une dynamique qui remonte bien en amont et se poursuit bien en aval.

Je vais décrire trois phases, trois actes de cette tragédie française : oppression, rébellion, puis hélas, non pas libération, mais répression. Dans chacune de ces phases, ce qui m’intéresse est la façon dont le genre, un système de castes fondé sur l’invention de  sexes différents, est utilisé pour construire un système de castes fondé sur l’invention de  races différentes.

Premier acte : oppression.

Le premier acte de l’oppression remonte à la colonisation de l’Algérie, il y a maintenant plus d’un siècle et demi, puis des autres pays du Maghreb il y a un siècle. A  la différence de ce qui se passe en Indochine, c’est sur la religion que  repose le traitement différentiel qu’est le statut de l’indigénat imposé aux colonisés. Deux sortes de Français co-existent dans ce département : les “ Français de souche européenne”, et les “ Français musulmans ”, qui votent dans un  collège spécial, comptant pour un 1/5è de l’ensemble des voix.

Dès le  début, la question du sexe, ou du genre, est posée comme la ligne de partage entre les deux “ communautés ”  ainsi créées. Dans le stéréotype raciste créé par le colonisateur, les indigènes ne “ traitent pas bien les femmes ”. La polygamie en particulier, bien que peu pratiquée dans les faits, est considérée par les Français comme un signe, et même LE signe  de “ l’archaïsme ” des indigènes (Clancy-Smith 1996.).

Le statut d’ « indigène »  (sujet et non-citoyen, même quand il est de sexe masculin) a pour effet de soumettre les individu.es de cette communauté à un code civil, appelé “ statut personnel ”, concernant le mariage, la filiation, et l’héritage, et considéré comme “ en retard ” sur le code français. Il faut pourtant souligner ici que, en dehors de la polygamie, le Code civil français de l’époque n’est guère moins préjudiciable aux femmes que le code musulman. Permettre une dérogation de masse au code civil dans un département français (à partir de la 3è république) a certes des effets délétères sur les femmes indigènes, qui, à l’instar des Françaises de souche, ne sont pas citoyennes. Mais cela permet aussi de continuer à dénigrer l’islam. Ce dénigrement de l’islam n’est pas, à vrai dire, nouveau. C’est une vielle tradition de l’Europe depuis le temps de la reconquête espagnole, puis des Croisades (Daniel 1993, Geisser 2003).

Ainsi le genre – qui est une division hiérarchique opérée dans l’espèce humaine et résultant en deux catégories opposées, les hommes et les femmes — opère lui-même comme la ligne de partage pour une autre division, celle entre deux “ ethnies » fabriquées  aussi par la domination, cette fois coloniale.

En Algérie occupée, les indigènes de sexe masculin peuvent sortir du statut de sous citoyen : mais à condition de renoncer à leur religion, à leur culture, à leurs croyances, à leur famille et à leur voisinage. Ainsi l’islam devient, sur le plan idéologique et légal, la raison donnée pour leur statut d’indigènes. Ceci permet d’en occulter la raison première et objective : l’occupation et la colonisation.

A partir de la conquête de l’Algérie, le dénigrement de l’islam se fait sur le mode de l’opposition classiquement coloniale entre “ civilisé » et  « barbare” ; et cette opposition, de façon tout aussi classique, fait appel aux rapports entre les sexes. Ignorant leur propre patriarcat, qui leur semble sans doute normal, comme aujourd’hui, les colonisateurs ne parlent des femmes indigènes que la larme à l’œil. Seules les différences entre ces deux régimes patriarcaux—l’Algérien et le Français—sont mises en avant, au dépens de leurs bien plus considérables ressemblances.

En effet, dans les études sur la colonisation, puis aujourd’hui sur le racisme ou les discriminations,  un point central est systématiquement passé sous silence : les rapports entre la société colonisatrice et la société colonisée sont des rapports entre deux patriarcats. Les protagonistes du conflit colonial sont, des deux côtés, les hommes. Seuls ils ont le statut de sujets dans les deux sociétés, et dans les deux, les femmes sont des objets, des propriétés. Il est logique que le colonisateur veuille déposséder les hommes indigènes de leur possession la plus précieuse, la dernière qui leur reste aussi, les femmes. Un officiel français du 19è siècle cité par Frantz Fanon (1959) aurait dit : “ Si nous voulons frapper la société algérienne dans …ses facultés de résistance, il nous faut d’abord conquérir les femmes ”, et ajouté : “ il faut que nous allions les chercher derrière le voile où elles se dissimulent ”. Dans les faits, les Français ne feront rien en faveur des femmes maghrébines. Mais ils mettront en scène quelques campagnes de “ dévoilement ” pendant la guerre d’Algérie, déjà sur le thème de la “ libération de la femme ” ; en réalité ces campagnes ont pour objet, comme les viols commis par les militaires, ou l’utilisation des lascives orientales dans les bordels, de démoraliser les hommes combattants en leur “ volant ” leur bien ultime, les femmes. Et puisque c’est pour détruire l’identité autochtone que le colonisateur a embouché les trompettes de la libération de la femme, les indépendantistes logiquement rejettent celle-ci et présentent le maintien et le renforcement de la hiérarchie entre les sexes comme constitutive de leur projet national (Gadant 1995).

Sautons quelques décennies, et le Maghreb est indépendant. Les ex-colonisés, déjà présents en métropole avant les indépendances, y viennent encore plus nombreux après.

Trois événements historiques vont créer pour les Français dits “ de souche ”[2] un problème qu’ils ne sont toujours pas arrivés à résoudre. Cette immigration est pendant longtemps restée purement masculine, faite d’hommes seuls. Mais ces immigrés qui voulaient rentrer au pays, souvent ne l’ont pas pu ; ensuite, en 1974, la loi sur le regroupement familial leur a permis de faire venir leurs femmes en France. Enfin, la loi française sur la nationalité, même modifiée, est restée le droit du sol, et leurs enfants sont devenus français. La société française n’avait pas prévu cette conséquence de phénomènes distincts. Elle n’a pas vu que la combinaison du regroupement familial avec le droit du sol la mettrait devant la situation où les enfants des ex-colonisés ont, en théorie, exactement les mêmes droits que les autres Français.

Elle ne leur propose que le statut de leurs parents, alors que ces enfants de la République, forts de leur droit, réclament leur dû de citoyens, et le réclament de plus en plus fort et avec de plus en plus “ d’arrogance ”, comme a dit le ministre Xavier Darcos. C’est ce que  Farad Khosrokhavar (1997) appelle le “ malentendu ” entre les descendants d’immigrés et la société française, et que j’appellerais son dilemme : la France ne veut pas les accepter, mais elle ne peut pas les renvoyer “ chez eux ”, puisqu’ils n’ont pas d’autre chez eux qu’ici. Devant trouver une troisième voie puisqu’elle refuse la première des quatre fers et que la deuxième lui est interdite, elle tente de maintenir et de renforcer le système de castes. L’une des façons de le maintenir est de criminaliser l’islam ; l’affaire du foulard n’est que la première phase de cette tentative.

Pendant l’après-guerre, les immigrés sont traités peu ou prou comme ils l’étaient quand ils étaient colonisés. Mais, travailleurs invités, ils ne formulent que peu de revendications (bien qu’un « Mouvement des Travailleurs Arabes » ait existé entre 1945 et le début de la guerre d’Algérie et fasse en ce moment l’objet de recherches par Abdelalli Hajjat). Ils acceptent les travaux les plus durs, les salaires les plus bas, le parcage dans les bidonvilles, ils se font tout petits et rasent les murs. Leur seul but est de pouvoir envoyer de l’argent au pays et d’y construire une maison. Subir le racisme en baissant la tête est le prix à payer pour la récompense du retour. Ils ne l’ont pas tous eue, mais ils ont vécu avec l’idée qu’elle était au bout du chemin. Elle explique leur patience, leur humilité, leur résignation à pratiquer leur religion dans des caves. C’est de cet islam que les Français, qui l’ignoraient quand il existait, ont aujourd’hui la nostalgie, et qu’ils honorent du label “ traditionnel ”, comme un camembert AOC. Mais ici, “ traditionnel ” ne signifie pas moulé à la louche, mais invisible. Le meilleur islam en quelque sorte, en tous les cas le seul convenable, i.e. qui nous convienne.

Mais la récompense grâce à quoi les parents supportaient tout n’existe plus pour leurs descendants. Et cependant tout se passe comme si, pour les Maghrébins et les Africains,  le statut d’immigrés de leurs parents devait se transmettre de génération en génération, tant sur le plan matériel que sur le plan de la perception d’autrui, qui les voit toujours destinés à quitter le territoire français.

Or, quand on hérite exactement du statut de ses parents, sans mobilité ni probable ni même possible, il ne s’agit plus d’une situation de classe, mais d’une situation de caste. C’est ce que qui est en train de se créer en France. Et le langage l’indique : on parle « d’immigrés » « de la deuxième génération », voire « de la troisième génération » ; on transforme la situation, par définition temporaire, d’immigré, en caractéristique héréditaire et quasi-biologique.

Ce racisme a longtemps été traité à la légère, considéré uniquement sous l’angle des attitudes ouvertement racistes de certains, et non pas sous l’angle du traitement objectif de la population concernée (Simon 1997, Tripier 1999).  On sait pourtant que les discriminations qu’elle subit sont énormes, que ce soit dans le logement, dans l’éducation, dans l’emploi, dans la répression judiciaire (Beaud et Pialoux 2003, Tribalat 1995).

Mais ce qui est à peine étudié,  c’est la souffrance mentale induite par le racisme chez ses victimes. On l’a bien vu lors du débat “ sur le voile ”. La discrimination n’était mentionnée qu’en fin de discussion, sous la forme euphémisée des “ ratés de l’intégration ». De plus, ces « ratés » sont attribués à cette population elle-même, qui aurait choisi de vivre “ entre soi ” à 30 km des centre-ville, et refuserait  de se mêler aux “ Français de souche ”, par snobisme probablement. Ce point de vue du sens commun est aussi le point de vue officiel, celui des Renseignements généraux.

Mais les intéressés, eux, savent que c’est la société qui les exclut. Dans les années 80, ils organisent une formidable “ marche pour l’égalité ”, qui parcourt toute la France. Mais le mouvement sera récupéré par le parti socialiste qui crée SOS-Racisme, destiné à désamorcer cette protestation, et qui y réussira. La révolte respectueuse, la révolte « française », la protestation laïque et républicaine a lamentablement échoué (Bouamama 1994).

Deuxième acte : rébellion

Ainsi, à l’amertume causée par l’expérience quotidienne du racisme, s’ajoute pour cette population  l’amertume causée par cet échec. Elle a joué le jeu, et ça n’a pas marché.

Du côté franco-français, on ne s’occupe toujours pas plus de la discrimination ou des ghettos. On se préoccupe de l’intégration ou de la non intégration des jeunes d’origine maghrébine Mais le sens du mot intégration a été biaisé : il signifie, au long des reportages télé et des déclarations politiques, l’effort de la part des enfants de Maghrébins pour ressembler en tous points à des enfants de Bretons ou d’Auvergnats. Ils y réussissent, en partie sans peine, mais en partie aussi au prix de reniements. Parler de son enfance, par exemple,  est une partie importante de la sociabilité ; c’est permis et même recommandé aux Bretons et aux Auvergnats, aux ruraux et aux citadins, qui s’émerveillent des ressemblances et des différences entre leurs expériences respectives. Mais des parents arabes, cela n’intéresse personne. Il vaut même mieux ne pas les mentionner.

Cette population est ainsi prise dans un redoutable  double bind : on la somme de se montrer “ pareille ”, mais on la perçoit et on la nomme “ différente ”. Quoiqu’ils et elles fassent, au terme du cursus, elles et ils échouent toujours à l’examen, elles et ils n’arriveront jamais à satisfaire les critères de francité. Car  la réalité non-dite, c’est que ces critères excluent par définition  toute personne d’origine maghrébine ou africaine.

Des générations ont obéi à ces injonctions contradictoires du racisme et du sexisme, qui enjoignent aux dominés de  gommer  ET d’assumer dans le même temps leur “ différence ”, jusqu’à ce que certaines et certains comprennent que ce jeu n’est fait que pour les épuiser physiquement et mentalement; que cette “ différence ” qu’on leur jette à la figure n’est rien d’autre qu’un statut inférieur ; une différence qu’on ne peut pas assumer sans accepter sa propre infériorité, et dont on ne peut pas non plus se débarrasser puisque, dans la pensée essentialiste du racisme, elle est inscrite dans votre corps, elle est indélébile. Elles et ils finissent par découvrir la clause cachée ; l’inclusion comporte une condition de race, à laquelle ils ne peuvent pas satisfaire : ils n’ont pas la bonne.

Que peut-il se passer pour les personnes et les groupes pris dans ce genre de double bind ? Quand on vous reproche votre apparence, vos parents, votre origine, toutes choses dont vous n’êtes pas responsable et que vous ne pouvez pas changer ? Vous pouvez soit vivre dans la honte, soit vous révolter contre cette injustice. Vous pouvez soit  vous agenouiller et vous déclarer vaincu, ou vous retourner et faire front à vos agresseurs. Faire front, c’est-à-dire revendiquer ce qu’on vous reproche, refuser la honte. C’est ce que la société française appelle des réactions “ communautaires ”, et considère comme condamnables. Pourquoi ? Parce que si les dominants ont assigné cette identité aux dominés c’est pour leur faire accepter leur statut inférieur ; pas pour qu’ils s’en servent aux fins de rehausser une estime de soi détruite par le racisme—ou le sexisme.

Or les descendants d’immigrés refusent depuis une décennie que leurs origines soient source de honte ; ils et elles revendiquent  une   « arabité » et un  islam made in France : créés comme réponse à l’exclusion. Ces revendications que l’on peut dire “ identitaires ”, ou de fierté, ou anti-racistes, ne sont pas exclusives des revendications citoyennes, et ne sont pas contradictoires avec ces dernières. Si elles sont perçues par la société dominante comme subversives,  c’est précisément parce qu’elles sont un moyen pour les dominés de lutter contre l’intériorisation de leur statut inférieur, de réparer ce que Goffman (1976) appelle une  « identité endommagée ».  Mais la société dominante veut que les dominés gardent une identité endommagée, car c’est une des conditions de la perpétuation de l’exploitation.

Troisième acte : répression

Les Franco-français pensaient que les descendants d’immigrés accepteraient tout simplement de chausser les bottes de leurs parents ; ils sont choqués que les enfants d’immigrés prennent au sérieux les papiers qui les font Français.

Quel est le rôle du genre  dans ce système de castes ? L’hostilité du discours est dirigée surtout contre ceux qui sont perçus comme les seuls sujets, les hommes. Les femmes sont exemptes des stéréotypes les plus négatifs. La “ beurette ” est gentille (Guénif-Souilamas 2000), par opposition à son frère, le mauvais garçon ou le garçon arabe, c’est la même chose comme le dit Nacira Guénif (Guénif-Souilamas et Eric Macé 2004). Cela explique qu’elles ont un dilemme encore plus difficile à résoudre que les hommes. Soumises au double bind de l’intégration : examen sans chance de réussite, les femmes font l’objet, de surcroît, d’une injonction subliminale. En effet, les gentilles beurettes sont  plus plaintes que blâmées. Elles sont  plaintes d’être les femmes de ces hommes-là, de ces garçons et pères arabes. On les invite à les abandonner. Certaines obéissent, elles quittent leur famille, leur quartier, et se retrouvent isolées. Car la société franco-française  utilise alors le premier volet du double bind ; elle cherche et trouve en elles – dans leur nom, dans la forme de leur visage ou dans leur accent — la différence qui est  la marque de l’infériorité  essentielle de l’être, la ‘tache humaine’. Ainsi sont-elles prises, comme l’explique Christelle Hamel (2003a), entre d’un côté le sexisme réel de leur milieu –un sexisme exacerbé par le contre racisme, c’est-à-dire la revendication par les garçons du machisme qu’on leur reproche—, et de l’autre la volonté de la société dominante de capturer les femmes de ceux que l’on voit toujours comme des ennemis.

C’est dans ce contexte que naissent les “ affaires du foulard ”, en 1989, en 1994 (Gaspard et Khosrokhavar 1995), et celle de 2003 qui a culminé avec la “ loi contre le voile ” (Bouamama 2004). On ne peut comprendre ces affaires, on ne peut comprendre que la vindicte publique vise des élèves qui ne posent aucun problème aux professeurs si on ne comprend pas le rôle éminent du genre dans le système de castes.

On a vu que  le Maghrébin, l’Arabe, l’Africain, sont caractérisés dans l’idéologie coloniale par leur rapport aux femmes, et que la stratégie coloniale consiste à condamner cette culture en tant que particulièrement sexiste, dans le même temps qu’en bonne logique patriarcale, elle essaie d’en capturer, au moins symboliquement, les femmes.

On peut mesurer la réalité de ce désir non-dit à l’aune de la joie nationale quand des beurettes dénoncent leurs hommes, par exemple, lors de la mise en lumière des  « tournantes ». Or les viols collectifs, qui ont existé de tout temps, n’ont jamais fasciné le public, et on n’en entend  jamais parler, pas plus  que du viol en général (Hamel 2003b). Mais quand cela se passe dans les banlieues, chez des descendants de Maghrébins, la France entière fait mine de découvrir un phénomène inconnu jusqu’alors dans l’hexagone. Et elle profite de la différence décrétée des Arabes pour tuer dans l’œuf toute velléité de reconnaître et de combattre sa  barbarie sexiste et purement autochtone. Elle utilise pour cela un raisonnement biaisé : si cela se passe chez eux, qui sont différents, c’est bien la preuve que cela ne se passe pas chez nous. Ce sophisme permet de faire d’une pierre deux coups : non seulement on condamne les  « autres », mais surtout  on s’auto absout du péché dénoncé (Delphy 2004).

Il faut ici parler des raisons pour lesquelles, à mon sens, la vue de quelques foulards plonge la France dans ce qu’Emmanuel Terray (2004) appelle une “ hystérie politique ”.

Le colonisé méritait d’être colonisé, parce qu’il n’était pas civilisé : avait une culture barbare soutenue par une religion barbare, et cette barbarie était prouvée par son traitement des femmes. Les femmes, victimes de leurs hommes, ce qui n’est pas le cas chez les civilisés qui n’en tuent que 6 par mois (au moins), étaient donc les alliées naturelles des colonisateurs, si seulement elles voulaient bien se rallier. Si elles se ralliaient, à la fois on privait les hommes de leur plus grand soutien, et on validait la thèse de leur barbarie de genre. Cet espoir  continue d’exister chez les Français qui traitent les immigrés comme des colonisés, et les enfants des colonisés comme des immigrés. En réalité, les femmes comme les hommes  sont racisées : discriminées, humiliées tous les jours. L’apparition de femmes portant foulard choque les Français, ont répété à l’envi politiques, journalistes et militants laïques, parce qu’ils sont attachés à l’égalité des sexes. Un lecteur du bulletin de la LDH a même écrit que “ le foulard ouvre une brèche dans l’égalité des sexes ”. C’est ainsi que j’ai appris que  l’égalité des sexes existait  en France.  Mais trêve de plaisanteries. Je ne crois pas que les Français soient choqués par un manquement à quelque chose qui n’existe pas, et dont ils n’ont pas très envie que cela existe. Ils sont « agressés »–dixit Chirac—certes : l’apparition de ces femmes en foulard met à mal des espoirs non-dits car irrationnels. En effet, d’un côté ils refusent de vivre avec des descendants d’Arabes, mais de l’autre ils ne peuvent pas les jeter à la mer. Mon hypothèse est que  devant ce dilemme insoluble, il s’est formé dans leur imaginaire un dessein : prendre les femmes, les prendre même pour épouses, comme l’annonçait il y a une dizaine d’année Emmanuel Todd (1997), et puisque les femmes ne sont que des réceptacles de la semence des hommes, ainsi dissoudre la “ race ”. Ce dessein, informulé parce qu’inconscient en France, a été la base de politiques publiques mises en œuvre dans d’autres pays racistes. Le Brésil par exemple, a eu dans les années 50 une politique explicite d’encourager les mariages mixtes pour ‘blanchir’ la population.

Or le foulard dit aux Franco-français  que leur rêve de diviser les descendants d’immigrés selon des lignes de genre est tombé à l’eau. Que ces femmes ne renieront pas leurs pères, leurs frères, leurs époux. Ensuite, qu’elles ne croient plus à l’image de la beurette émancipée, gagnante ; qu’elles savent qu’elles subissent le même racisme que les hommes. Si le foulard provoque des réactions aussi fortes et apparemment disproportionnées, c’est qu’il est un message fort aussi, qui ressemble à un cauchemar, et qui s’appellerait : “ Refoulé, le retour ”.

Ce sont en effet les effets de la discrimination patente qu’elle exerce qui  sont renvoyés  en boomerang à la société. Le foulard  dit à cette société : “ Vous nous avez parquées et marginalisées, vous nous dîtes différentes, eh bien voyez : maintenant nous sommes différentes ”.  La femme “ voilée ”, c’est Alien qui débarque chez nous. Mais Alien ne met pas en cause que le “ modèle français d’intégration ”. Alien provoque le malaise parce que sa seule présence fait voir tout à coup ce que nous appelons la  « libération sexuelle » pour ce qu’elle est : l’obligation pour toute femme, à tout moment, d’être « désirable ». Or les femmes portant foulard contreviennent à cette obligation. Comme le remarquait dans une interview Samira Bellil quelques mois avant de mourir, l’obsession des uns de nous voiler n’a d’égale que l’obsession des autres de nous dénuder. Ces deux obsessions ne sont que deux formes symétriques  de la même négation des femmes : l’une veut que les femmes attisent le désir des hommes tout le temps, tandis que l’autre leur interdit de le provoquer. Mais dans les deux cas le référent par rapport auquel les femmes doivent penser et agir leur corps reste le désir des hommes. Ce que le foulard dévoile, c’est que le corps des femmes, dans cette ère prétendument libérée,  n’est toujours pas un corps à soi—un corps pour soi.

De plus, cet Alien rend l’islam visible. Ceci est insupportable aux Franco-français.

L’islam n’a jamais été que toléré en France à condition d’être discret, de préférence en sous-sol. Et voilà que ces gens en sont fiers ! Il y a là quelque chose qui défie le bon sens, en tous les cas le sens dominant. On a vu les mêmes réactions d’incrédulité et d’outrage à propos de la fierté homosexuelle.

La domination est fondée sur la “ tolérance ”, qui est l’inverse de l’acceptation : sur l’idée  que le dominé, l’homo, le musulman, a une pratique, ou un être, ou les deux, qui sont mauvais. On lui permet d’exister quand même, à condition qu’il admette sa mauvaiseté. Or la preuve que le dominé admet sa mauvaiseté, c’est qu’il en a honte. Et la preuve qu’il a honte, c’est qu’il se cache. Quand les dominés  ne se cachent plus, revendiquent leur pratique ou leur être comme équivalents aux autres, ils rompent la règle du jeu, ils brisent le contrat qui leur permet d’exister à l’ombre des dominants. Ceux-ci n’ont alors d’autre choix que de les rappeler à l’ordre, de les remettre à leur place, de leur montrer qui est le patron (Delphy 1997). C’est ce qu’a fait la France avec la loi sur le foulard.

Mais le foulard n’est qu’une escarmouche dans l’offensive menée contre  les  Arabes, les Africains et les Musulmans. Car le système de domination local, le système de castes en France, est maintenant couplé avec la participation à un projet mondial : « la guerre contre le terrorisme » qui est en fait une guerre contre le monde arabo-musulman. Les partisans de la loi ont su habilement relier le port du foulard par des adolescentes à la menace d’ Al Qaïda. Ainsi, le racisme français nécessaire au fonctionnement des castes est potentialisé par le  mythe de la dangerosité du monde musulman. Les attaques contre ce monde ne datent pas d’hier : cela fait longtemps que des essayistes occidentaux le dénoncent comme intrinsèquement incompatible avec la démocratie, les droits humains, la modernité, etc. Dès les années 70, Bernard Lewis présentait la théorie du choc des civilisations, mais ce n’est qu’avec sa version huntingtonienne  qu’elle « prend » véritablement (Gresh 2004). Dans la foulée de leur soutien à la politique expansionniste de l’Etat d’Israël, les USA déclenchent en 1990 une série d’ agressions :  1ère guerre du Golfe, Afghanistan, Irak .

La France participe, quoiqu’elle en dise, à cette entreprise de destruction et de massacres de civils à grande échelle. Et bénéficie sur le plan intérieur de sa rhétorique. Car créer en France un climat où tout Arabe est vu comme un musulman, tout musulman comme un fondamentaliste, tout fondamentaliste comme un terroriste en puissance, a des avantages. En effet, quand on  accuse les Arabes d’être la cinquième colonne d’un complot international, qu’on leur impute à longueur de journée le dessein de remplacer les Codes civils occidentaux par la Sharia (Lepage 2004), il devient quasi-impossible de les reconnaître aussi comme victimes de racisme. On ne peut pas les traiter comme un ennemi intérieur et entreprendre dans le même temps des actions positives en leur faveur. Le bénéfice pour la France est qu’elle échappe ainsi pour le moment au devoir de mettre fin au système de castes.

Avec l’affaire du voile s’ouvre donc le troisième acte de cette tragédie française: au premier acte de l’oppression a succédé le deuxième acte de la rébellion. Le troisième acte c’est la répression de cette rébellion. Le parallèle est frappant entre cette répression des protestations contre l’injustice en France, et la guerre infinie déclarée par les USA au lendemain du 11 septembre 2001.  Sans jamais s’interroger sur sa responsabilité, sur ses torts, partout, l’Occident réagit à la protestation contre l’injustice qu’il cause par la surenchère. Il refuse le dialogue et la négociation, et choisit toujours l’intimidation et la punition pour l’exemple.

Pourtant, le troisième acte, on aurait pu l’imaginer différent, très différent : on pouvait espérer une France recouvrant ses esprits, reconnaissant ses torts passés et présents vis-à-vis des immigrés et de leurs enfants, commençant à les redresser, décidée à éliminer les discriminations raciales ; on pouvait espérer qu’elle s’attèle enfin à démanteler le système patriarcal au lieu d’en nier l’existence ; qu’elle balaie devant sa porte, au lieu de donner des leçons; qu’elle cesse de monter les femmes contre les enfants d’immigrés et ces derniers contre les femmes ; bref qu’elle emprunte enfin, pour difficile qu’il soit, le chemin de l’égalité proclamée sur les frontons de ses mairies depuis deux siècles. Peut-on encore l’espérer et même l’imaginer ? Là est toute la question. Si le troisième acte est mal engagé, la pièce, encore une fois, n’est pas terminée.

L’avenir dira si nous allons vers la solidification du système de castes ou vers sa disparition. Mais cette question ne se règlera pas sur le seul terrain français, car elle est liée à la guerre engagée par les Etats-Unis contre le monde arabo-musulman. Et dans la petite guerre française contre le foulard comme dans la grande guerre américaine, il ne faut pas négliger les facteurs irrationnels, ou affectifs : la culture de l’Occident, et nous sommes occidentaux, quoiqu’on en ait, est une « culture de la suprématie » comme le dit Sophie Bessis (2003 ). Cette culture ressemble à la folie dont les Dieux, disaient les Grecs, affligeaient ceux qu’ils veulent perdre.

Elle est l’origine du deux poids deux mesures que le reste du monde reproche à l’Occident, elle est la raison pour laquelle, au lieu de s’amender, l’Occident persiste et signe, et aggrave son cas ; la spirale oppression-révolte-répression ne cesse de prendre de l’ampleur et de la vitesse.

Devant ce cyclone, la capacité des opprimés à résister est mise à mal, au moins pour le moment. Et on peut craindre que leur patience ne soit à bout, et qu’ils ne désespèrent de l’efficacité de protestations pacifiques et légales devant le rempart dressé par le mélange de démesure, de volonté de domination, d’inconscience et d’arrogance, bref par la hubris  qui caractérise les rapports actuels de l’Occident avec le reste du monde.

Références

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[1] Conférence donnée au Congrès Marx le 2 octobre 2004. Publié dans Guerre impériale, guerre sociale, Jacques Bidet (dir.), Paris : PUF, 2005.

[2] A partir de 1947, le statut de l’indigénat est aboli dans toutes les colonies, et le droit de vote  est accordé aux ex-indigènes–aux hommes seulement pendant plusieurs années; mais les colons obtiendront qu’ils votent dans un collège séparé ; ainsi les ex-indigènes d’Algérie deviennent les « Français musulmans » tandis que les ex-Français d’Algérie deviennent les « Français de souche européenne » dont le vote vaut celui de cinq musulmans.

Parité, procréation, prostitution, foulard, entretien avec Christelle Taraud [1]

Standard

Selon toi, est-ce que le débat sur la parité a occasionné une rupture au sein du « mouvement féministe » ?

Il y a eu plusieurs ruptures. Le premier débat a pris place à l’intérieur du mouvement féministe avec des gens qui – à l’image de Françoise Gaspard – créent des associations, et mettent toutes leurs énergies dans la bagarre. Quand l’idée de parité est apparue – avant le livre fondateur de Françoise Gaspard, Anne Le Gall et Claude Servan-Schreiber – elle m’a semblée bonne. Cependant j’étais un peu surprise par cette revendication qui m’apparaissait «petite», ciblée sur le domaine politique. J’étais évidemment en faveur d’une Assemblée nationale qui ne soit pas constituée quasi exclusivement d’hommes, et où il y ait plus de femmes. Très vite, cependant, j’ai plaidé pour un argumentaire non essentialiste. Mais, à l’époque, il y avait un grand enthousiasme vis-à-vis de la parité – on le voit du reste au nombre de groupes qui se sont créés alors autour de cette question – et c’est devenu la «nouvelle frontière» du féminisme. Les réserves comme les miennes n’étaient pas entendues. Ces réserves étaient de deux ordres: portant d’une part d’une part sur l’argumentaire essentialiste qui sous-tendait ce combat, d’autre part sur le fait qu’il était déconnecté – même s’il était juste – des luttes contre les autres formes d’inégalités. Un débat très acrimonieux s’est engagé au sein du mouvement féministe entre les «pour» et les «contre». La complexité du débat provenait, à mon sens, d’une confusion entre deux choses jamais distinguées: d’une part la revendication d’égalité d’accès – ici, à la vie politique – une demande qui pouvait se voir comme faisant partie de l’ensemble de la revendication de non-discrimination à l’encontre des femmes; d’autre part la question de la représentation politique des femmes, ce qui n’est pas la même chose. Or, les pro-paritaristes ont sans arrêt joué sur les deux tableaux en confondant représentation politique – qui veut dire l’ensemble des personnes élues par le peuple, la représentation nationale – et représentation des femmes en politique, ce qui est autre chose et pose d’autres problèmes. Par exemple : est-ce que ce sont des femmes qui doivent nécessairement représenter les intérêts d’autres femmes ? Des ouvriers les intérêts des autres ouvriers ?, etc. Dans le numéro de Nouvelles Questions féministes, «La parité “contre”», Eleni Varikas s’interroge sur cette question: la conséquence si on répond oui, c’est le vote par collèges; les femmes ne votent que pour des femmes et les hommes que pour des hommes. Mais cela nous fait sortir totalement du cadre de la démocratie actuelle. D’ailleurs, Éliane Viennot qui était pour la parité défendait déjà, des années auparavant, cette position – que je trouve un peu naïve – selon laquelle la représentation nationale doit se réduire à la confrontation de groupes d’intérêts concurrents. Or dans la démocratie représentative, les intérêts des groupes sociaux, professionnels, de classe, ne sont pas représentés directement, en tant que tels, les conflits d’intérêts ne sont pas traduits tels quels au parlement et surtout ne doivent pas l’être. Le parlement n‘est pas une commission paritaire de prud’hommes, CNPF[2] contre syndicats, classe contre classe. Les partis sont censés élaborer des programmes non pas pour un groupe ou un autre mais pour l’ensemble du pays.

Or cette ambiguïté entre deux acceptions de «représentation», si elle a été un peu levée en raison des critiques comme celles d’Eleni Varikas qui faisaient que la position aboutissant au vote par collèges différents pour les femmes et les hommes n’était pas tenable, n’a jamais pas été totalement dissipée.

Ce n’était d’ailleurs pas ce qui me gênait le plus. Il me semble, en effet, que même si les femmes ne sont pas automatiquement féministes, il y a un peu plus de chances, statistiquement, pour que les intérêts des femmes soient pris en compte par des femmes que par des hommes. Cela fait une raison de plus pour souhaiter leur présence dans les instances élues, mais la raison principale de le souhaiter reste le principe d’égalité d’accès à toutes les positions sociales, donc y compris aux positions électives.

Une des plus grosses critiques faites aux féministes paritaristes concernait le problème de classe. On attaquait aussi la parité sur le versant « élitiste » ?

Ce n’est pas cette attaque qui a retenu le plus mon attention. Pour moi, un des principaux problèmes venait du fait que la parité ne concernait que le domaine politique. C’était bien sûr scandaleux, cette sous-présence des femmes dans les assemblées élues, mais pour moi, ce n’était pas là que se situait l’urgence – la discrimination de millions de femmes au travail est plus grave. Il ne faut tout de même pas oublier que l’Assemblée nationale, ce n’est jamais que 600 personnes. Est-ce qu’on peut alors considérer que c’est le test à l’acide de la participation des femmes à la vie publique ? Et surtout l’argumentaire, sans aucun doute possible, était essentialiste. Il était dominé par des gens comme Gisèle Halimi. Je me suis d’ailleurs rendu compte, grâce à ce débat, que l’essentialisme était présent dans le discours de ces femmes qui, pour certaines, étaient pourtant dans le mouvement depuis vingt ans. Nous avons donné la parole aux deux camps dans Nouvelles Questions féministes[3]. Dans ces deux numéros – c’est d’ailleurs ce que nous souhaitions dans le comité de rédaction de Nouvelles Questions féministes – on trouve l’exposition des principales thèses en présence. Après ce débat à l’intérieur du mouvement féministe qui a duré de 1992 à 1995, il y a eu une seconde phase – qui a précédé de très peu le vote de la loi en mars 1999 – grand public dans les médias et en particulier les quotidiens. Mais les protagonistes n’étaient plus les militantes et les intellectuelles féministes, mais des vedettes fabriquées par les médias. Sylviane Agacinski, dont l’argumentaire sur la «femme» et la «différence des sexes» était totalement essentialiste ou Élisabeth Badinter qui n’était pas plus dans le mouvement et qui défendait des positions dites «universalistes», en fait national-républicaines, qui n’ont jamais été partagées dans le mouvement féministe. Les positions national-républicaines en effet prétendent que toute mesure de réparation serait une atteinte à l’égalité républicaine (cf. le débat actuel où l’action positive est traitée de «discrimination», où François Fillon prétend que «une discrimination, même positive, est encore une discrimination», phrases qui démontrent une totale incompréhension des termes utilisés), donc non souhaitable. Or nier qu’il faut remédier à la discrimination, cela revient à nier que la discrimination existe ou qu’elle soit problématique. C’est donc une position faussement universaliste, qui soit en prétendant que l’égalité existe déjà, soit en interdisant l’emploi de moyens pour y parvenir, fait le lit de la permanence de l’injustice et de l’inégalité. Je ne me reconnaissais ni dans les positions des unes, ni dans les positions des autres.

L’extériorité au mouvement féministe de ces protagonistes choisies par les médias peut expliquer le côté caricatural et abstrait des positions tenues à partir de ce moment-là. Il ne s’agissait plus alors de parler d’une quelconque réalité ou expérience féministe mais de se quereller sur des principes à l’intérieur du «cadre républicain». Devant les positions soi-disant «universalistes» d’Élisabeth Badinter les paritaristes, au lieu d’attaquer leur fausseté, ont renchéri dans l’essentialisme. Cela a orienté le débat de façon perverse. Les «républicains» à la française, les nationaux-républicains, craignaient que, si on acceptait de reconnaître les discriminations subies par les femmes, rien n’empêcherait d’autres catégories de la population – et notamment les immigrés et leurs descendants – de demander la même chose.

Et de basculer de la parité au « communautarisme » ?

Est-ce que le terme de «communautarisme» est vraiment le bon ? Il a été employé quelquefois évidemment même si ce n’était pas dans les proportions que nous connaissons aujourd’hui à propos du voile. Il y avait en tout cas une peur vis-à-vis de la prise en compte des discriminations contre les femmes. Car réparer les discriminations contre les femmes, c’était ouvrir la voie à la question des réparations pour beaucoup de groupes

: les immigrés, les ouvriers… Le souci de répondre à cette peur, et de tirer leur épingle du jeu, a conduit, dans le passé, des féministes à des stratégies très douteuses. Si on prend l’exemple des États-Unis, au début du 19e siècle au moment où il était à la fois question du vote des Noirs et des femmes, le mouvement féministe américain s’est désolidarisé du mouvement pour les droits civiques des Noirs. Dans le cadre de la France contemporaine, les paritaristes, au lieu de faire cause commune avec les autres groupes discriminés et de dire que oui, d’autres réparations seraient souhaitables, ont voulu rassurer les dominants et pour cela, dire que leur cas ne ferait pas exemple (mauvais exemple); qu’elles tireraient l’échelle après elles. L’argument qu’elles ont trouvé, c’est que les femmes «ne sont pas une «catégorie» comme les autres» parce qu’il y a des femmes dans toutes les catégories sociales, pauvres, riches, etc. Évidemment, c’est un argument très faible, sinon indigent, car de même, on peut dire que les pauvres ne sont pas une catégorie puisqu’il y a chez eux des femmes, des hommes, des grands, des petits, etc. Mais cet argument était encore plus essentialiste. La métaphore la plus souvent reprise, c’était que l’humanité devait marcher sur ses deux pieds : sur son pied femelle autant que sur son pied mâle. Je n’étais évidemment pas d’accord avec ça. Finalement, ma position, je l’ai exprimée lorsque j’ai été auditionnée, par Gisèle Halimi et Roselyne Bachelot, au moment des consultations menées par l’Observatoire de la parité. J’ai alors expliqué que je ne pouvais accepter ni une position essentialiste, ni un faux universalisme. Pour moi, il fallait partir de l’idée de discrimination et donc introduire la question de l’action positive. J’ai exprimé cette position ensuite dans un article du Monde Diplomatique mais c’était déjà tard dans le débat. À l’époque, j’étais isolée et je crois que les gens n’ont pas perçu la différence entre ce que je proposais et la parité. À mon sens pourtant, la différence était fondamentale. Il ne s’agissait plus alors de défendre des groupes de «femmes» et «d’hommes» intangibles et essentiels mais de combattre les discriminations économiques et politiques – construites historiquement – qu’avaient connu un certain nombre de gens et qui les avaient constitués en «groupes» spécifiques.

Est-ce que cette prégnance de l’essentialisme, y compris dans le mouvement féministe, n’explique pas en partie l’importance dans la société française d’aujourd’hui du statut et du rôle de « mère » ?

Le refus de la procréation et de la maternité était, en effet, très présent dans le mouvement des femmes des années 1970 – non seulement de la maternité, une fois que l’enfant est né, comme division sexuelle du travail mais aussi de l’idéologie de la «mère». Et puis il y a eu un retour de bâton dans les années 1980. À mon sens, cependant, l’essentialisme n’est pas seulement et exclusivement fondé sur la maternité. Repartons du départ: il y a un système de genre que la plupart des gens ne perçoivent pas en tant que tel – ils le perçoivent comme «division» et «hiérarchie naturelle» entre les sexes. Donc, prouver que tout ça est socialement construit est très difficile.

Le féminisme et les études féministes ont mis en lumière, de plus en plus, ce qui est «construction sociale» – dans la perception différente des sexes, dans la différenciation des rôles, dans la division sexuelle du travail – et son lien avec la hiérarchie. Il y a donc une avancée évidente de l’idée que beaucoup de choses sont socialement construites, mais la majorité des féministes trouve difficile d’accepter l’idée que le genre construit le sexe. Chez certaines féministes – qui acceptent pourtant la construction sociale des sexes – il y a l’idée que quand même on ne tient pas assez compte, dans certaines situations, du biologique et de la «différence» des sexes. Une de ces «situations» est précisément la reproduction puisque, à l’évidence, ce sont les femmes qui portent les enfants et pas les hommes. Cette idée, véhiculée par l’idéologie commune, a toujours été présente dans la pensée féministe, y compris dans les années 1970 avec Antoinette Fouque et Psychépo. Aujourd’hui l’argument triomphe grâce aux succès de livres comme ceux de Françoise Héritier qui disent la même chose sous des formes pseudo-scientifiques (Héritier 1996), qui hypostasient les différences biologiques en prétendant que, dans l’humanité «première», ce qui séparait les sexes, à l’exclusion de tout autre chose, c’est que les femmes «mettaient bas». Ce qui est plus grave encore, c’est que des femmes comme Françoise Héritier prétendent que sans l’existence et la reconnaissance de cette «distinction» première, l’humanité n’aurait pas été capable de penser ! Or, pour ridicule qu’il soit, cet argument est très difficile à dépasser aujourd’hui. Autant les gens vont admettre que c’est bien une «construction sociale» qui empêche les femmes de grimper aux arbres ou de ne pas être président de la république, autant ils ont des difficultés à ne pas voir comme une «évidence naturelle» la différence des rôles procréatifs.

Même quand la technique permet de dépasser le caractère « biologique » de la procréation à l’image de la PMA ?

En effet, cela montre – et il n’est pas étonnant que la France ait été un des premiers pays à mettre en place un comité dit de «bioéthique» – que l’on était très inquiet, dans ce pays, à l’idée que le «naturel» pouvait être mis en danger. Le résultat de toutes les lois inspirées par ce comité de bioéthique consiste donc à faire en sorte que tout ce qui pouvait apparaître comme «non naturel» soit éradiqué – ce qui est une absurdité parce que par définition quelque chose qui peut exister est forcément naturel. C’est une tautologie de dire ça. La nature ne peut pas être conçue de manière «positive». La nature, ce n’est qu’une série de limites. Or, les limites, elles changent constamment sous l’effet de l’action humaine. Se baser sur l’idée d’une reproduction «classique» – qui serait le produit d’une copulation entre une femme et un homme – et sur une vision très occidentale de la filiation, qui serait induite exclusivement par un acte hétérosexuel, est quand même problématique. Notre vision de la nature de la filiation est d’ailleurs le produit d’une considérable transformation du droit romain qui était, en ce domaine, beaucoup plus clair. Depuis les lumières, notre monde n’a cessé d’être «naturalisé». Ce phénomène est peut-être du, en partie, à la déchristianisation de notre société mais, quoi qu’il en soit, la «nature» a pris une place de plus en plus importante. Dans l’évolution de nos lois, en dehors même de ces questions récentes de PMA (procréation médicalement assistée) et de techniques médicales, on voit bien que l’on essaie de calquer la filiation sur le biologique. Or, c’est absurde parce que la biologie ne connaît pas de filiation. La filiation, c’est un phénomène social. La filiation, ça implique des obligations sociales réciproques. La biologie, elle, ne connaît pas ça. Elle peut nous dire si une cellule en a engendré une autre, mais elle ne peut pas nous dire si la cellule A, par exemple, a des devoirs moraux vis-à-vis de la cellule B. Elle ne peut pas nous dire si la cellule A doit élever la cellule B; lui changer ses couches, l’envoyer à l’école… Elle ne nous dit pas non plus que la cellule B doit assistance à la cellule A quand cette dernière vieillit. La filiation, bien loin du biologique, est un ensemble de règles évidemment mises en place par la société.

Ce que nous dit la biologie, dans ce cadre, n’est-ce pas que la filiation doit être hétérosexuelle à l’exclusion de toute autre chose et notamment, par exemple, de l’adoption ?

Cette question est, en effet, liée à la biologisation — depuis une trentaine d’années – de la filiation. Dans le droit romain, l’adoption était courante et codifiée. On a eu longtemps cette règle, qui a changé avec la reconnaissance des enfants adultérins, que le mari d’une femme devait reconnaître tous les enfants procréés, dans le cadre d’un mariage légitime, par elle. C’était donc le caractère social de la filiation qui primait alors dans le droit. C’est vrai que les Romains ne connaissaient pas de couples homosexuels qui voulaient avoir des enfants – encore que, peut-être… – mais la filiation était alors si clairement sociale qu’on pourrait très bien l’imaginer. Si nous étions restés fidèles aux principes du droit romain, il y aurait, aujourd’hui, une plus grande évidence de la nature sociale de la filiation. Or à l’inverse, nous sommes dans un processus de «naturalisation» d’un droit positif que nous camouflons derrière l’idée d’une «imitation» ou d’un «respect» de la nature. On cherche de plus en plus à se rapprocher d’une nature qui, en réalité, ne nous fournit pas de réponses. Comment la nature – ou la biologie – pourrait-elle d’ailleurs nous donner des réponses sur nos institutions humaines ? La nature est devenue un point de repère : est censée être un point de repère, mais comme la biologie ne nous dit pas que la reproduction doit forcément être hétérosexuelle, puisque la biologie ne dit rien, ce point de repère en cache un autre. On fait avec la biologie comme avec Dieu. On injecte dans l’idée de divinité une morale et des obligations qui lient, les uns vis-à-vis des autres, les membres de la société. Cette «morale» et ces «obligations» sont des phénomènes séculiers que l’on prétend être l’œuvre d’un Dieu transcendant. C’est la même chose, aujourd’hui, pour la biologie. L’obligation de l’hétérosexualité : on nous dit qu’elle dépendrait de la biologie. C’est absurde. Même si la procréation demande en effet la réunion de deux cellules – l’une qui vient d’un corps défini, dans notre société, comme «femme» et l’autre d’un corps défini comme «homme» – ce n’est pas la biologie qui trace la frontière des droits et des devoirs entre chaque sexe. L’hétérosexualité n’est pas la réunion de deux cellules. C’est la réunion de deux êtres qui sont des créations sociales. La réunion des cellules nécessaires à la procréation n’entraîne pas l’hétérosexualité, elle n’entraîne rien d’ailleurs, au-delà d’elle-même. Derrière le masque de la biologie c’est la société qui s’exprime, en ventriloque.

Pourquoi, dès lors, l’instrumentalisation du biologique devient-il, dans notre société, un enjeu si fondamental ?

Justement parce que nous n’avons plus de Dieu. Nous l’avons remplacé, depuis l’époque des Lumières, par la science. Maintenant, c’est la «science» qui nous explique comment nous devons vivre, quelles règles nous devons suivre – c’est du moins ce que l’on prétend. Or, encore une fois, c’est impossible. Comment la science – et tout particulièrement les sciences physiques – pourrait-elle nous dire quelque chose de pertinent sur nos arrangements humains ? La science ne transforme pas nos rapports sociaux. Il ne faut donc pas se leurrer sur la capacité de la science à modifier notre environnement social et notre système de genre. Même lorsqu’on change de sexe, on le voit bien, il s’agit de passer d’un genre à un autre. On ne peut évidemment pas dire ça aux gens qui se font opérer parce que pour eux, on le comprend bien, c’est essentiel. Mais, si on avait une conscience claire que ce qui est social ne doit rien à la nature, on sauterait complètement ce stade-là et on changerait de genre sans passer par une transformation du sexe. On retrouve le même problème en ce qui concerne l’adoption. Dans le Pacifique, chez les Polynésiens par exemple, le don d’enfant est très couramment pratiqué. Là, on n’a pas besoin de PMA puisqu’il suffit de demander ou d’accepter un «don». Pourquoi, en effet, un enfant procréé appartiendrait-il forcément à sa génitrice «naturelle» ou à son géniteur «naturel» ? D’une certaine manière, la PMA n’a pas posé au droit plus de problèmes que l’adoption. Le droit savait déjà résoudre la question. Et c’est bien là le problème. Dans le droit romain comme dans certains droits coutumiers, à l’image de l’exemple polynésien, l’adoption était chose courante. Le caractère social de ce que l’on appelle aujourd’hui la parentalité était donc totalement reconnu. Alors qu’aujourd’hui en France, c’est l’idéologie inverse qui s’est imposée. On voit très bien les difficultés que rencontrent les candidats à l’adoption. Adopter un enfant en France, aujourd’hui, c’est un véritable parcours du combattant. Au point que les parents adoptifs ont l’obligation de dire aux enfants qu’ils ont été adoptés et qu’ils ont des «vrais» parents quelque part. Qu’est-ce que c’est que cette idée de «vrais» parents ? À quoi ça sert de savoir qu’on a une mère biologique ? Je me suis opposée avec vigueur à la modification de la loi – qui se trouve malheureusement dans la Convention des droits de l’enfant – d’accouchement sous X. En France, sur 700 enfants concernés par cette disposition, – qui sont pour moi des adolescents qui auraient eu, quel que soit le type de famille dans lequel ils auraient évolué, des difficultés – 10 % ont des problèmes avec leur origine. C’est un problème classique de l’adolescence de se fantasmer d’autres parents. Seulement ceux-là, ils ont soi disant une base réelle à leur fantasme parce qu’ils ont été adoptés. Ils recherchent donc leur «mère biologique». Or, si leur mère biologique a accouché sous X, c’est qu’elle avait ses raisons. Maintenant, ces enfants voudraient que le secret de ces femmes – qui est une des rares avancées du droit français – soit divulgué pour qu’ils puissent aller les traquer n’importe où. C’est une absurdité. D’ailleurs, le peu d’enfants qui ont retrouvé leur «mère biologique» ont été horriblement déçus. Il est évident, en effet, qu’expulser un fœtus de son corps ne fait pas d’une femme une «mère». Pour faire bien, certaines de ces femmes disent alors qu’elles ont des regrets. C’est peut-être vrai ou peut-être faux. Le problème, c’est qu’on sentimentalise, de façon excessive, des processus physiologiques. Cette tendance, qui a commencé au 18e siècle, n’a cessé de croître depuis. Or, selon moi, les nouvelles techniques médicales n’ont pas amené de situations inédites. Et d’ailleurs, parler de «nouvelles techniques» pour dénommer la petite canule qui sert à mettre du sperme dans le vagin d’une femme, c’est un peu prétentieux. Les lesbiennes américaines, qui sont moins légalistes que nous, ne s’emmerdent pas à aller chercher leur procréateur dans une banque de sperme. Elles emploient la technique dite du «turkey baster » – ustensile très courant, une espèce de grosse seringue, qui permet de récupérer la sauce de la dinde. Le problème tient donc plutôt, selon moi, à la question de la naturalisation de notre droit vis-à-vis, notamment, de l’adoption. Entre des sociétés qui comme la nôtre l’admettent avec difficulté, des sociétés, comme en Polynésie, qui la pratiquent très facilement et de manière presque informelle et des sociétés, par exemple musulmanes, qui la refusent totalement – le panel est large. Or, dans toutes ces sociétés, les enfants sont produits par les mêmes mécanismes. Ces sociétés ont pourtant, par rapport à la filiation, des attitudes radicalement différentes. Certaines croient que l’adoption est une véritable filiation. D’autres, comme la nôtre, pensent que c’est une filiation «fictive», de plus en plus délégitimée. Sans parler des sociétés où l’adoption est purement et simplement interdite. On le voit, l’idée que l’on se fait, en ce domaine, de la «nature», est très variable selon les lieux et les contextes. Les sociétés ont souvent beaucoup de mal à accepter et à reconnaître que les règles viennent d’elles-mêmes. C’est pourquoi, elles les font venir d’un «extérieur», d’un principe transcendant qui pouvait être Dieu par le passé – ce qui est encore le cas dans de nombreuses sociétés – et qui aujourd’hui, chez nous, est la biologie hypostasiée.

Si on prend un autre débat houleux, celui de la prostitution, quelle est ta position ?

En fait, je ne travaille pas sur la prostitution. Sur ce sujet – comme je l’ai expliqué à la réunion de Femmes Publiques à laquelle j’étais récemment invitée – je suis gênée. De cœur, évidemment, je suis abolitionniste. Il me semble cependant que la réalité des associations abolitionnistes et la réalité des lois dans ce pays – autant d’ailleurs que le fonctionnement de la société – ont mis les prostituées dans une situation qui n’était pas celle imaginée par la philosophie abolitionniste. On a réinventé des punitions et des amendes et on a permis la perpétuation d’un opprobre social qui n’était pas, on s’en doute, dans la convention abolitionniste; convention qui devait punir le proxénète et pas la prostituée. Donc ça pose quand même, de facto, le problème de la punition. La solution pratique trouvée par des groupes comme Cabiria à Lyon ou comme Femmes publiques à Paris – groupes qui d’ailleurs se défendent d’être «néo-réglementaristes» – c’est de faire de la prostitution un « métier ». J’ai été tout de même soulagée par le fait que, chez un groupe comme Femmes publiques composé d’intellectuels et d’intellectuelles, on ne trouve pas que la prostitution soit une façon « souhaitable » de gagner sa vie. Dans le groupe, ce que les gens rejettent, c’est la stigmatisation et l’oppression des prostituées. Je les rejoins là-dessus. La seule chose sur laquelle j’ai des doutes et des problèmes, c’est sur le fait de dire que c’est un métier. On voit bien à quoi cela a conduit en Hollande, à la création d’immenses Eros Center. Une fois que l’on a décidé que la prostitution était un métier, on doit s’accorder sur le fait que ce métier peut être exercé en «indépendante» ou comme «salariée». Et du coup on réintroduit les proxénètes d’une manière totalement légale et quasiment valorisée. Ma position n’est donc pas très avancée. Je suis un peu dans l’entre-deux par rapport aux deux positions extrêmes ou idéologiques que tiennent les féministes abolitionnistes d’un côté et «pro-sexe» de l’autre. On trouve aujourd’hui, en France, une position dite « hollandaise » qui distingue la prostitution volontaire de la prostitution forcée. En fait, cette position a comme effet, grosso modo, de permettre aux Hollandaises autochtones d’être déclarées «libres» alors que les étrangères sont considérées comme victimes de trafics. On a l’impression que les prostituées hollandaises se sont défendues contre la concurrence des étrangères. Elles l’ont fait en stigmatisant le trafic pour des raisons morales bien sûr mais du coup elles établissent une distinction absolue et étanche entre prostitution libre et prostitution forcée. Toutes les grandes associations abolitionnistes d’où qu’elles soient se sont battu pour empêcher la reconnaissance de cette distinction. Le problème, c’est que l’abolitionnisme n’a pas vraiment de volet concret, sauf en ce qui concerne la «réhabilitation» des prostituées à travers la sortie de la prostitution. L’abolitionnisme n’a pas de solution pour lutter contre la discrimination et la répression que connaissent les prostitué·es. Quant à la «professionnalisation» de la prostitution, j’y suis totalement opposée même si ça peut paraître absurde. Je connais d’ailleurs les remarques qui sont opposées à cette position et notamment le fait que cela ferait de la sexualité un domaine «à part», un domaine «mythifié». C’est bien possible. Mais selon moi, l’idée que l’on peut avoir une vie sexuelle épanouie quand on a fait des passes toute la journée est un pur mythe. De même, la métaphore qui consiste à dire qu’on ne se prostitue pas plus en louant l’usage de son sexe que celui de ses mains, ses jambes ou son cerveau. Franchement, pour l’instant, je suis incapable de justifier théoriquement ma position. Je ne sais pas quelle est la différence, c’est vrai. Mais, je ne me sens pas «prostituée» en travaillant pour le CNRS. Pour moi, d’une manière affective, la sexualité est, et surtout doit être, autre chose. Quelque chose que l’on doit garder pour soi et que l’on doit préserver des relations marchandes. Cette idée a d’ailleurs toujours été défendue par les féministes. Au 19e siècle déjà, quand les premières féministes s’insurgeaient contre la dépendance des femmes par rapport à leurs maris, au nom de quoi le faisaient-elles ? Elles le faisaient au nom de l’amour et de la spontanéité. Elles disaient : «Comment peut-on avoir des relations intimes et amoureuses avec quelqu’un dont on dépend ?». L’indépendance économique des femmes a donc aussi été revendiquée dans le but de permettre le développement de relations sentimentales désintéressées : non liées à un intérêt économique, non assimilables à de la «prostitution». Dans le féminisme, il y a donc cette tendance historiquement lourde qui revendique que la sexualité soit un domaine d’expression de soi : un domaine «protégé» des dépendances comme des contraintes. Enfin, il faut s’interroger sur ce que le client achète vraiment quand il monte avec une prostituée. Car la «passe» s’exerce dans un certain type de rapport entre les hommes et les femmes. Selon la plupart des gens, il achète un «rapport sexuel». Mais qu’est-ce que c’est qu’un «rapport sexuel» ? Cela existe-t-il comme entité technique indépendamment de ce qu’est justement le rapport avec la personne avec qui il «fait» cet «acte» ? Évidemment non. Tout rapport est un rapport. Cette «technicisation» de l’idée de sexualité est, à mon sens, profondément essentialiste et biologisante. Dire que la sexualité pourrait n’être qu’un acte physiologique, ou technique, c’est une mythification patriarcale. Les violeurs en prison, après avoir fait vingt ans de taule, disent encore «avoir fait l’amour à une femme»: ne reconnaissent pas l’avoir violée. Pour eux il y a donc une sorte d’unité technique de l’acte. Cette «unité» serait la même qu’il y ait réciprocité ou non du désir, qu’on se «donne» librement ou qu’on soit achetée ou violée ? Personne ne soutiendrait qu’un viol est la même chose qu’une rencontre réciproque ; cependant, dire que le client achète un «acte sexuel» – le même qu’il pourrait obtenir avec la femme qu’il aime et qui l’aime – c’est tenir le discours du violeur. Si on admet que toute relation est d’abord une relation, que tout rapport est un rapport, on doit admettre qu’il est un échange et une négociation à propos des significations du rapport lui-même. Et la signification de la prostitution n’est pas la même que la signification de la rencontre réciproque. Le fait «d’acheter» ou de «vendre», ou au contraire de partager le désir, est ce qui détermine la signification du rapport, ce qui le fait. Dans la prostitution, la signification qui est négociée entre les protagonistes, c’est l’humiliation de la personne qui «se vend». C’est cette humiliation que l’acheteur achète et dont il jouit, et non d’une activité mécanique pour laquelle il n’a pas besoin de partenaire.

Pour aller vers un autre sujet très polémique à l’intérieur du mouvement féministe et plus globalement dans la société, je voudrais que l’on évoque la question du foulard. Quelle est ta position dans ce débat et quelles sont les réactions qu’elle suscite ?

D’une certaine façon, ma position actuelle sur le foulard a une très longue histoire. J’ai toujours été très sensible à la question du racisme. Je suis d’ailleurs devenue féministe après avoir travaillé, aux États-Unis, dans une organisation de droits civiques. J’ai compris, à ce moment-là, qu’il pouvait y avoir une lutte collective des femmes comme il y avait une lutte collective des Noirs. À l’époque, c’était anathème de penser ça. Ensuite, j’ai surtout lutté comme féministe. Il y avait beaucoup à faire. En 1997, j’ai écrit un article – «L’humanitarisme républicain contre les mouvements homos» – où je démontais les accusations de «communautarisme» qui étaient portées contre les gays et les lesbiennes. Ce que je disais, dans cet article, c’est que la société refusait aux opprimés – qu’il s’agisse des femmes, des Arabes, des Noirs ou des gays – le droit de se regrouper pour lutter contre des discriminations communes. Il s’agit d’un double bind très intéressant d’ailleurs parce que c’est la société qui nomme ces gens. Eux, ils n’ont pas souhaité être étiquetés. Les homosexuels, par exemple, ça ne leur fait pas plaisir d’être constamment traités de «gouines» ou de «pédés». C’est donc la société dominante qui crée ces catégories tout en demandant, simultanément, un «effort» d’invisibilité qui peut être accompli par les homosexuels qui arrivent à passer. L’injonction est beaucoup plus dure quand il s’agit de «minorités visibles» parce que là, le double bind est complet. On dit au Maghrébin ou au descendant de Maghrébin : «Soyez le plus Français possible» – mais, au bout du compte, ils peuvent faire tous les efforts qu’ils veulent, ils ne seront jamais des Français comme les autres. Ils sont donc confrontés à une «mission impossible» d’autant qu’ils sont tenus à cet «effort» sous peine d’être considérés comme «responsables» de leur non-intégration à la société, sous peine d’être accusés de se confiner dans leur différence. Cette «injonction» à l’intégration et à l’invisibilité – la demande répétée de se dissoudre dans la masse – ne peut pas être satisfaite : l’Arabe a une tête d’Arabe, le Noir une tête de Noir. Ce double bind conduit parfois les Maghrébins, les Africains et leurs enfants à la «haine de soi». Mais ce processus ne leur est pas réservé. C’est le même pour tous les gens que l’on veut écarter, marginaliser et stigmatiser. Il s’agit, pour la société dominante, de définir les «autres» sur un modèle de caste dont on ne peut pas sortir. «Homo un jour, homo toujours… Femme un jour, Femme toujours… Bougnoule un jour, Bougnoule toujours».

Comment expliquer, dans le contexte que tu viens d’évoquer, l’attitude d’un certain nombre de féministes dans le débat sur le foulard ?

En dehors du féminisme, les féministes sont des hommes comme les autres. C’est exactement comme les gens de gauche dont on voit l’étendue du racisme. Cette position procède, à mon sens, à la fois d’une attitude raciste et d’une attitude paternaliste. D’abord, je crois qu’au fond il y a des perceptions très différentes de la situation. On voit bien, par exemple, que les débats menés dans le cadre de la commission Stasi étaient surdéterminés par la croyance à l’idée d’une menace terroriste internationale qui aurait gagné la France. D’ailleurs, le titre du livre le plus à la mode en ce moment est révélateur de ce «climat» puisqu’il s’intitule Les islamistes sont parmi nous. On est donc ici devant l’idée que la France serait confrontée à une menace «interne», à une «cinquième colonne». C’est comme si nous étions en guerre ! Or, cette «menace» est difficile à justifier rationnellement. Que peuvent faire les islamistes ? On ne sait pas vraiment, mais on pense qu’ils «sont là». Et, que, plus grave encore, ils sont en train de se multiplier. L’idée de «menace» islamiste est évidemment favorisée par la politique internationale d’attaques contre des pays musulmans menée depuis la première guerre du Golfe et les attentats du 11 septembre 2001. Avec une réactualisation de l’idée de «choc des civilisations» et un alignement de la France sur les États-Unis – alignement exprimé clairement par Jean-Marie Colombani dans Le Monde à travers sa formule: «Nous sommes tous des Américains». Tout ça se renforce. En France, on trouve un racisme autochtone fort – racisme qui est renforcé par l’histoire coloniale et l’histoire de l’immigration maghrébine auxquelles s’ajoute évidemment le drame de la guerre d’Algérie – qui est multiplié et potentialisé par des facteurs internationaux: terrorisme, guerres d’Afghanistan et d’Irak, conflit israélo-palestinien… Ce «racisme» local n’est pas seulement le produit d’une histoire coloniale. Il se «recrée» tous les jours à travers des discriminations à l’emploi, au logement. On assiste, selon moi, à la création de «castes raciales». On blâme beaucoup les États-Unis en ce qui concerne la situation des Noirs mais je vois la même chose se passer, en France, vis-à-vis des «Arabes» et des «Noirs». D’ailleurs, on n’accepte pas qu’ils soient Français puisqu’on les appelle les immigrés de la seconde ou troisième génération. Est-ce que ça veut dire qu’en France, aujourd’hui, on peut être «génétiquement» immigré ? Si c’est le cas, alors c’est que nous nous trouvons dans une société raciale. On voit bien d’ailleurs que les premières affaires de voile en 1989 et 1995 – malgré la circulaire Bayrou – n’avaient pas les mêmes enjeux, que le contexte a changé. La troisième «affaire» du voile, c’est autre chose. Par exemple, dans les tracts féministes anti-foulard qu’est-ce qu’on nous explique ? Que le foulard est le «symbole» de l’oppression des femmes. Je ne peux pas accepter ce discours. Pour moi, le foulard est un signe certes de l’infériorité et de l’oppression des femmes, mais un signe parmi d’autres. Le défaut de l’argumentation tient à deux biais du discours : l’absence de contextualisation – de prise en compte de l’ensemble des signes qui signifient l’infériorité des femmes – et la focalisation sur un signe «étranger». C’est une manière commode de se défausser sur d’autres de la question du sexisme. Idem dans le débat sur les «tournantes» qui permet de faire reposer sur une catégorie d’hommes – les jeunes Arabes – le problème des violences et des viols collectifs. Je pense que ce discours est antiféministe parce qu’il permet de sous-entendre que la population masculine française «de souche» n’est pas sexiste et violente ; et de dire ouvertement qu’il n’y a pas d’autres symboles de l’infériorité et de l’oppression des femmes que le foulard, que si le foulard n’existait pas, il n’y aurait pas de symbole de l’infériorité et de l’oppression des femmes ; et raciste puisqu’il accuse une catégorie déjà très fortement stigmatisée et par ailleurs soumise, comme les femmes, à de très nombreuses discriminations. Je pense qu’il est impossible d’accepter ce discours et ça ne veut évidemment pas dire que j’excuse les viols commis par certains jeunes de banlieues. Ce que je veux dire, c’est qu’il faut prendre en compte l’ensemble des violences. Par ailleurs, en dehors de cette question du «symbole», qui est une manière simple d’exorciser, en les mettant en dehors de la «communauté nationale ethnique», le sexisme et les violences contre les femmes, je me suis aperçue, dans les discussions au sein du mouvement féministe, que notre perception de la situation était très différente. Par exemple, les féministes qui sont pour la loi pensent que toutes les filles qui portent le foulard sont forcées – soit par leurs pères, soit par leurs maris. Personnellement, je connais surtout des femmes adultes qui mettent le foulard volontairement. Je ne nie évidemment pas le fait que certaines jeunes filles soient forcées de mettre le foulard, mais je dis qu’il existe beaucoup de cas où son port est volontaire. Or, quand ces féministes sont interpellées sur le caractère volontaire du port du foulard, elles répondent que ces femmes sont aliénées. Je n’accepte pas cette position qui repose sur une déconsidération a priori de la parole de ces femmes et sur un refus de se remettre en question soi-même. Car, face à ces femmes voilées, les féministes en question tiennent le discours du : «Nous, nous sommes libérées». Paradoxale affirmation quand, dans le même temps, elles disent publiquement le contraire. Vis-à-vis des femmes voilées, les féministes pro-loi tiennent donc le discours de «l’oppression de «la femme arabe» (ou «la femme musulmane»)», un discours qui date de la colonisation de l’Algérie, et qui fut élaboré pour pouvoir coller l’étiquette de «Barbare» au peuple conquis, et justifier la conquête. Et puis, au discours sur les filles voilées, se surimpose une perception extrêmement négative – comme l’a soulignée Nacira Guénif-Souilamas – du garçon arabe considéré comme «un hétérosexuel violent». Les stéréotypes sur les hommes dominés sont d’ailleurs toujours les mêmes : ainsi on retrouve cette idée de «prédateur sexuel» à propos des hommes noirs aux États-Unis. Enfin, dans le contexte français d’aujourd’hui est réactivée une vieille stratégie de l’histoire coloniale : diviser la communauté «indigène» en fonction d’une frontière de genre. Dès le début de la colonisation française apparaît, en effet, un discours qui définit les Arabes comme «les hommes qui traitent mal leurs femmes» : il faut se souvenir que ce discours est prononcé par d’autres hommes venant d’un pays, la France, où à cette époque les femmes étaient traitées à l’instar des mineurs et des fous, ne pouvaient ni sortir de chez elles, ni dépenser un sou, ni ester en justice, ni vendre leurs biens hérités sans l’autorisation écrite de leur mari ! La logique aujourd’hui est toujours la même. On utilise les stéréotypes de la domination coloniale contre les dominés et on se défausse sur eux des problèmes de sexisme. Dans le cadre de l’affaire du foulard, il s’agit alors de défendre les filles voilées non seulement contre leurs hommes – qui sont un danger pour toutes les femmes – mais aussi contre elles-mêmes. Ce que nous n’accepterions jamais pour nous, parce que la base du féminisme est l’auto-organisation et l’auto-émancipation des femmes : partir de sa propre expérience ; ne pas accepter d’être «libérées d’en haut», les féministes pro-loi l’acceptent pour «l’autre femme». Elles pensent pouvoir la «libérer» de l’extérieur, à son insu et contre son gré. Tous les principes du féminisme sont bafoués.

Ce que prouve en tout cas une fois de plus le débat sur le foulard, si cela avait besoin d’être prouvé, c’est que le fait d’être opprimée n’est pas suffisant pour comprendre toutes les oppressions, et que les femmes d’un pays, sans parler des femmes d’une classe ou d’une caste, partagent les valeurs, les idées et finalement peut-être les intérêts des hommes de leur groupe. Le féminisme devrait permettre de dépasser cela, dans la mesure où la réflexion politique sur notre oppression doit nous permettre de comprendre notre communauté d’intérêts avec les autres opprimés et d’abord opprimées. Encore faut-il que la réflexion n’ait pas été remplacée par une liste figée de revendications et de certitudes, le contraire d’un mouvement. Un mouvement, ça bouge.

http://www.syllepse.net/lng_FR_srub_62_iprod_467-Un-universalisme-si-particulier.html


[1] Interview recueillie par Christelle Taraud, première publication in Les féminismes en questions: éléments pour une cartographie, Éditions Amsterdam, 2005. Republié in Christine Delphy, Un universalisme si particulier, féminisme et exception française, Syllepse, 2010.

[2]. Aujourd’hui Medef.

[3]. Deux numéros de Nouvelles Questions féministes – un pour la parité : «La parité “pour”», volume 15, n° 4, novembre 1994; et un contre: « La parité “contre" volume xvi, n° 2, mai 1995 – sont ainsi consacrés à ce débat contradictoire.

Il existe déjà un code de la laïcité : la loi de 1905 contre la persécution religieuse

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Dans son éditorial du 27-28 mars, le Monde rapporte les propos de Claude Guéant : « les agents du service public «  ne devraient pas porter de « signes religieux », pas davantage que leurs « usagers ». » Le Monde commente : « Bannis donc dans le métro, a-t-on cru comprendre, le crucifix, le foulard islamique ou la kippa » ; commente ces propos sans s’en étonner, et surtout sans poser la question de savoir si cette proposition est légale ou non.

Entre autres questions. Car cette « idée » de M. Guéant, comme l’idée de M. Chatel d’interdire aux mères dites « voilées », en fait portant un foulard, d’accompagner leurs enfants dans les sorties scolaires, comme l’idée de M. Copé d’imposer que les prêches dans les mosquées soient prononcés en français, toutes ces idées reposent sur une interprétation tendancieuse et fausse du mot « public », qui a plusieurs sens en France. Et derrière la confusion entretenue par certains entre ses différents sens, se profile une attitude qui réclame pour l’Etat le droit de vider subrepticement la loi de 1905 de son contenu, et aussi d’exercer un pouvoir absolu sur les pratiques et les consciences. Or cette attitude est contraire tant à nos lois – et d’abord à celle de 1905 — qu’aux conventions internationales qui protègent les libertés individuelles, et d’abord la liberté de conscience.

Ou, pour le dire autrement, aucune de ces propositions n’est légale, et elles ne peuvent avoir l’apparence de la raison que parce que ceux qui les émettent, et probablement une partie de ceux qui les écoutent, jouent sur le mot « public », d’une part, et d’autre part voient sans déplaisir le contrôle de la société civile par l’Etat s’agrandir de jour en jour. D’abord en poussant toute une partie de la population française, les Musulman.es, hors de la loi commune, hors de la vie commune ; en les déclarant fautifs, voire criminels, en leur retirant les protections et les droits usuels.

Depuis 2004, on n’entend plus parler que de laïcité. Les groupes féministes qui ont l’oreille des médias la mettent au centre de leurs revendications. Les manifestations du 8 mars défilent, depuis 2004, derrière des banderoles proclamant « laïcité ». Or, ceci qui est devenu banal, est pourtant nouveau, remonte à quelques sept ans tout au plus. Avant 2004, la laïcité était inconnue du vocabulaire féministe, et à vrai dire, du vocabulaire politique en général. Aujourd’hui elle est centrale, elle fait partie des « éléments de langage » obligés de tous les partis, UMP, PS, Front National. Pourquoi ?

Pourquoi sinon parce qu’elle a été l’arme, l’excuse invoquée pour mettre les Musulmanes au ban de la nation ?

C’est que c’est en son nom qu’a été menée la bataille pour voter la loi de 2004 contre le foulard « islamique ». Puis celle de 2010 contre la « burqa ». Au nom de laïcité et du « droit des femmes ». Car les deux sont aujourd’hui tenus pour synonymes. Les mêmes féministes qui scandaient en 1970 « Pas de libération des femmes sans révolution » scandent aujourd’hui : « Pas de droit des femmes sans laïcité ».

Dans la Constitution la laïcité est un des adjectifs définissant la république française ; mais son contenu n’apparaît que dans une loi, celle de 1905 instaurant la séparation des Eglises et de l’Etat. M. Guéant la trouve insuffisante et veut écrire un « code de la laïcité. » Pourquoi ? Parce que ce code inclurait les dernières lois votées au nom de la laïcité, celle de 2004 et celle de 2010, et d’autres mesures dans le même esprit. Ce code aboutirait à abroger la loi de 1905, car ces dernières lois sont contraires tant à sa lettre qu’à son esprit. Ceci peut paraître surprenant. Pourtant nos législateurs ne se sont appuyés sur la loi de 1905 que pour mieux  la faire plier.

Cette loi est tout entière résumée dans son article premier : « La République assure la liberté de conscience. Elle garantit le libre exercice des cultes sous les seules restrictions édictées ci-après dans l’intérêt de l’ordre public». Ce libre exercice est régulé dans les articles 3 et 4, mais on voit dès l’article 1 qu’il est présumé public. Il suffit de lire le premier article pour s’apercevoir que les clichés –tout nouveaux—qui circulent partout sur le caractère prétendument « privé », voire « intime » que devraient avoir les religions sont une série de contresens et de non-sens. Ces contresens ne sont possibles qu’en raison de la polysémie de « public ». La religion pour n’être évidemment pas d’Etat, n’est pas pour autant « privée » au sens de « privée d’expression publique » : car la liberté de conscience garantie par la loi implique la liberté d’expression, et parce que l’espace public n’appartient pas à l’Etat.

 La confusion entre deux sens du mot « public ».

L’Etat doit être neutre ; séparé, par cette loi, des religions, il ne doit manifester aucune préférence pour une croyance ou une autre; et par conséquent les individus qui représentent ou incarnent l’Etat ne doivent manifester aucune préférence. Mais une autre question se pose alors : qui représente l’Etat ? Les hauts fonctionnaires, ceux qui sont tenus au devoir de réserve ? Tous les fonctionnaires ? Les fonctionnaires ET les contractuels de l’Etat ? Tous les personnels travaillant dans des administrations publiques, quel que soit leur statut, y compris ceux qui ne sont pas payés par l’Etat mais par une entreprise privée ?

Ensuite, quelles institutions sont d’Etat ? Quel est le statut de La Poste, ou de France Télécom, aujourd’hui qu’ils sont à moitié privatisés ? Pourquoi le Monde interprète-t-il la saillie de Guéant comme signifiant que  les signes religieux seront interdits dans le métro, quand celui de Paris par exemple n’est nullement une administration d’Etat ?

C’est qu’il existe une confusion extraordinaire entre « public : du ressort de l’Etat », et « public : ouvert au public ». Certains lieux qui accueillent le public, comme les hôpitaux, sont dirigés par des administrations d’Etat. Mais beaucoup de lieux qui accueillent le public, la plupart en fait, ne sont pas régis par l’Etat, ne sont pas des administrations.

Le deuxième sens de « public », c’est ce qui appartient au public : à tout le monde. C’est le sens d’ « espace public » et de « service public » ; le public dans ces expressions est le public : les gens, et non l’Etat. Et c’est bien dans cet espace public, qu’il s’agisse de la rue, des gares, des cafés, des postes, des hôpitaux, que tout le monde doit pouvoir exprimer ses opinions et défendre ses convictions. Car s’exprimer en « privé », nous le pouvons toujours ; c’est s’exprimer en public qui est un droit que l’Etat doit protéger, et d’abord respecter lui-même.  Présenter les croyances religieuses comme relevant ou devant relever du « privé » et de l’ « intime », et interdites d’espace public, cela revient à attaquer la liberté d’expression qui est la traduction concrète de la liberté de conscience.

La confusion entre « agents » (d’un lieu régi par l’Etat) et  « usagers »

Si la confusion volontairement entretenue entre les administrations de l’Etat et les services au public est grave, celle entre les personnes qui représentent l’Etat et les usagers l’est encore plus. Car les « usagers » des administrations, ce sont les citoyennes et les citoyens.

La première confusion permet de mettre dans le même sac l’ambassadeur, la maire : les fonctionnaires qui en effet représentent l’Etat, et les personnes qui, travaillant dans les administrations, ne sont pas fonctionnaires, ou, fonctionnaires, ne sont pas en contact avec le public, et ne sont donc pas tenus à la neutralité ; cette confusion permet encore de considérer que toute entreprise rendant un service au public –aux gens– relève ipso facto de l’autorité de l’Etat ; c’est cette confusion  qu’on a vue dans l’affaire de la crèche BabyLou, où parce que cette crèche accueille le public, ses employées ont été considérées comme étant au service de l’Etat . Eh bien non ! Ni les employées de crèches ni les conductrices de rames de métro ne représentent l’Etat.

La deuxième confusion, elle, assimile les usagers des administrations, les clients du métro, de la poste, de l’hôpital, les élèves de l’école — et maintenant leurs parents– à des fonctionnaires ; en somme elle mène à étendre à tout le monde des obligations de neutralité qui n’incombent qu’aux représentants de l’Etat. C’est cette confusion qui a permis d’interdire l’accès de l’école aux jeunes filles portant le foulard en 2004, en contravention de la loi de 1905.

L’Etat en France a beaucoup traité les personnes comme des sujets : ce qui était logique sous la monarchie. Aujourd’hui que nous sommes citoyennes et citoyens, on dirait qu’une espèce d’atavisme le pousse à continuer de nous contrôler. En jouant sur les mots et en présentant les « transports publics », les « services publics » et « l’espace public » comme des lieux de l’Etat, il entreprend d’y interdire l’expression des convictions religieuses : par exemple la loi contre le port du voile intégral, qui assimilant la rue à une administration de l’Etat, est elle aussi contraire à la loi de 1905.  Renouant avec la tradition de l’Eglise « gallicane »,  aujourd’hui l’Etat veut intervenir dans la religion musulmane, tentant de créer « son » islam,  et prétend lui dicter même sa langue de culte. Ceci aussi est contraire à la loi de 1905, qui protège l’Etat de l’ingérence ecclésiastique, mais réciproquement protège les religions de l’ingérence étatique.

La loi de 1905 est bafouée sans cesse depuis plusieurs années ; la liberté de conscience, la liberté d’expression, la liberté de culte  n’existent plus. Aujourd’hui, le doute n’est plus permis : le gouvernement procède, en quelques jours et par des voix différentes (Chatel, Copé, Guéant) à un tir groupé ; si leurs recommandations deviennent lois, il deviendra illégal de manifester sa religion de façon publique.

Mais peut-on interdire une religion ? Peut-on interdire les religions ? Non, toutes les croyances — et l’athéisme est aussi une croyance, contrairement à l’opinion qui est devenue dominante en quelques années, selon laquelle la laïcité est synonyme d’athéisme — doivent être traitées à égalité. Peut-on interdire que les religions soient visibles ? Non, leur visibilité  est protégée par la loi de 1905. Peut-on assimiler les usagers à des représentants de l’Etat ? Non. Peut-on assimiler les lieux publics à des lieux étatiques ? Non encore.

Toutes ces nouvelles lois, et toutes ces lois en projet ne bafouent pas seulement la loi de 1905 ; elles sont contraires à notre constitution, et elles sont contraires aux conventions internationales ratifiées par la France.  Et  ces manœuvres ne tendent pas seulement à mettre hors la loi les religions : ce faisant elles instaurent une mainmise de l’Etat sur les consciences, et dessinent les contours d’une religion d’Etat : d’une seule croyance qui sera imposée, tandis que les autres seront interdites.

Une  seule religion, une seule population en ligne de mire

Si le but de ces lois était vraiment la mise hors la loi des religions, si seul l’athéisme était permis, l’athéisme deviendrait la religion d’Etat de la France. Et la France serait alors un état totalitaire.

Mais leur but est-il celui-là ? L’islam est visé, sous prétexte que sa visibilité, à l’école, dans la rue, serait contraire à la laïcité, ce qui, on l’a vu, est faux. Et les autres religions ? On argue beaucoup, pour se défier de l’islam, qu’il ne connaîtrait pas et serait incapable de respecter la séparation entre l’église et la politique. Cette séparation est-elle exigée des autres religions ? Notre pays compte un parti officiellement appelé chrétien–démocrate. Quand Christine Boutin l’a fondé en 2009, pas un sourcil ne s’est levé – pensons aux réaction s’il s’était agi  d’un parti « musulman-démocrate ». D’autres hommes politiques font état de leur foi catholique devant les caméras de télévision, comme Bayrou, sans que nul ne s’en offusque. L’UMP est affiliée au Parti populaire européen, le regroupement des partis démocrates chrétiens, et le plus grand parti européen. Le président de la république, Nicolas Sarkozy, visite régulièrement, de façon officielle et privée, le Pape. Il est Chanoine de Latran. De nombreuses obsèques officielles d’hommes d’Etat se tiennent à Notre-Dame de Paris. Mitterrand a eu deux obsèques officielles (avec déploiement de militaires), l’une à N.D. de Paris, l’autre dans l’église de Latché. On pourrait multiplier les exemples.

Ces rapprochements entre religion et politique sont-ils des confusions, voire des empiétements blâmables ou sont-ils conformes à la loi de 1905 ? Nul ne le sait car nul ne pose jamais la question.

La question des départements où la loi de 1905 n’existe pas est rarement posée : pourtant dans le Haut-Rhin, le Bas-Rhin, la Moselle et la Guyane, la loi de 1905 ne s’applique pas. Elle ne s’y applique pas parce qu’elle n’y existe pas. Dans ces départements les rapports entre les religions et l’Etat sont encore réglés par le Concordat passé entre Napoléon 1er et le pape de l’époque. Les prêtres catholiques, les pasteurs de deux églises protestantes, et les rabbins y sont rémunérés par l’Etat.

Entend-on de perpétuelles dénonciations, des vitupérations quotidiennes contre cette atteinte à l’indivisibilité de la république ? Non : c’est la contradiction cachée, le secret honteux des politiques qui ne supportent pas la vue de 360 « niqab », mais que le sort de trois millions de personnes vivant comme en 1801, dans des terres où  la séparation des églises et l’Etat n’est pas arrivée –pourquoi ? — laisse indifférents. Aucun député, aucun sénateur ne soulève jamais cette question.

Non : la question ne se pose qu’à propos de l’islam, et des Musulman.es. Les lois de 2004 sur le foulard, ou de 2010 sur le niqab s’adressent-elles à d’autres vêtements dénotant une appartenance religieuse ? La loi de 2004 sur le foulard le prétend. Mais elle n’a pas été appelée « loi sur le foulard » pour rien : elle prétend interdire les croix chrétiennes, mais seulement celles de dimensions « démesurées ». Ce qui signifie : qui ne sont pas ordinairement portées. Les élèves chrétiens n’ont donc rien eu à changer dans leurs façons de s’habiller. Seuls le foulard, la kippa, et les turbans des jeunes Sikhs ont été interdits. Encore ces derniers ont-ils été reconnus comme des « victimes collatérales » : autrement dit, ils n’étaient pas visés ; le législateur, dans sa bienheureuse ignorance, ne savait pas qu’il y avait des Sikhs en France.

Les coiffes et les voiles des religieuse catholiques, les robes des moines, les soutanes de prêtres traditionnalistes n’ont jamais été inquiétés, ni même mentionnés ; apparemment ils ne dérangent personne, ni dans la rue, ni dans le métro, ni dans les administrations publiques.  Ce déferlement de lois sur la « laïcité » ne vise que les Musulman. es.

En 2004 on pouvait croire que la loi sur le foulard serait une occurrence unique. Mais dès le passage de la loi, on pouvait constater que cette loi d’interdiction donnait des idées à d’autres personnes. Des particuliers ont interdit l’entrée de banques, de cabinets médicaux à leurs clientes « voilées » (portant foulard), ce qui a occasionné des procès. Mais il ne faut pas s’étonner que les gens prennent la loi dans leurs mains : si le foulard est décrété « mauvais » à l’école, pourquoi serait-il « bon » dans la rue ? D’ailleurs dès le passage de la loi des groupes extrémistes ont demandé que celle-ci s’applique à tout espace « public ».

Ce qu’encore en 2004 on pensait impossible est en train d’arriver.  On assiste à une restriction constante des droits des Musulman.es  dans l’espace public. Depuis 2004 des écoles et des lycées interdisent aux mères portant un foulard d’accompagner leurs enfants dans les sorties scolaires. Il y a eu des recours : la Halde a confirmé que la loi ne s’appliquait qu’aux élèves. Mais l’offensive continue, et le nouveau Ministre de l’Education nationale, Luc Chatel, annonce un décret qui affirmerait, au contraire de cette jurisprudence, une interdiction à l’encontre des mères.

Entre 2009 et 2010 une commission parlementaire a siégé pendant 6 mois pour discuter de l’interdiction de la « burqa » (en fait le niqab, ou voile intégral). Tous les avis juridiques qu’elle a recueillis ont été unanimes : professeurs de droit, Conseil d’Etat, Cour européenne des droits humains de Strasbourg ont dit qu’une telle loi était contraire aux principes régissant les libertés individuelles. La France a cependant persisté, et le Conseil constitutionnel s’est fait complice de la volonté politique de la majorité gouvernementale. Même si cette loi est abrogée dans quelques années, à la suite d’un recours devant la Cour de Strasbourg, elle aura eu le temps de faire son travail d’intimidation. Car il s’agit d’instiller la peur dans les esprits des Musulman.es, et l’audace dans les autres. En effet, enhardis par cette pression législative, certains n’hésitent pas à appliquer leur propre loi : ainsi récemment un professeur a refusé d’entendre un étudiant vêtu d’une tunique lors d’un examen. On pourrait citer de nombreux autres exemples d’initiatives individuelles que leurs auteurs n’auraient jamais rêvé de prendre avant 2004.

Les Musulman.es se sont tu, ont obtempéré, pensant désamorcer l’hostilité à leur encontre par la docilité, même en face de l’arbitraire et de l’inhumain. Mais cette attitude n’a fait en réalité qu’encourager l’audace et stimuler l’imagination des nombreuses forces qui  se sont déclarées leurs ennemis.

La dernière initiative en date est la proposition du chef de l’UMP, Jean-François Copé, d’exiger que les prêches, dans les mosquées, soient faits en français. Cette exigence ne s’appliquerait pas aux autres religions qui utilisent le latin, le grec, l’hébreu ou le russe dans leurs services.

Une catégorie légale de sous-citoyens

Ce dont il s’agit donc, c’est d’abord d’interdire toute visibilité aux Musulman.es : de les rendre invisibles. D’exiger qu’elles et ils se cachent, se dissimulent. Comment ne pas penser à la colonisation ? Et à l’islam des caves ? Ensuite, il s’agit de les poursuivre d’injonctions non seulement à ne pas faire ceci, mais aussi à faire cela (par exemple les prêches en français). En leur demandant de se cacher, on induit l’idée qu’ils sont illicites. En leur imposant une langue de culte, on induit l’idée qu’il est normal, souhaitable, nécessaire de les surveiller de près. Eux, seulement eux ; pas les Chrétiens, les Juifs, les Bouddhistes : non, les Musulman.es.

Ainsi, l’islam et les fidèles de cette religion, mais aussi toutes les personnes qui sont attachées sentimentalement et culturellement à cette religion, sont-ils peu à peu privés des bénéfices de la loi commune : la liberté religieuse n’est plus pour eux. Et poussés hors la loi : l’islam, ses fidèles et toute la communauté de tradition musulmane sont soupçonnés d’être « quelque part » contraires aux lois, et contraires en tous les cas à la loi sur la laïcité.

Car cette persécution prétend s’appuyer sur la loi de 1905. Or, c’est le contraire : c’est cette persécution qui est contraire à la loi de 1905.

Il faut maintenant qu’elle CESSE. Que le gouvernement en dise les vraies raisons n’est pas nécessaire. On les connaît :  il s’agit de faire comprendre à une partie stigmatisée et discriminée de la population française que la religion à laquelle elle est attachée est quasi criminelle, et que ceci justifie la stigmatisation et la discrimination dont elle est victime.

Ce qui est urgent maintenant c’est de mettre un coup d’arrêt à ces atteintes aux libertés : ce sont elles qui sont hors la loi et criminelles.

Or le gouvernement non seulement n’a pas l’intention de s’arrêter mais il veut parfaire son œuvre avec un code de la laïcité qui interdira aux mères d’accompagner leurs enfants dans les sorties scolaires, aux femmes de choisir leur médecin, qui assimilera tous les services au public à des administrations, qui appliquera la même interdiction de s’exprimer aux  représentants de l’Etat  et aux citoyens ordinaires : bref qui en finira avec la loi de séparation des Eglises et de l’Etat et avec la liberté de conscience.

Les libertés de toutes et de tous seront en théorie diminuées ; mais les rigueurs de cette nouvelle loi, code ou décret, seront appliquées de façon sélective, et réservées de facto à une partie de la population (pour laquelle l’UMP vient de ressusciter  le joli nom colonial de « Français Musulmans ») ; c’est elle qui sera astreinte au silence et à l’invisibilité, condamnée à un régime dérogatoire au droit commun : un statut d’exception.

Contre ce qui est clairement une persécution religieuse, il existe un rempart : nos lois en général, et particulièrement la loi de 1905. Il est urgent d’exiger son rétablissement et son application pleine et entière, avant d’alerter les instances supranationales comme l’Europe et l’ONU.

mercredi 6 avril 2011

Préface au livre de John Stoltenberg : Refuser d’être un homme – Pour en finir avec la virilité

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Pourquoi publier le livre d’un homme dans une collection féministe, qui publie d’ordinaire des livres écrits par des femmes ? Est-ce une entorse aux principes du féminisme radical ? À mon sens, non. Le mouvement féministe de la deuxième vague, né dans les années 1970 dans tous les pays occidentaux, et qui s’est inspiré du mouvement américain des droits civiques, estimait – et pour ma part j’estime toujours – que la libération des opprimé·es doit être l’œuvre de celles-ci et de ceux-ci ; que l’intervention des hommes dans les réunions, les réflexions, les ouvrages féministes a trop souvent comme effet de faire jouer à nouveau le prestige qu’a le groupe dominant aux yeux des dominé·es ; et de permettre ainsi à ce groupe de continuer à jouer son rôle naturel  : à diriger, à exercer son pouvoir jusque dans les lieux qui ont pour but de le contester.

Et c’est bien ce que l’on constate, en étudiant l’histoire du féminisme, ou en observant les pratiques contemporaines : des experts blancs discourent sur l’oppression des groupes racisés, des expert·es hétérosexuel·les discourent sur l’oppression des lesbiennes et des gays.

Et « parce que les hommes sont concernés aussi par le sexisme », des experts-hommes se mêlent de théorie féministe  : donnent leurs définitions de ce dont souffrent les femmes, des définitions qui ne sont pas forcément les mêmes que celles données par les femmes. Mais plutôt forcément pas les mêmes. Ainsi leur sympathie et leur intérêt deviennent-ils des prétextes pour introduire une parole plus « raisonnable », plus « équilibrée » (« il y a des torts des deux côtés ») et pour mettre sur l’agenda des féministes des thèmes – des devoirs de vacances – qu’elles n’ont pas choisis. En d’autres termes, aujourd’hui comme en 1970, ils parlent à la place des femmes.

Il est donc juste de leur refuser ce rôle. Mais cela signifie-t-il qu’ils n’ont aucune place dans ce combat ? Non. Ils en ont une  : la leur. Et dès qu’ils cessent de parler prétendument de notre place, et à notre place, dès qu’ils parlent à partir de leur place, et de leur place, on peut à nouveau les écouter.

John Stoltenberg est un de ces hommes. Il parle de sa place  : sa place c’est celle d’un homme, donc d’un dominant, « touché par les idées du féminisme ». Il décrit ce qu’il voit, perçoit, analyse, de cette place, sans prétendre, au contraire de ceux qui parlent à notre place, cacher ce qu’est cette place.

Ce qu’il voit le conduit à « refuser d’être un homme », et pour cette raison, ce livre est un brûlot. Il éveillera le malaise chez beaucoup d’hommes, mais aussi chez certaines femmes, y compris chez des féministes.

Car nous sommes encore dans une période de compromis, ou peut-être de schizophrénie ; d’un côté, on proclame urbi et orbi un désir d’égalité, des sexes, des races, des sexualités ; mais de l’autre, jamais depuis quarante ans on n’a autant inculqué, et si tôt dans la vie des enfants, les « différences » entre celles nées en rose et ceux nés en bleu, les « différences » qui sous-tendent idéologiquement et produisent pratiquement l’inégalité, la domination, et finalement l’oppression d’un « sexe » (c’est-à-dire d’un genre) par l’autre.

Cependant, ce livre n’éveillera pas que le malaise. Il ravivera aussi l’espoir que des hommes participent enfin vraiment au combat, et ils peuvent y participer. Car si les femmes possèdent un « privilège épistémologique » (l’expression est de Nancy Hartsock), en ce qu’elles sont les seules à connaître de l’intérieur l’oppression subie, et que, de ce point de vue, les hommes ont un désavantage épistémologique, ils sont en revanche les seuls à connaître les stratégies de domination qu’ils forgent consciemment, comme l’a mis en évidence Léo Thiers-Vidal1.

Seuls, ils savent comment ils capitalisent la situation dominante que leur confère le système patriarcal ; seuls, ils savent comment ils utilisent leurs avantages initiaux de classe de sexe pour en conquérir d’autres dans leurs rapports individuels avec des femmes.

Quoi qu’en pensent ceux qui estimeront incompréhensible – voire «  castratrice  » – la démarche de Stoltenberg, il existe beaucoup de raisons pour lesquelles un homme acquiert des convictions féministes. Stoltenberg en fait une liste au début de sa préface : « l’engagement envers une femme », le désir « d’être son allié, de ne pas la trahir2 ». D’autres, dit-il, trouvent ces raisons « dans leur propre expérience de violence sexuelle dans l’enfance ou l’adolescence ».

Il y a quarante ans, les hommes d’extrême gauche – les autres s’en fichaient – luttaient contre le mouvement féministe qui ne respectait pas l’ordre des priorités fixé par « la révolution » (qui parle par leur bouche). Avec le temps, tout fout l’camp, et ils acceptent maintenant l’existence du féminisme ; mais ils ne viennent pas aux réunions qui se tiennent à l’intérieur de leurs propres groupes quand elles portent sur le féminisme.

Ces questions ne concernent selon eux que les femmes. Ils se retranchent derrière l’idée – juste – que l’oppression des femmes a des causes structurelles : institutionnelles, économiques, juridiques, et qu’aucun individu n’est responsable de l’organisation globale de la société. Toutefois, ils ne répondent pas à la question que soulève Stoltenberg, comme l’a soulevée après lui Léo Thiers-Vidal, comme les hommes qui ont traduit ce livre la soulèvent. Car si un individu ne peut guère changer, à lui seul, le marché du travail (ou l’organisation politique, ou les codes juridiques), ce n’est pas le seul domaine de la vie où se jouent la domination et l’oppression.

La question de ce qui se passe « dans le privé » – euphémisme pour tout ce qui concerne la sexualité des hommes3 – cette question-là est balayée sous le tapis. Les féministes elles-mêmes l’abordent peu. Certes elles dénoncent les violences, le viol et la prostitution, mais gardent encore souvent comme une île, isolée et préservée de ces continents noirs, la sexualité « ordinaire ».

Ce dont Stoltenberg, comme Andrea Dworkin4 dont il était le compagnon, parle, c’est de la culture qui est la nôtre, de notre conception, française, européenne, occidentale, peut-être mondiale, des rapports sexuels hétérosexuels – mais aussi gays – de ce qu’ils expriment, de ce qu’ils disent, de ce qu’ils doivent dire ; de la façon dont dans cette culture la sexualité est inextricablement emmêlée avec la domination.

Et si nous ne mettons pas en cause cette imbrication-là, si nous essayons souvent de la cacher à nous-mêmes, c’est parce qu’il nous est très difficile d’imaginer d’autres rapports, et surtout d’autres sens à ces rapports. Les sens que notre culture leur donne ne nous paraissent pas comme une application dans la sexualité de la hiérarchie et de la violence de l’organisation sociale ; bien au contraire, il nous semble, conformément à la mythologie largement partagée par toutes les cultures patriarcales, que c’est dans ces rapports, censés être non sociaux, que l’organisation sociale trouve son origine – sa fondation, qui serait, elle, « naturelle ».

Ces sens, ils sont explicités dans la littérature, et surtout dans la littérature pornographique. Le pouvoir exercé, le pouvoir subi, se montre là sans fards, sans voiles romantiques, et revendique non seulement d’être érotique, mais de constituer le tout, l’essence même de l’érotisme. C’est pourquoi Catharine MacKinnon parle d’« érotisation de la domination ».

Cet érotisme a été exposé et dénoncé par plusieurs auteures féministes modernes, de Simone de Beauvoir à Andrea Dworkin, Catharine MacKinnon et Sheila Jeffreys en passant par Kate Millett. Mais ce n’est pas ce qui est retenu de leur œuvre, et quand c’est retenu, c’est pour déconsidérer cette œuvre, comme les attaques infatigables du courant queer contre Andrea Dworkin et Catharine MacKinnon le montrent. C’est de cet érotisme, tel qu’exhibé en particulier dans la pornographie, que parle Stoltenberg. Il semble souvent aux femmes, et en particulier aux féministes, qu’il s’agit là uniquement de la sexualité masculine, mais il faut tempérer cette intuition  : d’une part, beaucoup de femmes « trouvent leur compte » (ou le prétendent) dans ce qui est globalement un érotisme sado-masochiste ; d’autre part, à l’inverse, certains hommes « ont vécu la honte de grandir avec une sexualité qui ne correspondait pas au “modèle normal” […] une sexualité avide de partenariat et de tendresse ardente, que n’excitaient pas la suprématie et la contrainte5 ».

Ces hommes existent, comme existent les femmes attachées au modèle sadomasochiste et qui soutiennent la philosophie queer, selon qui seuls les « différentiels de pouvoir6 » peuvent susciter le désir. Pour les féministes, si le pouvoir est lié à la sexualité c’est parce que celle-ci est liée au genre – que le genre est indissociable de la contrainte à l’hétérosexualité, ce qu’a magistralement démontré Adrienne Rich7. Et quant à la nature « naturelle » de la sexualité en général, deux sociologues hommes, Simon et Gagnon8, dans les années 1970, ont soutenu d’une façon convaincante et empiriquement étayée que le désir sexuel a un contenu entièrement culturel. Les féministes disent de leur côté depuis longtemps que le lien entre pouvoir et désir sexuel n’est pas plus inévitable que les autres rôles sexués/genrés ; que rien – ni les hormones ni les gènes, ni une configuration universelle du psychisme – ne dicte la forme que prend chez l’être humain la sexualité.

Pour Stoltenberg, l’identité d’homme est liée à la domination et au mépris, domination et mépris qui s’expriment ouvertement dans les sens donnés à la sexualité. Et « parce que cette identité personnelle et sociale est construite […], nous pouvons la refuser9 ».

J’ai souhaité qu’une partie de cet avant-propos soit écrite par ses traducteurs, trois hommes, Mikael Merlet, Yeun L-Y et Martin Dufresne.

Qu’ils disent pourquoi ils ont été, eux, enthousiasmés par ce livre, pourquoi ils ont voulu le traduire. En quoi il a rencontré leurs préoccupations, leurs questions, les a aidés à mieux comprendre comment on fabrique chez les hommes la conviction qu’ils ne peuvent être des hommes qu’en déshumanisant d’autres personnes (les femmes) ; comment ce livre les a confortés dans l’idée qu’on peut se déprendre de certaines habitudes de pensée et de comportement apprises depuis le plus jeune âge ; certes pas d’un seul coup, ni facilement, mais par un long et lent travail. Chacun exprime ce qui est le plus important pour lui dans ce livre, chacun explique quel est le chemin individuel qu’il tente de tracer hors des sentiers battus de la masculinité. Il est important qu’ils le disent avec leurs propres mots.

Christine Delphy

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Présentation du livre : John Stoltenberg : Refuser d’être un homme. Pour en finir avec la virilité

1. Léo Thiers-Vidal, De « l’ennemi principal » aux principaux ennemis. Position vécue, subjectivité et conscience masculine de domination, Paris, L’Harmattan, 2010 ; voir aussi Léo Thiers-Vidal, Rupture anarchiste et trahison proféministe  : Écrits et échanges, Lyon, Bambule, 2013

2. Voir « Préface », p. 27.

3. Ainsi François Hollande, président de la République française, soutenait, à propos de l’« affaire DSK » – et alors même qu’elle donnait lieu à une procédure judiciaire – qu’elle relevait du « privé ».

4. Dont le livre Les femmes de droite vient de paraître à Montréal chez Remue-ménage (2012).

5. Voir « Préface », p. 28.

6. Comme « différence », mais à un degré supérieur, « différentiel » est un mot employé pour euphémiser une inégalité.

7. « La contrainte à l’hétérosexualité et l’existence lesbienne », Nouvelles Questions féministes, n° 1, 1981.

8. John Gagnon et William Simon, Sexual Conduct : The Social Sources of Human Sexuality, Chicago, Aldine, 1973 ; John Gagnon, Les scripts de la sexualité. Essais sur les origines culturelles du désir, Paris, Payot, 2008.

9. Voir « Préface », p. 30.

Se souvenir des pas belles choses: Ratzinger

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 Au moment où le pape démissionne, pas un mot dans la presse, écrite, télévisée ou parlée, sur le fait qu’il a été l’âme damnée du précédent pape (jean-paul 2), qu’il est le responsable de l’écriture de cette fatwa catholique contre les féministes et leur idéal d’égalité entre les femmes et les hommes, contre le concept de genre, auquel est consacré l’article de Micheline Carrier ci-dessous,repris du site québecois Sisyphe.org.

Féminisme et Vatican : l’inconciliable
LA LETTRE DU VATICAN AUX ÉVÊQUES, LE 31 JUILLET 2004

5 octobre 2007

par Micheline Carrier 

De façon régulière, le Vatican croit juste et bon de remettre les femmes à "leur" place, de leur rappeler ce qu’il prétend connaître bien mieux qu’elles, leur "nature", leur rôle dans le monde, leur vocation écrite d’une encre indélébile dans le grand livre de l’humanité dont l’Église catholique se pense l’exégète attitrée.

Le 31 juillet 2004, sous la plume de son directeur le cardinal Joseph Ratzinger, la Congrégation pour la doctrine de la foi a adressé aux évêques catholiques une "lettre sur la collaboration des hommes et des femmes dans le monde et dans l’Église". Jean-Paul II a fait écho à cette lettre à l’occasion de la fête de l’Assomption de Marie, le 15 août. Le Vatican estime-t-il que son entreprise de culpabilisation des femmes – démonisation de la contraception, de l’avortement, des relations sexuelles hors mariage, de l’homosexualité, etc. – commence à s’essouffler et qu’il est temps de livrer les responsables à la vindicte populaire ? Dans le contexte antiféministe que les hommes du Vatican ne peuvent ignorer, il ne s’agit pas ici d’une simple figure de style. La récente fronde vaticane vise précisément les féministes, déjà tenues responsables de bien des maux, en particulier des problèmes des hommes et des garçons, dans la société profane. La lettre de 37 pages nomme quelquefois ces féministes, mais le plus souvent elle les identifie par leurs "méfaits". Elle a parfois les accents du livre d’Élisabeth Badinter, "Fausse route". Le Vatican s’en serait-il inspiré ?

Scandale ! Ces féministes, que les médias ont identifiées comme les "radicales", c’est-à-dire celles qui ne se contentent pas de changements "cosmétiques" (pour paraphraser le discours politique), mettent l’accent sur la « subordination des femmes » (ça n’existerait pas, peut-être ?), veulent abolir les différences, se soustraire aux déterministes biologiques (n’est-ce pas l’histoire de l’humanité ?), acquérir du pouvoir pour "elles-mêmes" (orgueil=péché mortel !), ce qui provoque "la rivalité entre les sexes" et menace l’existence de la famille (patriarcale). Et, bien sûr, cela menace aussi la suprématie masculine : l’inquiétude du Vatican quant à la perte de pouvoir des hommes se retrouve en filigrane dans cette lettre.

La subordination des femmes

Lisons un peu : « Une première tendance souligne fortement la condition de subordination de la femme, dans le but de susciter une attitude de contestation. La femme, pour être elle-même, s’érige en rivale de l’homme. Aux abus de pouvoir, elle répond par une stratégie de recherche du pouvoir. Ce processus conduit à une rivalité entre les sexes, dans laquelle l’identité et le rôle de l’un se réalisent aux dépens de l’autre, avec pour résultat d’introduire dans l’anthropologie une confusion délétère, dont les conséquences les plus immédiates et les plus néfastes se retrouvent dans la structure de la famille. »

Il semble plutôt que ce soit le Vatican qui sème la confusion entre rôle social et rôle biologique des femmes. La lettre aux évêques emprunte aux Écritures le modèle que l’Église catholique veut imposer à toutes les femmes, comme si elles formaient un bloc monolithique, sans personnalité ni expériences individuelles. Ce modèle, c’est celui de Marie (vierge ET mère… déjà, on se heurte à la cadrature du cercle), c’est le modèle de la mère au foyer – Marie ne travaillait pas à l’extérieur, elle était trop occupée, auraient dit les féministes des années 1970. « Dans l’épisode des Noces de Cana, par exemple, écrivent les hommes d’Église, Jésus est sollicité par sa mère, appelée "femme"(…). L’époux, c’est celui à qui l’épouse appartient ». L’exemple choisi n’indique-t-il pas une conception de "la" femme comme "propriété" et être subalterne ? En outre, le fait que des hommes écrivent 37 pages pour dire ce que les femmes sont et doivent faire indique qu’ils les considèrent bien comme des subordonnées. Pourtant, les saints hommes reprochent aux féministes de dénoncer cette subordination, comme si elles l’avaient inventée !

Les auteurs de la lettre prétendent ne pas vouloir limiter les rôles des femmes à ceux d’épouse et de mère, mais les responsabilités prépondérantes qu’ils leur attribuent dans la survie de la famille et du monde trahissent leur intention. En abordant le rôle des femmes en-dehors de la famille, ils se hâtent de souligner que le monde du travail devrait offrir aux femmes la possibilité d’y jouer un rôle, certes, mais aussi de rentrer à la maison… à demi-temps si elles le veulent, pour s’occuper de leur famille… Le modèle féminin du Vatican, c’est donc l’épouse au service de l’époux et des enfants, bien qu’on tolère les exceptions. C’est un modèle dont rêvent des hommes nostalgiques d’une époque révolue, des hommes incapables, comme les porte-parole du Vatican, de considérer l’autonomie des femmes (c’est-à-dire leur capacité à décider, à agir par elles-mêmes et pour elles-mêmes) autrement que de la provocation ou de la rivalité.

"La" femme mythique

En 2004, les hommes d’Église continuent d’attendre des femmes dévouement aux autres et oubli de soi en adhérant à un idéal féminin suranné auquel la plupart des hommes réalistes ont renoncé depuis longtemps. La lettre adressée aux évêques cite un passage de saint Paul qui compare l’Église à "la" femme, une femme idéale, éternellement jeune, sainte et parfaite, bref une femme qui n’a jamais existé : « Il a aimé l’Église ; il s’est livré pour elle… ; car il voulait se la présenter à lui-même toute resplendissante, sans tache, ni ride, ni rien de tel, mais sainte et immaculée" (Ep 5,25-27) ». La candeur des hommes d’Église laisse pantois. La féminité, à leurs yeux, c’est « la capacité fondamentalement humaine de vivre pour l’autre et grâce à lui », « la » femme se caractériserait « par sa disponibilité à l’écoute, à l’accueil, à l’humilité, à la fidélité, à la louange et à l’attente… La femme garde l’intuition profonde que le meilleur de sa vie est fait d’activités ordonnées à l’éveil de l’autre, à sa croissance, à sa protection, malgré le fait qu’un certain discours féministe revendique les exigences « pour elle-même ». De tels êtres subordonnés ne devraient certes pas avoir d’aspirations et d’ambitions propres. Le Vatican rejette ainsi l’essence même du féminisme qui affirme justement la liberté des femmes d’avoir des "exigences pour elles-mêmes" et d’orienter leur vie comme bon leur semble. Le discours plaira aux grincheux de toutes tendances qui affirment que le féminisme est allé trop loin et représente désormais l’ennemi à abattre (voir les citations à la fin de cette page).

Depuis des millénaires, les sociétés patriarcales veulent essentiellement des femmes douces, gentilles, effacées, soumises, attentives, consolantes, servantes, fidèles, humbles, dévouées, toujours en retrait et "en attente", comme ces hommes d’Église en rêvent encore. Si les femmes s’écartent du modèle – et c’est inévitable, aucune femme en chair et en os ne peut assumer un tel modèle sa vie durant sans sombrer dans la dépression, la folie ou le crime – la société et l’Église s’en scandalisent et leur reprochent d’agir « contre-nature ». Éveil de l’autre, croissance, fidélité, humilité, protection, rien de cela n’est pourtant inné ni spécifiquement féminin. S’il semble que davantage de femmes (mais non pas toutes les femmes) que d’hommes ont développé ces attitudes et ces dispositions, ce n’est pas parce que ces dernières sont inscrites de toute éternité dans la "nature" féminine. C’est parce que la culture judéo-chrétienne les a imposées comme Idéal féminin et la société patriarcale comme commodité socio-politique. Pendant que les femmes se consacreront au bien-être et au développement des autres, les hommes auront le champ libre pour bâtir le monde à leur image et à leur ressemblance.

L’Église catholique va-t-elle un jour cesser de considérer les femmes comme des statues et les accepter comme des personnes à part entière, avec leurs propres aspirations, leurs défauts et leur droit à l’erreur ? Les femmes ne sont ni meilleures ni pires que les hommes. Il serait peut-être temps que le monde entier s’en rende compte, cesse de les juger plus sévèrement et d’attendre d’elles plus qu’il n’attend des hommes. L’Église catholique va-t-elle finir par renoncer à son discours sur la maternité biologique et spirituelle qui sous-tend que toutes les femmes sont nécessairement mères, d’une façon ou d’une autre, qu’elles le veuillent ou non ? Est-il si difficile de comprendre qu’elles n’ont pas toutes la "vocation" de la maternité, comme les hommes ne sont pas tous doués pour la paternité ? Ces gens qui prennent leurs directives du Ciel n’accordent pas beaucoup d’importance aux influences profanes qui modèlent les comportements et les consciences des femmes comme des hommes. Il n’est pas étonnant qu’ils reprochent aux féministes d’insister sur le conditionnement social et de faire fi des déterministes biologiques.

La collaboration entre femmes et hommes

Ne doutant pas de détenir toute la vérité, rien que la vérité, la Congrégation pour la doctrine de la foi propose comme seule possible son interprétation de "la collaboration entre les hommes et les femmes". Toutefois, elle ne définit que le rôle des femmes dans cette "collaboration". Les hommes n’y auraient-ils, à ses yeux, aucune « responsabilité », ni dans « la rivalité entre les sexes », qu’elle déplore et attribue aux féministes, bien entendu, comme le font les antiféministes haineux qui sévissent dans les médias québécois et le réseau Internet ? La position du Vatican suggère que les hommes peuvent se dispenser des directives papales, ils n’ont qu’à être ce qu’ils sont et ce qu’ils veulent, tandis qu’il faudrait constamment rappeler aux femmes, ces écervelées, leur "nature" et leur rôle, d’autant plus qu’elles écoutent les sirènes de la libération incarnées par les féministes. Sur sa lancée évangélique, pourquoi le Vatican n’a-t-il pas proposé aux hommes le modèle de Joseph … vous imaginez la levée de boucliers ?

L’Église catholique est, selon sa hiérarchie, "experte en humanité". Il est vrai que l’humilité est censée être une vertu féminine… Ces premiers mots de la lettre du Vatican aux évêques visent à asseoir l’autorité de l’Église sur le monde profane. Les saints hommes rappellent subtilement un argument massu (!) pour ré-affirmer la suprématie des hommes "dans la différence" : Dieu a choisi de prendre une forme humaine masculine. Le sexe élu, c’est le sexe masculin, et les féministes feraient bien de tenir compte du choix divin… ("Dieu a créé l’homme à son image et à sa ressemblance", disait le petit catéchisme et, du haut de mes six ans, je demandais déjà : Et pas les femmes ?) Le Vatican rappelle-t-il cette histoire d’un dieu masculin pour légitimer la position d’autorité qu’il adopte lorsqu’il parle des femmes ? Tout hommes que soient ces gens d’Église, ils seraient justifiés de définir la "nature" et le rôle des femmes dans le monde puisqu’un dieu de sexe masculin les en aurait mandatés.

Il ne suffit pas de se réclamer de Dieu et de ses saints pour détenir la science infuse sur la "nature" des femmes et les rapports entre les sexes. La complexité de ces rapports dans la vie moderne échappe-t-elle à ce point aux hommes d’Église qu’il leur faille se rabattre sur des principes d’une autre époque et sur les différences sexuelles amplifiées et magnifiées, qu’ils accusent les féministes de vouloir gommer (la peur de la castration n’est pas très loin…) ? Le Vatican insiste beaucoup sur les différences et la complémentarité des sexes, leitmotiv de certains masculinistes québécois ("Un gars, c’t’un gars, une fille, c’t’une fille, pis vous changerez pas ça") et le credo de leur gourou psychologue "fier d’être un homme". « Différents depuis le début de la création et demeurant tels jusque dans l’éternité, l’homme et la femme, insérés dans le mystère pascal du Christ, ne saisissent donc plus leur différence comme un motif de discorde qu’il faut dépasser par la négation ou par le nivelage, mais comme une possibilité de collaboration qu’il faut cultiver par le respect réciproque de leur différence. À partir de là, s’ouvrent de nouvelles perspectives pour une compréhension plus profonde de la dignité de la femme et de son rôle dans la société humaine et dans l’Église. »

Pontifier sur la "nature" et le rôle des femmes, dans un domaine où leur choix de vie ne donne pas à ces hommes une bien grande expertise, me paraît une position illégitime. Pardonnez mon impertinence… je trouve franchement ridicule que ces hommes d’Église se posent en interprètes des « perspectives authentiques de la promotion de la femme » et de la « conception correcte de la collaboration active de l’homme et de la femme ». D’où tiennent-ils leurs compétences en la matière ? Le Vatican s’appuie sur "l’anthropologie biblique". Considérons la situation d’un point de vue platement humain. Des hommes célibataires, qui vivent et exercent le pouvoir entre eux à longueur d’année, dictent à d’autres hommes célibataires (les évêques catholiques) un enseignement sur « la collaboration entre les hommes et les femmes dans l’Église et dans le monde », destiné à des centaines de millions de "fidèles". On peut se demander pourquoi ces "perspectives authentiques" permettraient de "mieux comprendre" le rôle de "la" femme, mais pas le rôle de l’homme sur lequel la lettre du Vatican n’est pas très bavarde.

L’exemple vient de haut…

Il n’est pas inutile de rappeler que cette lettre émane d’une institution qui n’a guère donné l’exemple de l’égalité entre les sexes et qui persiste à la nier en se cachant derrière les différences. Dans ses structures et dans son enseignement, l’Église catholique fait obstacle à l’égalité des hommes et des femmes, et elle impose le silence à celles et à ceux qui veulent en débattre librement. Il y a quelques années, une directive papale ordonnait de ne plus discuter de l’accès des femmes au sacerdoce. Comme si on pouvait museler les esprits et les coeurs. On sait également que le Vatican multiplie les pressions sur les États laïques afin d’imposer sa vision de la sexualité et de la famille. De façon irresponsable, le Vatican a plus d’une fois condamné l’usage du condom comme mesure de protection contre le sida, en voulant imposer sa doctrine de l’abstinence. Ce qui plus est, il a répandu une fausse information afin d’inciter les populations à ne pas utiliser ce préservatif. En outre, il n’hésite pas à mener, au sein des instances internationales comme l’ONU, des tractations destinées à freiner la liberté des femmes, en s’associant à des intégristes islamiques dont on connaît le mépris général pour les femmes. Il est tout de même curieux que des hommes qui ont fait voeu de célibat et d’abstinence sexuelle s’intéressent de façon obsessionnelle à la sexualité d’autrui et cherchent sans cesse à contrôler les personnes de l’ "Autre" sexe. N’ont-ils pas encore surmonté la traditionnelle peur des femmes qui a affligé l’Église catholique, "experte en humanité", pendant des siècles et des siècles, et a joué un rôle dans "la chasse aux sorcières" de l’Inquisition .

L’Église catholique romaine a beau envelopper ses messages dans le manteau de la spiritualité et de l’anthropologie biblique, sa position reste éminemment politique et témoigne de son antiféminisme foncier. Il est vrai que féminisme et Vatican sont aux antipodes sur bien des points et depuis toujours. Le discours des hommes d’Église s’apparente à celui d’hommes masculinistes qui livrent une guerre ouverte aux féministes depuis des années (voir des exemples dans les citations ci-dessous). Quant aux nombreux péchés dont les féministes se rendraient coupables, mettant ainsi en péril leur salut éternel, le Vatican ne devrait pas trop s’en inquiéter : si les femmes ont tout le talent qu’il leur prête et s’il existe un Dieu moins étroit de coeur et d’esprit que ne le sont certains de ses interprètes terrestres, ma foi, les féministes sauront bien s’entendre avec lui, et sans intermédiaire. 

La presse, complice, oublie aussi qu’il a aussi tardé le plus longtemps possible avant de devoir reconnaître, du bout des lèvres, les crimes de l’église catholique contre les enfants, après avoir été à la tête d’une sinistre Congrégation pour la doctrine de la foi, héritière de l’Inquisition,  dont l’un des buts était de dissimuler ces crimes; comme le dit, aussi sur Sisyphe, Normand Baillargeon, le 13 février 2013.

"Je n’arrive pas à comprendre pourquoi, si on partage ces valeurs humanistes, que l’on soit croyant ou non, on ne convient pas de cette évidence qui semble être un sacrilège pour tant de gens : à savoir que la place de cet homme est en cour, et ce depuis longtemps, et peut-être même en prison, puisque tel serait sans doute le jugement que rendrait la cour.

Les griefs levés contre Benoît XVI sont nombreux, on va le voir. Mais il y en a un qui à lui seul justifie la demande de procès, comme on va le voir aussi.

C’est qu’on peut en reprocher des choses au bientôt ex-pape ! Ne sont-elles pas déplorables, ses nombreuses excommunications de partisans de la théologie de la libération – la théologie de la libération étant une incarnation à mes yeux particulièrement belle et vibrante de ces valeurs humanistes au sein de l’Église ?

Et que dire de son élitisme teinté de mépris pour les fidèles. Pour en donner un exemple, dans un sermon sur la condamnation de Hans Küng, en décembre 1979, il écrivait : « Le croyant chrétien est une personne simple : les évêques doivent protéger les petites personnes du pouvoir des intellectuels » !

Sans oublier son passage aux Jeunesses hitlériennes, qu’on peut certes comprendre par l’époque et sa jeunesse. Mais que dire alors de la réhabilitation, durant son pontificat, de l’évêque négationniste Richard Williamson et de Pie XII, le pape que Prévert aimait décrire en disant qu’il avait fait son chemin de croix gammées.

Je passe très vite, tant elle est bête, sur son affirmation selon laquelle le condom est inefficace pour lutter contre le sida, une position non seulement idiote, mais qui a aussi causé des océans de souffrance, tout particulièrement dans les pays pauvres.

Admettons pour un instant ce que certains assurent, à savoir qu’en tout cela Benoît XVI s’est simplement fait le défenseur des enseignements de l’Église et qu’il en a, comme c’était son devoir en raison de sa fonction, défendu les principes.

Bon.

Mais ce qui est et qui reste inexcusable et criminel, qui devrait l’être pour tout le monde, ce sont les positions qu’il a prises sur les crimes sexuels et les viols commis par des prêtres catholiques, et les gestes qu’il a posés pour couvrir ces abominations. Pour en juger, considérez les faits, tout simplement.

Élu pape en avril 2005, celui qui s’appelait jusque-là le cardinal Ratzinger avait, auparavant, à compter de 1981, dirigé la Congrégation pour la doctrine de la foi.

Crimen sollicitationis, un document datant de 1962 et qui traite de la question de prêtres qui ont été compromis dans des affaires sexuelles avec des fidèles, dont des enfants, recommandait notamment de garder autant que possible le secret sur de tels scandales. Durant près d’un quart de siècle, le cardinal Ratzinger supervisera ce système de justice parallèle, largement inconnu du public, caché aux systèmes judiciaires et aux parlements, un système par lequel les coupables restent impunis et les victimes sont réduites au silence.

Des dizaines de milliers d’enfants, sans doute plus, ont ainsi souffert de torts immenses, dont certains ne se remettront jamais, aux mains de milliers de prêtres qu’un pseudo-État s’est ingénié à protéger, notamment en les cachant à la justice, en ne lui dévoilant pas des informations ou des preuves et en transférant les coupables ou présumés coupables d’une paroisse ou d’un pays à l’autre. Le pape Benoît XVI a joué dans tout cela un rôle de tout premier plan. En 2002 encore, au moment où éclataient les premiers grands scandales, il minorait la situation, et parlait sans rire de manipulation médiatique.

On dit beaucoup, ces jours-ci, que le tort du pape, dans ce dossier, aura été de ne pas avoir présenté d’excuses officielles aux victimes au nom de l’Église. C’est, on le voit, honteusement faux. De plus, le grand tort, dans toute cette histoire, c’est surtout celui de notre lâcheté collective : nous n’avons pas su exiger et obtenir que tous les coupables, le pape compris, soient jugés comme ils doivent l’être, et donc comme n’importe qui d’autre accusé des mêmes crimes.

Mais voilà que si le pape a pu longtemps être protégé par l’immunité que lui confère son statut de chef de (pseudo) État, il ne le sera plus demain, après sa démission. Qu’attend-on ?" 

Oui, qu’attendent nos laïcards ? Le deux poids-deux mesures et si évident qu’il n’est pas nécessaire de le détailler.

Les nouvelles dragonnades

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Ainsi, au cas où l’Assemblée nationale en serait d’accord, et grâce au Sénat et en particulier aux socialistes et apparentés qui en détiennent la majorité des sièges, une des particularités les moins flatteuses de notre histoire sera bientôt ravivée. Mme Laborde (secondée par M. Richard), auteure de la proposition de loi d’extension de la neutralité aux structures privées de la petite enfance a convaincu ses collègues de combler un prétendu « vide juridique » : les personnes qu’elle appelle les « assistant maternels » – en fait des assistantEs – ne seraient pas surveillées.

Enfin, pas assez. Certes pour les agréer les préfectures contrôlent leur « moralité » ainsi que l’hygiène et la sécurité du logement où elles accueillent les bambins (0 à 3 ans). Mais … avait-on pensé à examiner de près leur religion ? Eh bien non, avant Mme Laborde personne n’avait fait d’investigations poussées sur ce point capital.  Pourtant, on le voit bien dans les squares, les « nounous » qui s’occupent de petits enfants aux boucles blondes sont en majorité africaines, asiatiques ou arabes ; et certaines portent un foulard.  Personne avant Mme Laborde n’avait perçu que ce foulard est une attaque à peine voilée contre la liberté de conscience du mouflet. On peut s’étonner de savoir que la liberté de conscience existe pour des mineurs soumis jusqu’à 18 ans à l’autorité parentale… Qu’on se rassure : elle n’existe pas. Dans ce projet de loi, si on invoque « l’intérêt supérieur de l’enfant », ce n’est pas pour lui reconnaître une personnalité propre, mais au contraire pour réaffirmer que cette « liberté » signifie son contraire : le « droit fondamental des parents à choisir l’éducation de leurs enfants en fonction de leurs convictions ».

Dès lors, la «  neutralité » de l’Etat, et de ses agents, étendue à l’éducation privée, outre qu’elle traite tous les citoyens comme des fonctionnaires, n’a plus pour but celui que lui fixait la loi de 1905 : empêcher les corps constitués des religions—les Eglises—d’intervenir en tant que telles dans les affaires politiques, et faire que l’Etat traite sur un pied d’égalité toutes les convictions. Non : elle aurait pour objet, si on suit Mme Laborde et ses coreligionnaires du Sénat, si on l’étend aux structures privées, de préserver l’enfant de toute image qui soit différente des images approuvées par ses parents.

Il faut donc cacher à  l’enfant les images de la diversité, qui existe, et pas seulement dans les banlieues ; les images de la variété des pays, des langues, des gens, des opinions… qu’elle-il verra bien un jour. Si, Madame Laborde. Un jour, même poussé.e par une nounou dûment certifiée « athée », votre enfant apercevra un foulard !

Mais voilà, les concepteur.es de cette loi espèrent que non : ils s’imaginent engagés dans une course de vitesse entre les « républicains » et les « musulmans » et espèrent que les uns parviendront à faire disparaître les autres avant qu’un dommage irréparable ne soit causé aux cerveaux blonds.

Et en effet, depuis 2003 une offensive générale est menée contre la visibilité de l’islam, contre sa présence dans l’espace public—qui est l’espace de tous et non celui de l’Etat.  Si on pensait que le goût du sang était passé aux islamophobes depuis la loi de 2004 (proscrivant le port du foulard dans le secondaire), si on espérait qu’ils avaient eu leur dose d’humiliations et de pleurs infligés, d’espoirs et de carrières brisées, on se trompait. Nommée à la tête de la HALDE pour la désintégrer, Jeanette Bougrab renverse ses avis dans l’affaire Babyloup, et secondée par Elizabeth Badinter, fait approuver en appel le renvoi d’une salariée de crèche enfoulardée . Le même printemps, Jean-François Copé promet un code de la laïcité, mais n’en accouche pas. Chatel, ministre de l’Education, contredit une jurisprudence constante selon laquelle les mères d’ élèves peuvent s’habiller comme elles le veulent :  « Non » dit Chatel, « les mamans qui accompagnent les sorties scolaires sont (comme) des agents publics ».  Fillon, premier ministre, contredit à son tour Chatel. Mais les directeurs d’établissement et les profs excluent les mères voilées à nouveau, depuis la rentrée 2011, et leurs supérieurs annoncent tout uniment « qu’il n’y a plus de loi ». Car Guéant a dit qu’on ne peut modifier la loi de 1905, mais a présenté en octobre 2011 un « code de la laïcité » qui, prétendant « y apporter des précisions », y ajoute en fait des « instructions » autorisant les directeurs d’écoles à établir des règlements intérieurs discriminatoires.

D’annonce en reculade, puis en ré-avancée, d’instructions ministérielles en projets de lois, de désaccords entre les ministres en « codes » sans statut juridique, on pourrait croire le gouvernement désemparé. Désemparé, ou habile ? Il a adopté une stratégie de guérilla : attaques localisées, retraits immédiats si on n’est pas assez suivi ; si on l’est, petit territoire occupé, d’où on pourra lancer de nouvelles attaques, et avancer ainsi d’une colline à l’autre : ainsi s’organise le grignotage progressif de la loi de 1905.

La « loi—nounous » peut paraître marginale, et même « grotesque » comme certain.es l’ont dit au Sénat. Mais toutes ces lois et menaces de lois qui s’opposent à la laïcité vraie contribuent à renforcer l’idée que l’islam est tout juste « toléré » et ne doit pas se montrer. Mme Laborde, comme la plupart des « ultralaïcards » de notre pays, se réclame des Lumières pour fomenter la discorde. Et tous, étrangement, paradoxalement, perversement, prétendent dans le moment même où ils agressent des populations entières, œuvrer pour le fameux « vivre-ensemble » qui à leurs yeux implique – non, exige– que tu me ressembles.

C’est bien pour parvenir à ce but—que tu me ressembles pour que nous vivions ensemble—que dès 1681 Louis XIV lança les « dragonnades », puis révoqua l’édit de Nantes. Les paysans protestants étaient obligés de loger et de nourrir des dragons ; les tortures infligées par les dragons aux habitants étaient si atroces que certains villages, juste à la vue des militaires, se déclaraient catholiques. Beaucoup bien sûr faisaient semblant et se réunissaient pour pratiquer leur religion dans les « déserts »–endroits sauvages– d’où partirent les révoltes des Camisards. D’autres s’exilèrent dans le reste de l’ Europe.

Que veulent ces « ultralaïcards » ? Que comme les protestants, les musulmans se convertissent—mais à quoi au juste ? Qu’ils  passent dans la clandestinité, comme une moitié des protestants l’a fait ? Ou qu’ils s’exilent, comme l’autre moitié des protestants?

L’Etat français semble prêt à renouer avec cette histoire de persécutions religieuses, en excluant du marché du travail  les femmes portant le foulard. Les femmes en général sont deux fois plus au chômage que les hommes ; les descendantes d’immigrés quatre fois plus. Les femmes musulmanes qui portent le foulard sont elles complètement exclues grâce à des lois ad hoc de tous les emplois publics et de la plupart des emplois privés.  La « loi-nounous » supprimerait l’un des derniers métiers auquel elles peuvent encore prétendre.

Ce pays est-il prêt, pour légaliser les discriminations –  au lieu de les combattre – à utiliser l’arme des dragonnades : à entrer dans l’intimité des foyers, cette intimité qui est, selon les discrimineurs, le dernier endroit où les convictions de chacun.e sont protégées ? Ce pays est-il prêt à assumer l’indignité de ces méthodes, la honte de leurs fins ouvertement discriminatoires ? Est-il prêt à poursuivre une politique qui détruit lentement mais sûrement tout espoir de cohésion sociale en créant une caste de sous-citoyens poussés à l’exil ou à la rébellion ?

La « laïcité » revue et corrigée depuis 2004 n’est plus conforme ni à nos lois, ni à notre Constitution, ni aux Conventions européennes et internationales ratifiées par la France.  Les rois ont persécuté pendant des siècles les juifs, les protestants, les cathares, les vaudois, au nom d’une religion d’Etat : le catholicisme. En 1905 la république passe une loi pour rompre avec cet ordre catholico-monarchique. L’Etat est clairement délié de tout lien avec une religion quelconque, et garantit la liberté de conscience pleine et entière. Ceci signifie que les convictions des citoyens peuvent s’exprimer en privé comme en public, et ceci, quelles qu’elles soient. La tolérance que prêche le sénateur Richard est le contraire de la laïcité, en ce qu’elle suppose une norme, une « bonne conviction » par rapport à laquelle les autres convictions sont évaluées et « tolérées »–donc une forme de religion d’Etat. Or par la loi de 1905, c’est au contraire l’égalité de toutes les convictions entre elles qui est proclamée ; l’Etat ne doit ni en favoriser, ni en défavoriser aucune.

La notion de laïcité a subi depuis plusieurs années tant d’interprétations tendancieuses et de déformations qu’on assiste aujourd’hui au plus navrant des spectacles : celui d’un Etat laïc se livrant à une persécution religieuse.

Les élections présidentielles seront une occasion de savoir de quelle version de la laïcité se réclament les candidats : celle des dragons du 17è siècle ou celle de la république ? Lesquels vont s’engager à rendre à la laïcité son vrai visage, celui de la loi de 1905 ? De leurs réponses dépendra notre vote.

 Christine Delphy

PS. Meeting

Contre cette nouvelle politique de persécution, le Collectif MTE (Mamans Toutes Egales) organise, en partenariat avec le Groupe des Associations de Bagnolet, un meeting public

le jeudi 9 février 2012 à partir de 19h

au Cin’Hoche, 6 rue Hoche, 93170 Bagnolet (métro Galliéni) (métro Gallieni)

avec la particpation de : Anissa Fathi, Rokhaya Diallo, Jean Baubérot, Mireille Fanon Mendès-France, Lila Charef, Ndella Paye, Esther Benbassa, Ismahane Chouder, Joël Roman, Alima Boumediene, Christine Delphy,Saïd Bouamama, Françoise Vergès, Pierre Tevanian, Monique Crinon, Djamila Bekioui, Olivier Besancenot, Houria Bouteldja, Sonia Dayan Herzbrun, Olivier Lecour Grandmaison… et bien d’autres.

La fabrication de l’«Autre» par le pouvoir

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Entretien avec Christine Delphy

Propos recueillis par Daniel Bertaux, Catherine Delcroix et Roland Pfefferkorn

Publié dans Migrations et sociétés, vol. 23, n°133, janvier-février 2011

Catherine Delcroix : Peux-tu expliquer ce que cachent les dominants derrière la mise en avant permanente de la question de la différence et pourquoi veulent-ils parler à la place de ceux qu’ils désignent comme des “Autres” ?

Christine Delphy : Ce qui m’a beaucoup frappée depuis quelques années, c’est tous ces auteurs, y compris des gens qui sont notoirement  de droite comme Dominique Schnapper, qui prônent l’acceptation des  “Autres”, de l’“Autre”, sans jamais d’ailleurs dire qui c’est ni pourquoi il est
“Autre”. Et aussi le fait que tout le monde semble savoir qui est l’“Autre”, et donc qui est le “Même”.
Je connais bien cette question de l’“Autre”, parce que je suis une “Autre”. La femme est une “Autre”, c’est la grande “Autre”. On ne peut  pas la comprendre… Mais qui est ce “on” qui ne peut pas la comprendre ?  Pour elle-même, une femme n’est pas une “Autre”.
L’“Autre” c’est donc quelqu’un qui n’a pas droit à la parole. Tandis que “d’autres que les Autres” parlent des “Autres” mais ne se désignent jamais.  J’ai appelé ces derniers les “Uns”. Les “Uns” sont ceux qui ont le pouvoir de  désigner qui est “Autre”. Il y a des “Autres” parce qu’il y a des “Uns”. Ces “Uns”-là sont “derrière les autres” dans le sens où ils sont cachés ; mais les “Uns” sont premiers, les “Uns” sont ceux qui créent les “Autres”. Après ils se posent des questions sur ces “Autres”, et surtout : faut-il les accepter ?
Pourquoi parlent-ils à la place des “Autres” ? Il n’y a pas de mystère là dedans : ils parlent à la place des “Autres” tout simplement parce qu’ils ont fait les “Autres”. Ils n’arrêtent pas de raconter la “différence” des “Autres”, et donc de se recréer eux-mêmes sans arrêt comme “Uns”. Ils sont les détenteurs de la parole, ils sont en droit de nommer la société, de la diviser en groupes, dont ils sont le groupe dominant ; et cela se révèle par leur pouvoir à la fois de créer les “Autres” et de se créer eux mêmes comme “Uns”, comme “non-Autres”.

C. Delcroix : Quelles sont les conséquences pour ceux qui sont désignés  comme “Autres” ? La manière dont les “Uns” désignent les “Autres” a-t-elle  des conséquences, par exemple, pour se battre contre la précarité ?
Ch. Delphy : Si on se place à ce niveau du discours, ces gens qui souffrent de discrimination sont en même temps appelés des “Autres” : ces deux faits sont reliés dans la tête des “Uns” et sont reliés aussi dans la tête des “Autres”, à qui on répète sans arrêt qu’ils sont traités différemment
parce qu’ils sont différents ; que c’est en raison de leur altérité qu’ils subissent le traitement qu’ils subissent. On leur dit : « C’est parce que vous êtes Autres ». Les gens qui sont les “Autres” intériorisent cette explication.
Ils n’ont pas le pouvoir : ils n’ont pas le pouvoir de nommer, ils n’ont pas le pouvoir de retourner aux “Uns” l’appellation “Autres”, ils n’ont pas même le pouvoir de se nommer eux-mêmes. Leur nom leur est donné par les “Uns”. Jusqu’au jour où ils se rebellent un peu contre cela. D’ailleurs, je remarque
que les gens qui sont “racisés”, qui sont distingués d’une façon raciste, se rebellent plus facilement que les femmes, qui continuent à un certain niveau d’accepter qu’elles sont “Autres”. “Autres” que quoi ? Les féministes radicales disent qu’un « différent » implique un « référent ». Et qui est le référent en ce cas sinon les hommes ? Et pourquoi seraient-ils en position d’être le référent ? D’être le modèle ? Mais très souvent les femmes acceptent. Même certaines féministes acceptent qu’elles
sont « différentes » et se mettent à gloser sur cette différence : qui serait bonne ou qui serait mauvaise, sans se demander pourquoi ce doit être elles qui sont « différentes ».

C. Delcroix : Peux-tu parler aussi de l’altérisation très profonde des Arabes et
des Noirs qui, dans la société française, sont présentés comme responsables
de la violence sexiste de manière unilatérale1 ? Comment cette opposition
entre les sexistes et les antiracistes est-elle apparue ?

Ch. Delphy : La société française dans son ensemble, avec l’aide d’une grande partie des femmes qui se disent féministes, est arrivée à faire d’une pierre deux coups : d’une part, à accuser toute une partie de la population de défauts ignobles — elle serait non seulement sexiste mais  aussi homophobe, antisémite — et, d’autre part, à absoudre complètement de sexisme la société dominante. Le résultat, c’est qu’on ne parle plus du sexisme général de notre société, tous hommes confondus. Par exemple,Élisabeth Badinter prétend que « chez les Français de souche, que ce soit
dans le judaïsme ou le catholicisme, on ne peut pas dire qu’il y ait une  oppression des femmes »(2) .
Or, quand en 1970 nous avons recréé le mouvement féministe, ce n’est pas au sexisme des Arabes que nous pensions. Comme tous les travailleurs immigrés, ils essayaient de se faire oublier ; et nous, en tant que Blanches, nous n’avions quasiment pas de rapports avec eux. On pensait au sexisme de nos pères, de nos frères, de nos copains. Et voilà que tout d’un coup on apprend qu’il n’y a pas d’oppression des femmes « chez les Français de souche » ! On a vu plusieurs manifestations contre les violences exercées contre quatre femmes : les quatre avaient des prénoms arabes. C’était très peu de temps après que l’enquête nationale sur les violences envers les femmes en France (ENVEFF) soit
publiée(3). Et aujourd’hui, des comptages sont faits tous les ans ; chaque semaine deux à trois femmes sont tuées par leur mari ou leur compagnon. Mais les Monique, les Françoise tuées par des compagnons blancs comme elles, où sont-elles mentionnées dans ces manifestations ?
Une Gofrane ou une Shérazade morte aux mains d’un type qui s’appelle Ahmed ou Sofiane est-elle plus morte qu’une Monique ou une Marie morte aux mains d’un type qui s’appelle Pierre ou Bertrand ? Toute cette campagne, qui dure maintenant depuis 2003, sur le sexisme
des Arabes et des Noirs, a deux effets, tous les deux désastreux, sur la société française. D’abord, le discours sur la violence spécifique, extraordinaire des descendants d’immigrés africains, coexiste avec le discours — qu’à la fois il contredit — sur la nécessité de mettre fin aux discriminations
racistes. On accuse les victimes de discriminations racistes d’avoir “la rage” et on dit en somme que « ces gens » ne sont pas méritants : ce sont des sexistes, des antisémites, des homophobes. Alors, sont-ils dignes d’être défendus contre les discriminations ? Ou au contraire, méritent-ils qu’on se méfie d’eux et qu’on leur refuse emploi, logement, promotions ? La coexistence de ces deux discours ne peut durer sans que l’un des deux gagne. Et on voit bien lequel gagne. Donc le racisme gagne.
Ensuite, il n’y a pas que le racisme qui gagne. Le sexisme gagne aussi. En effet, le discours sur le sexisme extraordinaire des Noirs et des Arabes, outre qu’il conforte le racisme, conforte le sexisme, en faisant apparaître le sexisme “ordinaire” des Blancs comme bien peu de chose, et finalement
comme éteint ou en voie d’extinction. Or, en accusant les Noirs et les Arabes d’être les seuls sexistes, et en particulier en prétendant que le foulard ou le voile sont les seuls symboles patriarcaux, tandis que les talons hauts, le maquillage, la chirurgie esthétique sont exempts de sexisme, ils provoquent de façon tout à fait prévisible une réaction de défense.
Et cette réaction, comme l’action initiale, est extrême. Par exemple, elle présente le foulard comme un « simple morceau de tissu », ce qu’il n’est évidemment pas, de même que des talons aiguille ne sont pas « de simples chaussures ». Car le vêtement, tout vêtement, dit quelque chose, et même plusieurs choses. Les vêtements sont genrés : ils signifient, entre autres choses, la hiérarchie entre hommes et femmes. Et les vêtements des femmes, qu’il s’agisse des talons hauts, avec la réduction de la mobilité et du confort qu’ils entraînent, ou du voile intégral (niqab), qui limite aussi la mobilité et le confort, disent clairement que pour plaire aux hommes les femmes doivent “volontairement” se mettre dans des situations où leur infériorité statutaire est marquée, à la fois par le sens (compris par
tout le monde) du vêtement et par les conséquences concrètes qu’il entraîne (comme l’incapacité de courir, et donc la vulnérabilité), conséquences qui font d’ailleurs partie de son sens.
Malheureusement, au lieu de faire une critique féministe de l’ensemble de ces vêtements, de ce qu’ils signifient, que ce soit la préservation d’une pudeur non exigée des hommes (le voile) ou la disponibilité sexuelle, également non exigée des hommes (les vêtements “sexy”), des conséquences
sur le confort, la santé, la mobilité qu’ils provoquent, beaucoup de féministes en sont venues à ne dénoncer comme sexistes que les vêtements non occidentaux, tels le foulard ou le voile, tandis qu’elles banalisent comme “jolis” leurs équivalents occidentaux ; de plus, elles apportent leur
appui aux politiques qui les interdisent.
Or ces interdictions faussent nécessairement la discussion. Car aucun vêtement ne devrait être interdit. En revanche, la critique féministe devrait être libre. Mais critiquer les connotations genrées d’un vêtement ne peut se faire que si cela n’entraîne pas une atteinte à la liberté légale de s’habiller
comme on veut (sachant que même cette liberté légale est encadrée par la notion d’“ordre public” et que, sur le plan sociologique, ce qu’on veut est socialement déterminé). Or, dès lors que cette critique, d’une part, ne s’applique qu’à certains vêtements et, d’autre part, est présentée comme la justification d’une punition, elle devient intenable. De même, puisque le sexisme des Arabes et des Noirs est présenté comme le seul sexisme existant, la réaction à cette accusation est de nier
l’existence de tout sexisme ; ce qui est absurde, mais compréhensible dès lors que cette accusation est utilisée de façon discriminatoire et à des fins discriminatoires. Or, de même que pour les vêtements, une majorité de féministes a accepté que des hommes politiques se présentent comme des défenseurs de la femme, alors qu’ils n’ont jamais pris le féminisme au sérieux ni entendu une seule des revendications féministes ; de plus, cette majorité de féministes a accepté d’appuyer, au moins de façon tacite, cette discrimination entre hommes blancs et hommes “de couleur” : cette aile des féministes a donc accepté la thèse susmentionnée d’Élisabeth Badinter… tout en prétendant obtenir une loi contre les violences. Cette demande n’avait jamais été très audible, mais elle est devenue complètement incompréhensible. De quelles violences s’agit-il ? Le plus grand reproche que l’on puisse d’ailleurs faire à cette aile du féminisme est d’avoir manqué l’occasion qui lui était offerte sur un plateau de dénoncer ces personnages politiques — de tous bords — pour leur indifférence et leur inaction, qui sont la preuve de leur sexisme militant.

Il en est résulté non seulement une justification de la discrimination raciste, mais aussi une régression majeure dans la lutte contre le sexisme : la France blanche s’est sentie purgée de son sexisme, qu’elle a ainsi exilé et interné dans le département de la Seine-Saint-Denis. On n’avait plus
besoin de parler des femmes ou des hommes, on pouvait ne parler que des musulmans et du foulard, où s’était concentré tout le mal. Les populations visées, quant à elles, femmes et hommes confondus, devant une accusation qui était en réalité une opération d’exorcisme, ne pouvaient que refuser l’ensemble du procédé. Le pouvoir a néanmoins réussi à les diviser en suscitant des organismes comme Ni putes ni soumises, un petit groupe de femmes dont la version du féminisme était de pouvoir s’habiller de façon “féminine” comme les femmes blanches, et qui ont été largement
subventionnées et mises en avant tant par la gauche que par la droite.

Nous en sommes là aujourd’hui. Une seule opération a fait progresser le racisme, tout en rendant le sexisme invisible : celui des Blancs, parce que le sexisme “n’existe pas chez eux”, et celui des Noirs et des Arabes, parce qu’il est indéniablement raciste de faire d’eux des boucs émissaires.
La vérité n’a pas pu être dite. Pourtant elle est simple : l’ensemble des cultures(4) qu’on peut identifier aujourd’hui sur le sol européen sont des cultures qui reposent sur des structures sociales et des idéologies patriarcales et qui engendrent des comportements individuels sexistes.
Certains pensent que les Arabes et les Noirs sont plus sexistes que les Blancs ; mais mesurer le sexisme d’un pays pour le comparer à celui d’un autre, a fortiori comparer deux provinces ou encore deux types de population exigerait la mise au point de définitions du sexisme : parle-t-on par exemple du degré de liberté des femmes, de leur degré d’indépendance économique, ou du “machisme” perçu des hommes, ou encore de tout cela à la fois ? Or il n’existe pas d’accord sur la définition du sexisme, donc encore moins sur les méthodes qui permettraient de le mesurer. Tant que nous sommes dans l’incapacité de mesurer le sexisme d’un groupe ou d’une nation, il faut assumer qu’à l’intérieur d’un même pays, où les grandes structures patriarcales, économiques et légales sont par définition les mêmes, les variations idéologiques et de comportements individuels ne peuvent être grandes ; il faut assumer que les Noirs et les Arabes ne sont pas moins sexistes que les autres, mais aussi, par voie de conséquence, qu’ils ne le sont pas plus.

Je sais que cette assertion va à l’encontre de la perception ordinaire au sein de la population, y compris chez les sociologues. Cette perception est que les Africains en général sont plus sexistes que les “Occidentaux”. C’est cet a priori qui s’exerce à l’endroit des personnes d’origine africaine, quand bien même elles sont nées et ont été élevées en France ou dans un autre pays occidental. Mais nous portons sur ces personnes un regard qui, au lieu de chercher les ressemblances entre elles et les autres Français, cherche les différences : suppose, cherche et trouve des différences, et les met en valeur au détriment des ressemblances.
Ces différences peuvent exister ou être fantasmatiques, ou les deux à la fois. C’est une chose connue, mise en évidence par Letti Volpp (5), que le même comportement est attribué dans le cas d’un homme blanc à sa psychologie individuelle et dans le cas d’un homme “de couleur” à sa “culture étrangère”, ou plutôt présumée étrangère en raison de la nationalité de ses parents ou grands-parents. Dès lors que le sexisme est attribué, via une origine nationale ou ethnique “étrangère”, à une
culture également étrangère, le sexisme de l’individu est vu comme appartenant à cette culture étrangère, et il est plus mis en relief, plus remarqué que le sexisme ordinaire de notre propre culture, car la culture propre d’une personne, fût-elle sociologue, tend à être naturalisée, à n’être pas vue comme une culture ; le sexisme ordinaire qui fait partie de cette culture tend par conséquence à être minimisé, voire ignoré, comme élément culturel.

Un exemple de cela est que l’assassinat de femmes arabes ou musulmanes, à coups de pierres ou par le feu, par des hommes arabes ou musulmans, nous semble plus horrible que l’assassinat d’une femme blanche par un homme blanc à coups de poing. Nous n’approuvons jamais le meurtre, mais certaines méthodes — le feu, les pierres — nous semblent plus horribles que tuer à mains nues, parce que cette dernière méthode est courante en Occident. Le résultat — la mort — est le même, mais les
jurys appliquent des peines beaucoup plus lourdes aux meurtres commis avec des méthodes exotiques qu’aux meurtres commis à mains nues. Cette dernière technique de mise à mort est implicitement vue comme une réaction “humaine”, “spontanée”, due à un état émotionnel lui aussi
“humain” et “spontané” : battre à mort — qu’il s’agisse des gestes ou de l’état émotionnel où doit se mettre le meurtrier pour les accomplir — est vu comme “ordinaire”, “pouvant arriver à tout le monde”, faisant partie des extrêmes auxquels tout individu peut être conduit dans sa vie, auxquels
il peut être conduit par la vie. Ainsi les meurtriers de femmes, tant qu’ils sont “de souche”, sont-ils vus comme les protagonistes d’un “drame passionnel” si ce sont des amants ou des maris ou comme des “monstres” (des fous) si ce sont des inconnus, et toujours comme des individus. Les meurtriers non “de souche” sont vus comme des marionnettes — interchangeables — agies par les superstitions
archaïques de leur culture. On n’a pas besoin de psychologie avec eux : il suffit de dire : « Ils sont turcs ».

Roland Pfefferkorn : À propos du foulard ou du voile, j’aimerais que tu reviennes
sur la manière dont les comparaisons internationales sélectives ont
été utilisées dans l’argumentation par rapport à la situation française. Il me
semble clair qu’on déplace les problématiques et que, en même temps, ce
déplacement permet de privilégier l’émotionnel chez beaucoup de gens.
Peux-tu revenir sur cet usage sélectif des comparaisons internationales ?

Ch. Delphy : Je parlais récemment avec une femme journaliste à la télévision
du débat sur l’interdiction du foulard à l’école et du fait que cela
pénalisait de jeunes Françaises. Elle en était d’accord mais elle pensait que
cette interdiction pouvait aider… les Iraniennes ! Quand je lui ai demandé
en quoi, elle m’a répondu que cela pouvait « être un signe ». Mais un
signe de quoi et dirigé vers qui ? On ne peut comprendre ce qu’elle voulait
dire qu’en s’inscrivant à l’intérieur du mythe national qui voit la France
comme phare et guide des nations. Dans ce paradigme, dès que les
Français font quelque chose, à l’étranger on se dit : « Ah, les Français font
ça ! ! Ça doit être intéressant ! Et si on faisait la même chose ? ». Mais
les autres pays ne se disent pas cela, ils sont dans leur propre mythe
national, pas dans le nôtre, et ils ne nous voient pas comme un exemple.

Il faut qu’on se mette bien cela dans la tête. Je trouve triste que des
gens aient cette vision… qu’ils imaginent encore la France comme une
espèce de fanal qui inonde de sa lumière les autres pays. Parce que c’est
une illusion. Et ce n’est pas du tout ainsi que la France est perçue, surtout
dans les pays naguère colonisés. Ce n’est pas parce qu’on interdit le
foulard sur le sol français que ça va arranger la situation en Algérie. Au
contraire, tout ce qui est francophile ou même francophone est perçu en
Algérie comme appartenant au « Parti de l’étranger », et l’Algérie ferait
plutôt le contraire de ce que fait la France, par principe. En nous croyant
un exemple, dans notre rêve franco-français, nous sous-estimons complètement
le ressentiment qui continue d’exister en Afrique du Nord, et en
Afrique tout court, contre la France, contre toutes les puissances coloniales.
On ne veut pas en tenir compte, on se raccroche à notre version du
conflit, une version pro-colonialiste, et on refuse de voir ce ressentiment.

De la même façon que l’on ne veut pas tenir compte de ce qui risque
d’arriver en France. J’entends beaucoup de gens dire que la loi de 2004
interdisant le foulard à l’école est très bien. Ils disent : « Ça s’est très bien
passé », voulant dire par là que les filles enlèvent leur foulard (et celles
qui ne l’enlèvent pas et qui ne vont plus en classe, on n’en parle pas, c’est
mal élevé). En effet, que peuvent-elles faire, ces élèves ? Elles enlèvent
leur foulard à l’entrée de l’établissement et le remettent à la sortie. Ça s’est
très bien passé dans le sens qu’il n’y a pas eu de bombe dans les écoles. Mais enfin, il faut voir plus loin : ces jeunes filles vont au collège, puis
au lycée pendant sept ans ; pendant sept ans de leur vie elles sont
humiliées matin et soir — et entretemps — car toutes leurs camarades
savent et qu’elles portent un foulard et qu’elles ont été obligées de le
retirer à la porte de l’établissement. Elles vont devenir adultes. Les
Algériens n’ont pas oublié les 130 ans de colonisation et ils n’ont pas
oublié les huit années de guerre. Ces jeunes filles vont-elles oublier ces
sept années d’humiliation ? Je ne le pense pas.

Quand elles vont devenir adultes, c’est là qu’on verra ce qu’on a fait,
qu’on verra vraiment le résultat de la loi. On a créé encore un autre
clivage, comme s’il n’y en avait pas déjà assez. On a empiré les choses.
Car si elles portent le foulard, c’est parce qu’il y a quelque chose qui ne
va pas ; et ce quelque chose qui ne va pas, pour commencer, c’est le
racisme qu’elles subissent. Sinon elles ne porteraient pas ce foulard, qui n’est pas un foulard
maghrébin. Ce n’est pas la continuation d’une tradition ou d’une coutume
familiale. La moitié ou plus de leurs parents, loin de les forcer à le porter,
s’y opposent. Dans la génération des parents cela ne se faisait pratiquement
pas. Cette génération croyait à l’intégration. Mais la génération
suivante a vu le résultat de cette croyance : aux yeux de la nouvelle génération,
il n’y a pas d’intégration, et leurs parents se sont fait rouler
dans la farine. Leur façon de se rebeller, c’est de porter le foulard. Si,
quand elles se rebellent contre un traitement qu’elles trouvent injuste,
on leur répond par une punition injuste elle aussi, ça ne va pas arranger
les choses. On peut taper sur la tête des gens, et quand ils la relèvent,
retaper, mais il faut être conscient que c’est une conduite à risques. C’est
celle de la France aujourd’hui.

R. Pfefferkorn : Par rapport à ces filles exclues de l’école à qui on refuse le
droit à l’éducation, l’interdiction du foulard n’est en rien une mesure féministe.
La moitié des filles qui ont été exclues en France, l’ont été en Alsace et en
Moselle, c’est-à-dire dans les trois départements non laïques. Or en Alsace et
en Moselle il y a des curés, des rabbins et des pasteurs qui donnent des
cours de religion au sein des établissements scolaires publics, qui siègent
dans des conseils de classe, y compris dans des établissements où on a exclu
des filles(6). La contradiction apparaît là particulièrement grotesque. De plus, jamais il n’y a eu en France une campagne publique en faveur de la laïcité dans ces trois départements…

Ch. Delphy : Là on est face à une situation paradigmatique. Il est clair
que le ressort des campagnes anti-foulard n’est en rien une opposition
à la religion en général. Le ressort est le racisme. Ce n’est pas à la
religion qu’on en a, parce que les autres religions sont non seulement
tolérées mais favorisées et subventionnées en Alsace-Moselle, et en
Guyane, au sein de l’école publique, au détriment des non-croyants qui,
garçons et filles, doivent trouver des excuses pour ne pas subir les cours
de religion. C’est en réalité une religion précise — l’islam — qui est refusée
et attaquée par des gens qui prétendent qu’ils ne peuvent supporter
aucune religion. Cependant, on voit qu’ils ont une grande tolérance pour
les religions chrétiennes. En fait ils les ont intégrées comme des éléments
culturels, et ils ne les voient plus comme des religions avec la connotation
péjorative qu’ils donnent à ce terme. Comme si la culture était une chose
et la religion une autre. Or la religion fait partie de la culture, et vouloir
l’en exclure est absurde. La religion n’est qu’un des aspects d’une culture
qui est sexiste de bout en bout. Mais enlevons la religion de la culture — par exemple parmi les “déchristianisés” français, la majorité des gens en France — trouve-t-on moins de sexisme ? Absolument pas. D’ailleurs, trouve-t-on moins de christianisme chez les athées ? Cela semble une
question absurde, et pourtant…
Les laïcards vivent dans un pays catholique, ils prétendent que le catholicisme n’est pour eux qu’une série d’églises — gothiques ou romanes — seulement des monuments pour lesquels leur intérêt est strictement esthétique, mais en même temps ils nient que le catholicisme soit un des piliers
de l’ensemble de leur culture. Par ailleurs, ils se déclarent opposés à tout
esprit religieux et partisans d’une séparation absolue entre le domaine
politique et la religion. Cette position est pourtant contraire à la loi de
1905, qui stipule que les Églises ne doivent pas intervenir ès qualités dans le
débat politique, mais qui n’empêche pas les gens d’avoir leurs convictions ;
nombre de politiciens actuels, comme François Bayrou ou Christine Boutin,
se disent ouvertement catholiques et déclarent haut et fort que leurs convictions
religieuses informent leur morale et leur politique. D’ailleurs,
comment pourrait-il en être autrement ? Pourraient-ils laisser leurs convictions
à la porte du Parlement ? Et pourquoi le feraient-ils ? Mais nos
intellectuels ainsi que de nombreux autres politiques chrétiens semblent
ignorer les musulmans et redouter qu’ils n’introduisent leurs convictions
dans la vie politique. Or c’est sûr que quand des musulmans croyants
entreront dans la vie politique, ils n’auront aucune raison de laisser leurs croyances à la porte. Que les musulmans, comme les catholiques et les
protestants, aient droit à leurs croyances et les expriment, où que ce soit,
c’est en cela que consiste la liberté de conscience garantie par nos
Constitutions et nos conventions internationales. Les Églises sont exclues
du fonctionnement politique, pas les consciences. Les députés qui étaient
opposés à l’avortement (en France, en 1974) ont voté contre, et personne
n’a dit que c’était illégitime parce que cette opinion était liée à leurs
convictions religieuses.

Pour en revenir aux hyper-laïcs, qui prétendent qu’il faut faire dans la
vie publique comme si les religions n’existaient pas, très curieusement ils
passent leur temps non seulement à étudier l’islam, mais à l’expliquer
aux musulmans. Les grands “spécialistes” de l’islam que sont Bernard-
Henri Lévy et Caroline Fourest font assaut de citations de hadiths et de
sourates et deviennent des exégètes du Coran. Ils expliquent, comme
le fait aussi le Premier ministre, que le foulard ou le niqab « ne sont
pas des obligations religieuses pour les musulmanes ».

Nous sommes ainsi en pleine confusion, et même en pleine schizophrénie.
Ces contempteurs des musulmans prétendent à la fois rejeter
toutes les religions, la religion, et en même temps… chercher la “véritable”
religion, qui serait, elle, acceptable !

L’État, par exemple, se mêle de fabriquer un « islam de France », et
c’est le Premier ministre qui le définit, en excluant le niqab de cet islam-là.
Mais c’est complètement contradictoire avec la loi de 1905 et la liberté
de conscience et de culte. Les gens ont le droit de croire à ce qu’ils veulent,
et il n’y a donc pas de “bonne” ni de “mauvaise” interprétation de
l’islam — ou de l’astrologie — du point de vue de la loi, du point de vuede l’État. Car la loi de 1905 met sur le même pied toutes les croyances,
l’astrologie et le voltairisme, le bouddhisme et l’athéisme. L’astrologie a
plus d’adeptes en France — et ailleurs — que toute autre foi : Ronald
Reagan par exemple, lorsqu’il était président des États-Unis, ne prenait
jamais une décision importante tant que certains signes du zodiaque
n’étaient pas dans les bonnes maisons (je ne comprends pas ce que celaveut dire, mais Reagan, lui, comprenait). L’État n’a tout simplement pas à
intervenir dans les questions religieuses, dans les convictions individuelles :
c’est là l’une des libertés fondamentales. Mais cette liberté-là, les Français,
qui se la sont donnée sur le papier, sont incapables de la vivre : elle leur
semble trop grande. C’est ce refus de la liberté que l’on voit à l’oeuvre
dans cette contradiction qui montre des athées confirmés se plongeant
dans le Coran pour le réinterpréter après des milliers de théologiens musulmans, prétendant connaître l’islam mieux qu’eux. Et c’est au nom de
la séparation des Églises et de l’État qu’ils encourent ce ridicule ! Voilà
des gens qui ne supportent pas la liberté de conscience, et qui voudraient
revenir aux périodes antérieures, où l’État dictait aux gens ce qu’il fallait
penser.

C. Delcroix : Quelle est la place du Mouvement des indigènes de la République
dans ce processus ? Peut-il jouer un rôle dans la lutte contre la précarité
dans la société française ?

Ch. Delphy : Le Mouvement des indigènes de la République est très
important dans ce moment de l’histoire française et de la lutte contre
le racisme, qui est différente de la lutte contre la précarité. Car la
lutte contre la précarité concerne tout le monde, tandis que la lutte
contre la discrimination ne concerne que les gens discriminés(7). Ce mouvement
est important parce qu’il est une des réactions à la loi contre le
port du foulard à l’école. C’est une réaction de lutte et de radicalisation.
Et c’est ce qu’il faut comprendre : maintenant, à chaque répression,
la protestation contre l’inégalité et le racisme prendra des formes plus
radicales et plus déterminées. Ce mouvement a renoncé à se fondre dans
les grands mouvements réformistes — et blancs — de lutte contre le
racisme, qui voient le racisme d’abord, sinon uniquement, comme l’idéologie
des personnes racistes et non comme un système qui comprend certes
ces attitudes, mais aussi et surtout des mécanismes de discrimination, ainsi
que les effets de ces mécanismes et des attitudes racistes contre d’autres
personnes. Le Mouvement des indigènes de la République voit le racisme
comme un système ; et sa forme de lutte n’est pas une communication
morale en direction de la société blanche, du style « ce n’est pas bien, le
racisme », mais un message de dénonciation et d’appel à l’autoorganisation,
message destiné aux indigènes “sociologiques” : aux descendants
d’immigrés issus de la colonisation.

C’est évidemment uniquement ce type d’organisation qui risque de
faire bouger les choses. Les associations du type Ligue des droits de
l’homme (LDH) ou Mouvement contre le racisme et pour l’amitié entre les
peuples (MRAP), qui sont contrôlées par des Blancs, refusent de voir le
caractère systémique de la discrimination raciale. L’une des preuves de
cela est la façon dont nous parlons de “lepénisation”, comme si avant
Le Pen le racisme n’existait pas ! Or non seulement les “idées” racistes existaient, mais surtout l’organisation raciste de la société existait. Le Pen n’avait pas — et n’a toujours pas — le pouvoir de créer cette organisation.
Parler de “lepénisation” c’est réduire le racisme à des “idées”. C’est aussi ce qu’ont fait les plus connus des sociologues et philosophes spécialistes du racisme : pour eux le racisme est un ensemble d’idées, et ce qui est important à leurs yeux, c’est de classer ces idées selon…
d’autres idées : selon qu’elles sont de type “biologiste” ou de type
“culturaliste”, etc. Ils s’intéressaient uniquement aux personnes professant
des opinions racistes lors d’entretiens. Ils n’étudiaient pas les victimes du
racisme ; d’ailleurs, à leurs yeux, il n’est pas sûr que ces victimes existaient
en tant que victimes, puisqu’ils n’étudiaient pas la discrimination raciste,
étude qui leur semblait trop compliquée ; ils estimaient que c’était à
“l’Administration” de leur fournir des données sur ce sujet. Comme si
“l’Administration” avait des données sur la discrimination ! Leur souci majeur
était de comprendre les racistes, et ils le faisaient avec beaucoup
d’empathie, trouvant des explications qui ressemblaient étrangement
à des circonstances atténuantes : ainsi on trouve des théories qui présentent
comme inévitable le fait que des prolétaires blancs menacés par une
mobilité descendante s’en prennent aux prolétaires “de couleur”(8). Ainsi, le
racisme — des Blancs — est quasiment naturalisé par cette “théorie” ;
par ailleurs, les actes racistes sont négligés et les victimes ignorées.

On retrouve cette naturalisation dans le refus général, y compris chez
les intellectuels progressistes, de reconnaître la spécificité de l’organisation
raciste et sexiste de la société, de ce que j’appelle le système de castes :
racistes ou de genre. Ces intellectuels considèrent qu’il n’y a pas de
problème spécifique, ils affirment que nous nous trouvons devant un
“simple” problème de classes sociales. Certes, les classes sociales existent,
et la majorité des personnes “castées” sont dans la classe inférieure ; c’est
le but ou en tout cas l’effet principal du système des castes. Cependant,
ces mêmes intellectuels n’ont pas d’explication pour le fait que les
femmes, les Noirs et les Arabes soient non seulement dans la classe inférieure,
mais de plus dans la strate inférieure de cette classe. Et en fait
ils n’ont pas d’explication parce qu’ils estiment qu’il n’y a pas besoin
d’explication.

Lors d’un passage à la télévision, Emmanuel Todd soutenait cette
position : selon lui, le problème des “jeunes de banlieue” est un problème
de classe, bref, Noirs et Blancs sont pareillement opprimés par le capitalisme.
Et quelques minutes plus tard, il ajoutait : « Et bien entendu, les Noirs et les Arabes se retrouvent en bas ». Mais est-ce un phénomène spontané ? Ces gens tombent-ils, d’une façon quasiment physique, au fond de la classe, comme s’ils avaient une densité corporelle supérieure ? Le
fait que ce soient toujours des gens “de couleur” — et des femmes — qui
sont au bas des classes déjà inférieures ne requiert-il pas d’explication
sociologique ? Ne s’agit-il pas d’un phénomène social ? Or, s’il n’est pas
social, alors c’est un phénomène naturel ; ces gens posséderaient des
caractéristiques qui les prédisposeraient à “tomber”, à être en bas. Et
évidemment, ces intellectuels ne se demandent pas plus pourquoi les
Blancs et les hommes surnagent sur les strates supérieures de chaque
classe sociale. Pourquoi ont-ils un tel avantage ? Par hasard, n’en seraient-
ils pas les organisateurs ? Bref, n’existerait-il pas un autre système qui se
combine avec le système de classes ? On est donc confronté-e à des
présupposés naturalistes qui sont si ancrés, y compris chez les intellectuels,
qu’ils ne sont pas exprimés. Emmanuel Todd, par exemple, n’a même pas
eu conscience de se contredire à deux minutes d’intervalle : d’abord les
racisés n’avaient « pas de problème spécifique », et deux minutes plus tard
ils « tombaient bien entendu au fond ».

Dans le domaine de la pratique militante des associations antiracistes,
le discours était aussi privilégié par rapport aux actes. Aujourd’hui encore,
ces grandes associations, contrôlées par des Blancs, quand elles intentent
des procès, le font plus souvent contre des propos racistes, pas contre des
actes racistes. En ce domaine, l’exceptionnalité française est marquée :
aux États-Unis, un accent contraire est mis. La parole est plus libre, mais la
discrimination de fait est pourchassée.

Ainsi la théorie comme la pratique antiracistes se sont-elles révélées
jusqu’à présent inutiles ou contre-productives. Sans parler des grandes
arnaques historiques telles que « Touche pas à mon pote » par lesquelles
les mouvements de révolte comme la fameuse Marche pour l’égalité
de 1983 — renommée avec familiarité et inexactitude “Marche des
Beurs” — ont été récupérés, transformés en mouvements culturels et ainsi
stérilisés par l’establishment politique. Et ça continue aujourd’hui, comme le
montre l’exemple de Fadela Amara entre autres.

L’amertume des citoyen-ne-s français-es né-e-s en France de parents
qui étaient des sujets de l’Empire français en Afrique est immense, et elle est
très sous-estimée par la population blanche, y compris la population universitaire9.
Il n’est que de lire les deux derniers livres de Saïd Bouamama, sociologue, qui n’a jamais arrêté de militer depuis la Marche pour l’égalité. Dans La France : autopsie d’un mythe national, ouvrage paru en 2008, il s’adresse à tout le monde, mais en fait surtout aux Blancs, et il explique
avec patience et pédagogie que non, la France d’aujourd’hui n’était
pas contenue comme un embryon dans le village gaulois d’Astérix ; que
oui, elle a de multiples origines, avant même d’être envahie par les Blacks
et les Beurs ; que l’apport de ceux-ci n’est pas plus à dédaigner que
celui des Bretons, des Corses et de toutes les cultures qui constituent la
culture “nationale” ; que notre pays n’est pas plus unique qu’un autre,
puisque chaque pays est unique(10). Bref, il reprend en sociologue le travail
des historiens, et surtout de Suzanne Citron(11), et tente de désamorcer les
bombes contenues dans le nouveau nationalisme français.

Dans Nique la France, devoir d’insolence, un livre collectif de la Zone
d’expression populaire (ZEP), Saïd Bouamama a écrit la plus grande partie
du texte d’analyse, et celle-ci est la même. Mais le ton du livre, donné dès
l’introduction qui vaudrait la peine d’être citée en entier, est entièrement
différent. C’est un appel au regroupement : les individus racisés ne se
laissent plus culpabiliser par l’accusation de communautarisme ; ils revendiquent
leur communauté comme un endroit de confort où on n’est pas méprisé,
un endroit de ressourcement, avec des gens qui vivent les mêmes choses
que vous ; un endroit de contact avec ses origines, qui ne sont plus honteuses ;
et un endroit de lutte contre une communauté de sort : l’oppression(12) . C’est aussi une déclaration de rupture avec une “communauté blanche”
qui n’a cessé de les trahir en les isolant, en les adoptant au compte-
gouttes, en parlant pour eux, en définissant pour eux le racisme dont ils
souffrent, en décidant à leur place de leur façon d’apparaître, de lutter,
de penser, d’être. Rupture avec la “communauté blanche”, mais aussi et
surtout rupture avec le sentiment intériorisé de son infériorité, rupture avec
la résignation de n’être jamais “dans la norme”, rupture avec la patience,
rupture avec l’humilité, rupture avec l’acceptation d’un moins d’être. C’est
dans cette prise de conscience de ce que les mouvements antiracistes autant
que les partis ont exigé des racisés, et dans la rupture avec le consentement
à ces exigences, qu’il faut voir l’importance du Mouvement des
indigènes de la République et de tous les groupes qui adoptent la même
démarche. Désormais, rien ne sera plus comme avant.

R. Pfefferkorn : En même temps, en France, le monde ouvrier a largement été
alimenté par l’arrivée de migrants, gens venus d’ailleurs, notamment des
provinces, des “provinces” européennes de l’autre côté de la frontière… puis
des “provinces” colonisées au-delà de la Méditerranée. Mais les premiers
étaient européens, leurs visages étaient européens, ils n’avaient pas besoin
de ce savon spécial pour enlever la “marque” sur leur visage.

Ch. Delphy : Là est toute la différence. On se souvient des pogroms
anti-italiens du Midi, des pogroms anti-polonais du Nord dans l’entredeux-
guerres. Mais leurs enfants ne sont pas appelés « immigrés de la
deuxième, de la troisième génération »… Personne n’appelle Sarkozy un
« immigré de la deuxième génération », ce qu’il est dans la logique appliquée
aux enfants d’immigrés africains. Ce n’est que pour cette population-
là, française ou autre, celle dont les parents ou grands-parents sont
venus des anciennes colonies, que le statut d’immigré devient héréditaire, ce
qui est, il faut le souligner, totalement absurde, puisque, par définition, un
immigré n’est pas né en France. Or, avec cette immigration postcoloniale,
le statut de colonisé ou d’ancien colonisé contamine la génération
des enfants, mais aussi celle des petits-enfants. Et c’est pour cette raison
que je soutiens que nous nous trouvons aujourd’hui devant une situation et
des problèmes qui sont des situations et des problèmes de castes, des
castes qui sont ici, comme aux États-Unis, vécues et rationalisées sur un
mode racial. Cela aurait pu être évité. Cela ne l’a pas été, même si une
partie de l’immigration maghrébine a pu se constituer en ce que des
auteurs ont appelé la « beurgeoisie », ce qui n’empêche pas qu’elle
subisse, elle aussi, le racisme.

C. Delcroix : Il y a pourtant une progression qui est souvent ignorée, c’est
ce que Claudine Attias-Donfut et François-Charles Wolff ont constaté dans
une enquête très récente sur les familles immigrées venues de tous les continents
pour vivre en France(13). Les auteurs montrent la force du projet parental
dans la réussite scolaire des descendants d’immigrés, qui est spectaculaire,
tout comme la mobilité sociale d’une génération à l’autre, et cela quelle que
soit l’origine familiale. On ignore encore beaucoup trop ces nombreuses
réussites, et cette ignorance n’est-elle pas un signe de plus du racisme
ambiant ? Racisme qui d’ailleurs conduit nombre de jeunes descendants
d’immigrés à tenter leur chance sous d’autres cieux.

Daniel Bertaux : En tant que sociologue de la mobilité sociale, je vois tout
l’intérêt qu’il y a à penser simultanément en termes de classes et de castes.
Les classes “en soi” sont fondées sur des places dans une structure qui les relie
entre elles : place du capital, place du travail salarié, place de cadre dans
l’entreprise, place de fonctionnaire… Ces places préexistent en quelque sorte
aux personnes, qui viennent les occuper pour un temps ou pour toute la vie.
Les rapports sociaux “de classe” sont des rapports tout à fait concrets
entre des places qui résultent d’une certaine façon d’organiser la production
et la répartition du pouvoir ; d’un certain mode d’organisation sociétale.
Mais le phénomène de castes c’est tout autre chose : ce sont des personnes
qui sont assignées, à vie et héréditairement, à des catégories créées de
toutes pièces ; des catégories de perception collective, plus ou moins durables.
Comme le dit Colette Guillaumin : « Ce n’est pas la race qui crée le racisme ;
c’est le racisme qui crée la race »(14) .

Ch. Delphy : Absolument. La classe n’est pas en elle-même héréditaire,
c’est un système de places ; tu as certes plus de chances si tu es toi-même
“fils de” ou “fille de” de rentrer dans une classe inférieure, mais tu n’as
pas toutes les chances, tu n’es pas marqué-e à vie. Tandis que si tu es
marqué-e par la caste, tu as presque toutes les “chances” de te retrouver
à la même place que tes parents.

Et c’est à ce titre-là que je considère que le genre est aussi un système
de castes, parce que c’est un système ascriptif. On t’assigne là : les femmes
dans notre société, de la même façon que les Noirs et les Arabes, vont
occuper la majorité des emplois sous-payés, sont la majorité des pauvres
et vont se retrouver, dans chaque secteur d’emploi ou dans chaque profession,
dans le tiers inférieur.

C. Delcroix : Je voudrais que tu me dises — toujours par rapport au
Mouvement des indigènes de la République — quelle place ils occupent et
quelle pourrait être leur place pour lutter contre le racisme. Parce qu’il y a un
système de castes qui s’installe, mais en même temps il y a des résistances. Et
je pense que ce mouvement, même s’il n’est pas audible dans la sphère
publique, c’est quand même un mouvement très “résistant”.
Ch. Delphy : Ce sont des gens qui ont pris acte de l’échec de leurs
actions depuis 1983, depuis la Marche pour l’égalité. Quand le Parti
socialiste a récupéré ce mouvement pour en faire un mouvement culturaliste, tout le monde portant sa petite main jaune (« Touche pas à mon pote »). Et puis la génération d’après n’y croit plus, plus du tout, et dit :« Non merci, on ne veut plus de cette “égalité”-là. Ce n’est plus possible ;
vous nous avez rejetés ». Et pourtant ils sont “intégrés” dans le sens où les
Français aiment utiliser le mot “intégration” : comment ne le seraient-ils pas,
ils sont français nés en France ! Cependant ils sont rejetés. Ils en ont pris
acte et ils comparent leur situation non pas à celle de leurs parents, mais
à celle de leurs grands-parents qui étaient soumis au code de l’indigénat(15) .
On leur dit : « Le code de l’indigénat n’existe plus », comme s’ils ne le
savaient pas ! Ils sont au courant, bien entendu ; ce n’est pas par ignorance
qu’ils le disent. Ils le disent pour mettre en relief, en évidence le caractère
de caste de notre société. La société coloniale algérienne était une
société de castes, qui n’essayait même pas de s’en cacher. Il y avait les
citoyens, les Français « de souche européenne », et puis les « sujets » : les
indigènes, nationaux français certes, mais pas citoyens. Et ils comparent leur situation présente à celle-là. Elle n’est pas identique : ils ont le droit de vote, il n’y a plus de couvre-feu, mais elle est
comparable.

C. Delcroix : Et encore, il revient facilement le couvre-feu. En 2005 il est
revenu très vite.

Ch. Delphy : À chaque fois qu’il y a des rébellions, les réactions de l’État
sont des réactions coloniales : instaurer un couvre-feu, punir, supprimer
les allocations familiales, supprimer ceci, cela. Dire : « Vous n’avez pas que
des droits, vous avez aussi des devoirs ! », alors que la situation réelle est
au contraire qu’ils ont des devoirs, plus de devoirs que les autres, et moins
de droits que les autres, ou plutôt que leurs droits ne sont pas respectés.
On les traite comme des assistés, des enfants, des mineurs : « Vous portez
un foulard, mais vous ne savez pas ce qui est bon pour vous. Nous, on
sait ». Une trentenaire blanche m’a dit en 2004 à ce sujet : « Oui, c’est vrai
que ça paraît un peu dur maintenant d’exclure les filles ; mais peut-être que
dans 20 ans elles nous remercieront ». Et c’est une féministe qui me l’a dit…

R. Pfefferkorn : Refuser le droit à l’éducation, c’est inadmissible.

Ch. Delphy : Cette mentalité postcoloniale, paternaliste, considère qu’il y
a une partie de la population qui n’a pas toute sa tête, qui est mineure à
vie, et pour qui on doit faire les choses parce qu’« elle ne sait pas »
faire. Même des gens “à gauche” refusent complètement, pour cette partie
de la population, les principes d’émancipation qu’ils prétendent appliquer
dans une lutte soi-disant révolutionnaire. Tout cela est effrayant, parce
que c’est porté par des intellectuels qui devraient soutenir le contraire. Au
moment où le Mouvement des indigènes de la République ont fait toutes
ces actions, j’ai lu sur des blogs : « Les indigènes de la France, c’est nous »(16) ,
ou « Ces gens sont idiots, ils ne savent pas que le code de l’indigénat a
disparu »(17). Ils les prennent vraiment pour les derniers des crétins. Et c’est cela qui sera notre défaite : avoir persisté dans cette perception
des Autres et dans cette attitude paternaliste : croire qu’on sait mieux
qu’eux ce qui est bon pour eux ; et croire qu’ils ne comprennent que la
force. Enfin, cette attitude de ne jamais, jamais discuter avec eux, de ne
jamais prendre leurs rébellions au sérieux et de classer ces rébellions
soit comme des erreurs, soit comme de la délinquance, soit encore
comme des émeutes. Jamais on n’essaie de comprendre contre quoi
ces gens se révoltent. Mais les gens ne se révoltent pas pour rien, contre rien. En France
on le comprend pourtant assez bien : il existe du respect pour les gens
qui font la grève, par exemple un respect de la part des usagers pour
les employés de la SNCF, de la RATP. Nombreux sont ceux qui disent, en
parlant des grévistes : « On les comprend ». Mais les mêmes personnes
refusent de comprendre les descendants des anciens colonisés, refusent
de se mettre à leur place. Il y a un gouffre de caste qui avale, qui annule
toute possibilité d’identification, et donc d’empathie. Et ce refus d’empathie
ne va pas jouer en faveur du pays.

Dans la commission “burqa” [sic](18), présidée par le député André
Gérin et dont le rapporteur était le député Éric Raoult, c’était lamentable
de voir le mépris que les parlementaires qui la constituaient avaient pour
une partie de la population française ainsi que leur ignorance des lois
qu’ils sont censés faire repecter, à commencer par la Constitution !

Les juristes auditionnés leur disaient : « Alors ça, vous ne pouvez pas le
faire ». « Ah bon, pourquoi ? ». « Et bien, parce que notre Constitution… ».
Les députés ouvraient de grands yeux, comme s’ils n’avaient jamais lu
la Constitution. Les juristes continuaient : « Et de toute façon, la Cour de
Strasbourg [la Cour européenne des droits de l’homme] va vous retoquer ».
« Ah ! Mais il y a la volonté du peuple ! », répondaient les députés. Ils
estimaient que la volonté du “peuple” — de quel peuple ? — devait l’emporter
sur les conventions internationales ratifiées par leurs prédécesseurs,
qui représentaient… le même peuple ! Et ils prétextaient du racisme de
ce “peuple”, alors même que ce racisme a été sciemment cultivé et
encouragé par des politiciens, pour des raisons électorales, et toléré par
nos différents gouvernements depuis 40 ans.

Le président de la Cour de Cassation leur a dit que toutes les personnes
vivant sur le territoire (y compris donc les femmes portant le voile
intégral, la fameuse “burqa”) avaient des libertés fondamentales. Il fallait
voir l’expression de certains de ces députés membres de la commission
apprenant que même « ces gens » — des femmes pour commencer, et en
plus des femmes que certains traitaient de « sacs de pommes de terre » —
ont des libertés fondamentales. Ils en étaient tout retournés, les pauvres !
L’un d’eux a dit : « Mais est-ce qu’on ne peut pas parler de la dignité de LA
femme ? ». Les juristes leur ont répondu que non, qu’on ne peut pas
définir la dignité d’une personne à la place de cette personne : chaque
personne est juge et maîtresse de sa propre dignité. Cela non plus ils
ne le comprenaient pas : qu’ils ne puissent pas imposer leurs notions,
leur justice, leur idée de notre dignité à des femmes, de surcroît des
“bougnoules”… ça les scandalisait. Ce qui heurtait leur conception d’euxmêmes
comme guides et quasiment tuteurs de cette partie indigne de la
population.

Que nos députés, que nos représentants — car ce sont nos représentants
— puissent avoir de telles représentations des gens, des lois,
de la dignité, de “la” [sic] femme, tout cela montre que les Indigènes
de la République, Sadri Khiari, Houria Bouteldja, Saïd Bouamama et
la ZEP ne se trompent pas : il existe bien une continuité entre aujourd’hui et
la période coloniale.

Un dernier exemple : je tombe sur une émission animée par Franz-Olivier Giesbert où l’un des invités était l’écrivain Yasmina Khadra(19). L’un des sujets était évidemment la « burqa ». Yasmina Khadra dit : « Mais ces femmes, elles doivent avoir leurs raisons ; avant de passer une loi il faudrait peut-être dialoguer avec elles ». Franz-Olivier Giesbert répond : « Vous voulez dire qu’il faut aller leur parler et leur expliquer que c’est pas bien ? ». Voilà ce qu’est le dialogue pour lui. Un vrai dialogue avec des gens que l’on considère comme “des sacs à patates”, c’est inconcevable
pour lui. Il est clair que tant que cette attitude persistera, on n’arrivera
à rien, ou alors à la guerre civile. Le fossé se creuse entre les gens comme
Franz-Olivier Giesbert, qui continue à raisonner comme un colon, qui
veut bien parler de haut en bas à des idiots, mais pas d’égal à égal, et
des gens comme les Indigènes, qui n’ont plus de patience et ne supporteront
plus un seul camouflet sans répliquer.

Pour l’instant nous mangeons notre pain blanc, sans jeu de mots. Ou
plutôt, nous l’avons mangé. La facture sera présentée un jour — et ce
jour arrivera très vite — à la société blanche.

(1) Cf. GUÉNIF-SOUILAMAS, Nacira ; MACÉ, Éric, Les féministes et le garçon arabe, La Tour d’Aigues: Éd. de L’Aube, 2004, 106 p.
(2) BADINTER, Élisabeth, “La victimisation est aujourd’hui un outil politique et idéologique”, L’Arche, n° 549-550, novembre-décembre 2003.
(3) Cf. JASPARD, Maryse ; BROWN, Élizabeth ; CONDON, Stéphanie ; FOUGEYROLLAS-SCHWEBEL, Dominique ; HOUEL, Annick ; LHOMOND, Brigitte ; MAILLOCHON, Florence, Les violences envers les femmes en France : une enquête nationale, Paris : La Documentation française, 2003, 374 p.
(4) Par “cultures” j’entends les pratiques et les discours des personnes, regroupées objectivement
ou subjectivement en fonction de leur appartenance de genre, de classe, de race, de sexualité,
d’âge ou d’autres critères.

(5) Cf. VOLPP, Letti, “Quand on rend la culture responsable de la mauvaise conduite”, Nouvelles
Questions Féministes, vol. 25, n° 3, 2006, pp. 14-31.

(6) Cf. PFEFFERKORN, Roland, “Alsace-Moselle : un statut scolaire non laïque”, Revue des Sciences
Sociales, Strasbourg, n° 38, 2007, pp. 158-171.

(7) Cf. DELCROIX, Catherine, “Entre volonté de s’en sortir et discrimination, une trajectoire éclairante”, Nouvelles Questions Féministes, vol. 26, n° 3, 2007, pp. 82-100.

(8) Voir, parmi d’autres, WIEVORKA, Michel, La France raciste, Paris : Éd. du Seuil, 1992, 389 p.

(9) Voir à ce sujet les derniers numéros de Raison Présente : le n° 174, “Racisme, race et sciences
sociales” (coordonné par Juan Matas et Roland Pfefferkorn), 2e trimestre 2010 ; et le n° 175, “Le
post-colonial après le post-colonial” (coordonné par Jean Meynier), 3e trimestre 2010.

(10) Cf. BOUAMAMA, Saïd, La France : autopsie d’un mythe national, Paris : Éd. Larousse, 2008, 222 p.
(11) Cf. CITRON, Suzanne, Le mythe national : l’histoire de France en question, Paris : Les Éditions
Ouvrières, 1989, 334 p. ; CITRON, Suzanne, Le mythe national : l’histoire de France revisitée,
Paris : Éd. de l’Atelier, 2008, 351 p.
(12) Cf. BOUAMAMA, Saïd, Nique la France, devoir d’insolence , Paris : ZEP – Darna Éditions, 2010, 96 p.

(13) Cf. ATTIAS-DONFUT, Claudine ; WOLFF, François-Charles, Le destin des enfants d’immigrés :
un désenchaînement des générations, Paris : Éd. Stock, 2009, 315 p.

(14) 14. GUILLAUMIN, Colette, L’idéologie raciste, genèse et langage actuel, Paris : Éd. Gallimard, 2002 [1re édition 1972], 384 p.

(15) Cf. LE COUR GRANDMAISON, Olivier, De l’indigénat. Anatomie d’un monstre juridique : le droit colonial en Algérie et dans l’empire français, Paris : Éd. Zones – La Découverte, 2010, 196 p.

(16) Blogs consultés en 2005 en réaction à l’Appel des Indigènes de la République.
(17) Idem.
(18) Mission d’information sur la pratique du port de voile intégral sur le territoire national, créée par la conférence des présidents le 23 juin 2009. Ce qui est visé, c’est — comme le dit le titre de la
mission — le « voile intégral », appelé aussi niqab, et nullement la burqa, qui est un vêtement afghan.

(19) Vous aurez le dernier mot, débat sur l’identité nationale, France 2, 15 janvier 2010.