Au nom de la menace communautariste, de Fabrice Dhume

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Au nom de la « menace communautariste »

Par Fabrice Dhume, sociologue, enseignant-chercheur à l’Université Paris Diderot,

avec l’aimable permission de l’auteur

 

 

A force de ressasser ce mot censé faire peur, les professionnel.le.s du discours public semblent s’être mis à croire au « communautarisme ». Qui, de droite à la gauche, de la Libre pensée[1] au blogs de la « France blanche et chrétienne », et dans tous les titres de presse – formidable consensus s’il en est – dénoncent la menace « [d]es communautarismes contre la République » ou la Nation. Tout fantasmatique que soit ce terme, il a néanmoins des effets sociaux et politiques majeurs : il nous mène à la guerre.

 

Communautarisme : un prisme nationaliste…

Dans le champ intellectuel, même les promoteurs de la thèse d’une « menace communautariste » admettent que « le terme « communautarisme » (…) ne renvoie à aucune institution ni aucun fait social précis ; il n’existe donc que comme représentation plus ou moins fantasmée de différentes réalités[2] ». Le mot désigne d’autant moins une réalité sociologiquement attestable que, appliqué à l’islam ou à l’immigration comme c’est le plus souvent le cas, nous n’avons guère affaire à des « communautés ». Et surtout pas des groupes substantiels puisant dans une culture primordiale. Si l’on observe le recours à des identités ethniques ou religieuses, c’est d’abord et principalement le fruit d’une expérience partagée de racisme et de discrimination, qui tend à créer des solidarités de destin et affaiblir l’identification au groupe social qui vous rejette, comme le montre encore une récente enquête[3]. Au lendemain des attentats de janvier 2015, Olivier Roy rappelait qu’« il n’y a pas de « communauté musulmane » en France » (Le Monde, 10/01/15), et soulignait fort justement que si ce constat est inaudible dans le contexte français, c’est justement « parce qu’on impute à la population musulmane une communautarisation qu’on lui reproche ensuite de ne pas exhiber » pour condamner collectivement les attentats. Le discours du communautarisme s’invente donc des communautés pour mieux les stigmatiser.

En effet, le mot sert unilatéralement à stigmatiser ethniquement (ou sexuellement, lorsqu’il est appliqué aux mouvements LGBT, aux demandes de parité femmes-hommes…) et à disqualifier politiquement des gens et leurs voix. Il veut faire croire que la prise de parole, les pratiques et d’éventuelles revendications des groupes minorisés ne sont pas de nature politique, mais seraient d’essence archaïque, et donc nécessairement « infra-politique ou anté-politique[4] ». Ce terme fait peser sur ces voix un soupçon essentialisant, celui de (com)porter par nature une menace sur « l’universalisme républicain »… lors même que les personnes et les groupes concerné.e.s exigent que le principe d’égalité ou de liberté régisse enfin l’espace public et l’action de l’État, et donc que cessent racisme, discrimination, stigmatisation et minorisation. Loin d’aider à qualifier et comprendre ces phénomènes liés aux rapports sociaux (de domination), le discours du communautarisme voile la réalité, et lui substitue une projection fantasmatique. Il ne parle pas des faits concrets et de la vie vécue, mais de grandes figures rhétoriques idéalisées voire mythifiées – d’où le fait que sa marque est le singulier-majuscule (« La République », « La Laïcité », etc.), l’unité et la supériorité se voulant la marque du pouvoir. Ce discours cherche au fond à imposer un prisme nationaliste, dans le sens où il veut rendre indiscutable l’idée que l’identité nationale primerait naturellement sur toute autre, et que l’allégeance à la nation aurait en soi plus de valeur que le sentiment d’appartenance à d’autres groupes.

 

… qui va colonisant l’espace du discours politique et médiatique

Ce prisme nationaliste gagne l’ensemble de l‘espace du discours politique et médiatique, depuis 2001[5]. Le défaut de réalisme et le flou de ce terme ne lui donnent que plus de potentiel de dramatisation, alors que la concurrence pour la visibilité médiatique encourage la surenchère des formules : la France connaîtrait une «montée en flèche des communautarismes » (M. Valls, Libération, 2/11/16), « la vertigineuse montée du communautarisme » (M. Tandonnet, FigaroVox, 25/11/16), un « déferlement du communautarisme » (ResPublica, 2/07/13). Toute la dramaturgie nationaliste de ce mot s’exprime dans ce titre de L’Express : « La France sombre, rongée par le communautarisme et le racisme ordinaire » (12/06/13). La question serait seulement de savoir à quel stade de décrépitude ou à quelle distance de l’effondrement total nous en serions. Pour certains chantres de ce discours décliniste, plus zélés que d’autres, il ne fait pas de doute que « le communautarisme amorce le saccage de la paix civile et de la citoyenneté républicaine. Nous ne sommes pas loin de cette ruine, nous y sommes peut-être déjà. Ce n’est pas en effet jouer les Cassandre que de prétendre qu’il n’y a qu’une différence très mince entre Sarajevo, ville où des communautés se sont entretuées, et nos villes françaises. Cette différence porte le nom de république.[6] »

Les journalistes eux-mêmes ne sont pas en reste. La question est placée au coeur de la campagne présidentielle qui se prépare : « il faudra aux nouveaux élus une volonté et une légitimité hors-norme pour se défaire de ces ferments de désintégration désormais bien ancrés au coeur de nos sociétés que sont le multiculturalisme ou le communautarisme » croit savoir Jean-Francis Pécresse (Les Echos, 9/11/16) ; ce serait selon lui ni plus ni moins « l’avenir de l’Occident qui s’écrit ». Les prétendants à l’Elysée sont évalués à l’aune de leur supposée « tolérance au communautarisme » (J. Julliard, Le Monde, 23/11/16), comme Alain Juppé qui se voit reprocher sa trop peu nationaliste « identité heureuse ». Emmanuel Macron est sommé par Marianne (01/10/16) de s’expliquer sur sa conception de la laïcité, censée répondre à « cette somme d’angoisses identitaires, liées à la montée du communautarisme et de l’islamisme, qui préoccupent les Français ». Et Bruno Retailleau, supporter de François Fillon, se voit interroger par les journalistes de Libération (30/10/16) : « – Faites-vous, vous aussi, de la lutte contre le communautarisme une priorité ? Bien sûr. Quand l’institut Montaigne nous apprend que 28% des musulmans placent la charia au-dessus des lois de la République, il y a un problème ». Il y a en effet un problème : les présupposés de la question appellent la réponse fantasmatique.

 

Une théorie du complot : le rôle des services de renseignement

Ce discours est organisé par une forme de théorie du complot : le flou des phénomènes désignés sous le mot « communautarisme » serait le signe que quelque chose de discrètement organisé trame sous la surface visible de la réalité, mû par la finalité d’un renversement de l’ordre social. Cet imaginaire complotiste a servi à justifier en 2004 la loi contre le voile à l’école, comme en témoignait les propos à l’Assemblée nationale du député Jean-Claude Guibal : «  La stratégie des communautaristes […] relève d’un dispositif cohérent en plusieurs temps. […] L’issue de ce processus : une organisation communautariste dans laquelle les questions de démocratie, de revendications sociales et de citoyenneté n’ont plus droit de cité[7] ».

Cette grille de lecture dérive de celle qui ordonne le discours des services de renseignements sur les « violences urbaines », depuis les années 1990, et qui veut voir dans les atteintes à l’État (dont la police) le point culminant du problème. L’idée a été théorisée par Lucienne Bui-Trong, et reprise dans un livre au titre qui témoigne de ce passage : Les racines de la violence. De l’émeute au communautarisme (éd.Louis Audibert, 2003 ). Selon cette lecture, le sens de la « violence » résiderait dans l’atteinte in fine à l’ordre étatico-national, et sa source prendrait racine dans l’origine de ceux qui se révoltent. Les marques de l’altérité seraient donc l’indice probant d’une menace voilée. En 2004, un rapport de la section « dérives urbaines » des renseignements généraux explicite ainsi les huit critères censés qualifier le « phénomène de repli communautaire » dans les banlieues : « un nombre important de familles d’origine immigrée, pratiquant parfois la polygamie; un tissu associatif communautaire; la présence de commerces ethniques; la multiplication des lieux de culte musulman; le port d’habits orientaux et religieux; les graffitis antisémites et anti-occidentaux; l’existence, au sein des écoles, de classes regroupant des primo-arrivants, ne parlant pas français; la difficulté à maintenir une présence de Français d’origine » (Le Monde, 6/07/04). Cette construction racisante visant l’islam et les banlieues se poursuit donc depuis une vingtaine d’années au moins, et en 2015 encore, le service central du renseignement territorial diffuse un rapport présentant le sport amateur comme un « vecteur de communautarisme et de radicalité » (rtl.fr, 15/10/15), faisant découler une « radicalisation » d’un supposé « communautarisme ».

Le discours policier retourne ainsi le sens des signes ethniques, comme s’ils indiquaient « les racines » du problème : l’affirmation éventuelle d’identités ethniques n’y est pas comprise comme une identification secondaire, résultat par force d’une expérience incessante du soupçon et de la discrimination ; la concentration de populations vues comme immigrées dans certains quartiers n’est pas pensée comme le produit de politiques ségrégatives ; tout cela est au contraire pris comme le signe de « survivances culturelles aboutissant à une certaine endogamie » (Le Monde, 6/07/04). Fruit du regard policier sur une situation mal comprise et mal évaluée, cette altérisation se redouble du soupçon, puisque l’altérité supposée résistante à « l’intégration républicaine » est vue comme menace potentielle contre l’État-Nation. Cette lecture assimilationniste et nationaliste, qui renverse le sens de la réalité, résume la trame du discours du « communautarisme ». La conséquence de cette lecture complotiste est d’en appeler à un armement face à des pratiques supposées d’autant plus organisées qu’elles sont insaisissables.

 

De l’état d’urgence à la doctrine de guerre intérieure-extérieure

Ce discours d’appel à l’armement a justifié de nombreux passages à l’acte. C’est par exemple au nom de la « lutte contre le communautarisme » que sont organisées des discriminations légales dans les politiques éducatives (école, petite enfance, etc.), au prétexte de protéger une « laïcité » significativement qualifiée par certain.e.s de « glaive » ou de « bouclier ». Mais au-delà d’une rhétorique martiale, ce mot a servi à installer progressivement une militarisation de l’activité de police. En effet, en 2005, suite aux révoltes dans les banlieues qui répondaient à la mort de Zyed Benna et Bouna Traoré, l’état d’urgence a été décrété sous prétexte de ne pas « renoncer à l’exigence de cohésion nationale au profit du communautarisme[8] ». Il est aujourd’hui devenu quasi permanent, et Manuel Valls a explicité en 2015 à la fois cette filiation autoritaire et la logique de complot qui la sous-tend : « Il y a ces tentatives – montée des communautarismes, des fondamentalismes – qui essaient de substituer un autre ordre à celui de la République. (…) il y a dix ans précisément, en 2005, la France connaissait des émeutes très graves. (…) Il a fallu prendre des mesures d’exception, l’état d’urgence, en Conseil des ministres, avant de parvenir à rétablir l’ordre républicain. C’était, là aussi, une contestation de l’autorité de l’État[9] ». « Là aussi » : par cette formule lapidaire, le Premier ministre valide l’idée d’une simple continuité entre « émeutes » et « terrorisme ». Le point de passage implicite entre les deux, c’est – chacun.e l’aura compris – l’imaginaire des « banlieues de l’islam » (selon le titre, significatif, de Gilles Kepel, Seuil, 1987) ; soit l’amalgame entre la vision des banlieues et celle de l’islam, à travers le filtre fantasmatique des services de renseignement.

Le discours du communautarisme a installé, d’abord métaphoriquement puis de plus en plus littéralement, un état de guerre. Le glissement vers le discours du « terrorisme » a justifié d’une part une guerre extérieure, dans un Moyen-Orient couramment assimilé au « communautarisme ». Mais à cette guerre extérieure correspond une logique de la guerre intérieure, vers laquelle tend un discours du communautarisme qui prétend débusquer des « ennemis intérieurs » à travers les marques de l’altérité. Les références discursives se font de plus en plus crues, avec l’agitation, notamment par la droite, du fantasme d’une « guerre civile » : « Si on laisse dériver le communautarisme, oui il y a un risque fort de guerre civile en France » (J. Myard, Le Figaro, 28/12/15) ; « laxisme et communautarisme mènent à la guerre civile » (F. Fillipot, iTélé, 28/12/15). A cette aune, l’état d’urgence lui-même ne suffirait plus : « Nous avons un Etat qui ne nous protège plus suffisamment, un terrorisme nourri par le djihadisme et un communautarisme qui continue de grignoter jour après jours du terrain. (…) L’état d’urgence peut être efficace, mais pour ce faire il doit cesser d’être une coquille vide. Aujourd’hui, il est comme un fusil sans munitions. Le vrai enjeu est de savoir quand on va enfin se décider à armer le fusil » (L. Wauquiez, Le Parisien, 20/07/16). Avec la diffusion manifeste de la grille complotiste des services de renseignement, il n’y a qu’un pas, du discours électoraliste sur « l’armement du fusil » à la doctrine militaire. Et justement, le général Pierre de Villiers, chef d’état-major des armées, vient d’énoncer ce qu’il préconise en termes de politique militaire  : « La défense de la France hors de ses frontières et sa sécurité intérieure ne font plus qu’un, et cela concerne tout autant le forces armées que la police, la gendarmerie ou les magistrats », et citant Georges Clémenceau : « Ma formule est la même partout. Politique intérieure ? Je fais la guerre. Politique étrangère ? Je fais la guerre » (Le Canard enchaîné, 7/12/16). Le discours du communautarisme aura donc à la fois annoncé, préparé et accompagné une mutation militaire et guerrière de la politique, menée au nom de la protection de la nation.

Publié dans Médipart.

 

[1]      Par exemple : Fédération départementale de la Libre pensée des Bouches-du-Rhône, http://www.lp-13.org/spip.php?article322

[2]      Bouvet L., Le communautarisme. Mythes et réalités, Paris, Lignes de repères, 2007, p.11.

[3]      Beauchemin C., Hamel C., Simon P. (dir.), Trajectoires et origines Enquête sur la diversité des populations en France, Paris, INED, 2016.

[4]      Taguieff P.-A., La république enlisée. Pluralisme, « communautarisme » et citoyenneté, Paris, Éditions des Syrtes, 2004.

[5]      Le terme est entré en 2005 dans le Petit Robert. Pour comprendre l’émergence de ce discours, ses significations et ses effets politiques, voir mon ouvrage : Communautarisme. Enquête sur une chimère du nationalisme français (Démopolis, 2016).

[6]      Grossmann R., Miclo F., La République minoritaire. Contre le communautarisme, éd. Michalon, 2002, p.22

[7]      Guibal J.-C., Discussion du projet de loi relatif à l’application du principe de laïcité dans les écoles, collèges et lycées publics, Assemblée nationale, n°s 1378, 1381).

[8]      Dominique De Villepin, « État d’urgence : déclaration du Premier ministre à l’Assemblée nationale », 8/11/05.

[9]      Manuel Valls, « Discours du Premier ministre sur l’autorité à Grenoble, suite aux émeutes de Moirans », 6 novembre 2015.

Manuel Valls, le champion du 49.3, par Philippe Marlière

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« Manuel Valls, le champion du 49.3, a la mémoire qui flanche »
Il est paradoxal de voir l’ex-premier ministre réactiver le clivage gauche/droite qu’il a tenté d’effacer depuis une quinzaine d’années, estime le politologue Philippe Marlière.
LE MONDE | 07.12.2016 à 06h46 •
Avec l’aimable permission de l’auteur
Par Philippe Marlière, politologue, professeur de sciences politiques à la University college de Londres
Ayant pris conscience qu’il n’avait aucune chance d’être réélu, François Hollande a renoncé à se représenter à l’élection présidentielle. Manuel Valls, le maître d’œuvre de la politique économique du gouvernement depuis 2014, vient pour sa part d’annoncer sa candidature. Les styles des deux hommes sont différents, mais rien ne les distingue sur le plan politique : ils sont, l’un et l’autre, coresponsables de la politique de l’offre qui a accentué la récession économique et les inégalités sociales.
L’un, voulant s’épargner une humiliation inévitable, a préféré s’abstenir, l’autre, grisé par son inattendue ascension politique, entend forcer le destin. L’hubris est mauvaise conseillère en politique : les électeurs se chargeront de le lui rappeler le moment venu.
Les politiques néolibérales mises en chantier depuis 2012 ont aggravé l’austérité, restreint sévèrement les droits sociaux (loi El Khomri) et fait d’importants cadeaux fiscaux au patronat. Cette politique économique n’a ni ramené la croissance, ni créé le nombre d’emplois escompté. Echec cinglant, elle est la cause première de la débâcle socialiste qui s’annonce.
Il y avait du Tony Blair et du Matteo Renzi dans le discours de candidature prononcé par Manuel Valls à la mairie d’Evry, lundi 5 décembre. Il ne faut pas s’en étonner : ce sont deux hommes que l’ex-premier ministre admire. Comme ses homologues britannique et transalpin, le discours vallsien est un storytelling qui aligne les lieux communs sur la communauté nationale et le « vivre-ensemble ».
A l’instar de ses collègues de la « gauche moderne », Manuel Valls a l’art de maquiller des échecs en succès, et de faire porter le chapeau de son incurie par d’autres que lui. A l’entendre égrener ses propositions pour redresser la France, on en venait à douter : qui est l’occupant de l’hôtel Matignon ?
 
Le champion du « 49.3 »
Comme le Blair de la guerre d’Irak ou le Renzi de la réforme du Sénat, le Valls candidat à Evry était superbement insouciant et arrogant. Devant la nation, Il avait décidé de dire « sa » vérité. Tant pis si celle-ci n’est pas « la » vérité. Il était surréaliste d’entendre Valls s’auto-introniser candidat de la « réconciliation », du rassemblement des gauches (dont il avait pourtant décrété auparavant qu’elles étaient « irréconciliables ») ou encore le protecteur du creuset français et de sa mosaïque multiculturelle et multi­ethnique.
Après avoir souvent mis au défi les musulmans de démontrer que leur religion « était compatible avec les valeurs de la République », ce virage à 180 degrés ne peut s’expliquer que par la nécessité de lisser une image d’homme d’Etat partial et diviseur. On a pu éclater d’un rire jaune quand Valls a affirmé qu’on ne gouverne pas la France « à coups de décrets » et que le « peuple devait être consulté ». Le champion du « 49.3 » a la mémoire qui flanche.
Manuel Valls a « clivé » à l’envi les débats depuis son entrée au gouvernement de Jean-Marc Ayrault. N’est-il pas celui qui a dressé une partie de la gauche contre l’autre ? N’a-t-il pas exagéré le « danger islamiste » qui pèserait sur la France alors même que les actes antimusulmans étaient en recrudescence ? N’a-t-il pas décrété – contre la tradition républicaine – que les « Roms ne veulent pas s’intégrer et ont vocation à repartir en Roumanie ou en Bulgarie » ?
 
A l’ombre des puissants du moment
Une légende tenace présente Manuel Valls en homme politique « iconoclaste » qui n’a pas peur d’aller à contre-courant des idées reçues. C’est en réalité un contresens. La carrière du premier ministre s’est construite dans le sillage des idées dominantes et à l’ombre des puissants du moment : il fut tour à tour rocardien, jospinien, royaliste, strauss-kahnien et hollandiste… quand ceux-ci étaient au sommet de leur pouvoir.
En ce sens, Valls est un conformiste, celui qui épouse le prêt-à-penser d’une époque. Les 5,6 % recueillis lors de l’élection primaire de 2012 sont l’arbre qui cache la forêt : son libéralisme économique et son néorépublicanisme autoritaire sont aujourd’hui des idées majoritaires au sein du Parti socialiste. Valls peut donc dire haut et fort qu’il veut débaptiser le PS (2009), préconiser l’augmentation de la TVA pour baisser les cotisations sociales des entreprises (2011), proposer un retour aux 39 heures (2011) et adhérer aux recettes discréditées d’un néolibéralisme primaire (baisse du coût du travail, démantèlement des protections sociales), il sait qu’il ne sera pas sanctionné par son parti.
Il est paradoxal de voir Manuel Valls réactiver un clivage gauche/droite qu’il a tenté d’effacer depuis une quinzaine d’années. Il a, par le passé, tracé une nouvelle ligne de partage entre néorépublicanisme et extrême droite. Ce néorépublicanisme est un ventre mou politique qui verrait émerger un parti d’extrême centre similaire au Parti démocrate en Italie. Le nouveau clivage ne serait plus issu de la lutte des classes (ce qu’assure l’opposition salariat/capital), mais de la défense interclassiste et œcuménique de la « république » et de la « démocratie » contre le Front national.
Ce néorépublicanisme est identitaire, car il est méfiant à l’égard du pluralisme et de la différence culturelle (d’où son opposition totale au hidjab). Profondément conformiste et conservateur, il ébauche une citoyenneté franco-centrique étriquée. Toute déviation par rapport à la norme commune est perçue comme une atteinte à l’intégrité de la communauté nationale. Loin de s’opposer au discours culturo-centrique de Marine Le Pen, ce néorépublicanisme vallsien ne fait que le légitimer. Tous deux prônent un communautarisme national, en rupture avec la tradition libérale de la Révolution française.
Une reconfiguration autour de ce nouveau clivage signerait l’arrêt de mort des idéaux d’égalité et de pluralisme culturel de la gauche. Est-ce vraiment ce que souhaitent les électeurs de gauche ?
 
Philippe Marlière (Professeur de sciences politiques à la University college de Londres)

Contre la guerre (en anglais)

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Christine Delphy : Against war

by Christine DelphyOpening Statement, January 15, 2016 at an anti-war meeting held in Paris.

The state of emergency was declared because since November 13, France has been at war, declared French president François Hollande – on November 13 at 23h45.

But France is no more at war than it was the day before, or a year before. It has been bombing Iraq since 2014, and Syria since September 2015.

Since November 13, the idea of war has been used as a way to provoke a general state of panic – a quiet, albeit panicky, panic.

The [Paris] killings stunned the nation, which did not realize it was threatened – it did not even know that France was bombing Iraq and Syria. So it was easily misled by the State, which claimed that France would begin bombing ISIS in retaliation for these killings – because ISIS had attacked us.

But as horrible as ISIS may be, it did not attack France first.

Yet Hollande claims that « Since we are at war, and especially since this is because we were attacked in a ‘cowardly’ and ‘barbaric’ fashion ‘at home’, we will ‘retaliate’. » All the terms used to describe the killings and the ensuing war show a double standard. Of course the killings were awful. One is hard-pressed to find killings that aren’t.

Yet apparently they do exist. Those waged by the French Air Force are seemingly not killings, but « collateral damage”. Public opinion is taken in by the notion that these are two clearly distinct phenomena.

For we are still steeped in a colonial way of thinking – the idea that we have the right and duty to deliver justice anywhere in the world. And the government is banking on this structural double standard, this outlook.

It has also relied on the fact that, since Vietnam, there are no longer pictures nor stories of the killings caused by our bombing. No individuals under the bombs. No evidence of murders. Not even statistics.

On the other hand, the consequences of the November 13 attacks « at home » were documented extensively – stories of survivors, emergency crews, firefighters and police officers were sought out, recorded, broadcast continuously on every TV channel, printed in every newspaper. Then, once all the news stories and eyewitness reports dried up, they published the pictures of the dead and their life stories. Two months later, commemorations began.

A whole country was occupied, fascinated and mesmerized by the narrative of this violence, to which heart-rending new details were relentlessly added. There was an overwhelming feeling that we owed something to the dead, those poor dead whose lives we could not save. Like those who witnessed their deaths and wondered aloud why they had been spared, we experienced survivors’ guilt. The spirit of revenge, which requires no invitation, arose. And despite warnings against equating the killers with all Moslems, the spirit of « If it is not you, then it must be your brother” resurfaced, exacerbating an already thriving post-colonial racism.

The government organized all of this very quickly: it took mere minutes to go from « they have declared war on us” to « the state of emergency” – and only days between the state of emergency decree to its extension by the French Parliament in a near-unanimous vote.

And while the government went full speed ahead, we ourselves moved very slowly. Distraught, stunned, we had become a population with leaden feet. We did not protest the extension of the state of emergency: could it be that challenging its necessity would have shown a lack of compassion, an unacceptable cold-heartedness in this time of mourning?

The lightning speed with which the State implemented changes (changes that it is hard to imagine were conceived so quickly) is in sharp contrast to how slow we were to « take stock »– of the attacks, of the dead, of the state of emergency, of the ban on meetings. All of this ‘taking stock’ came slowly, with difficulty, and when we understood what was being done to us, it was too late to protest.

On November 15, an air strike against ISIS in Syria was announced. Another the next day and another the day after. Then, nothing. Has the Air Force ended its strikes? We have no idea, and no one is protesting this lack of information.

From the onset, on November 13, Hollande announced that the Paris attacks were terrorist assaults by ISIS. The first – and foundational – lie of this whole period was, “We are under attack”. The victims are innocent, we are innocent, the country is innocent, the government is innocent.

Who would say otherwise? On Sunday the 15th, three stars of French politics did it on TV: Fillon, Bayrou and Villepin. They stated as a given that the terrorist attacks were in response to the French bombing of Iraq and Syria. Because yes, it was France that started it – since exactly September 27 in Syria, and Fall 2014 in Iraq. France is bombing these countries as part of a coalition that includes the US, Saudi Arabia, Qatar and a few other Gulf states.

Yet no one from the government – not the head of State, not the Prime Minister nor any socialist – has acknowledged or implied this.

Of course, we can’t entirely erase the words that a witness to the Bataclan attack heard an assailant shout: « We are here to avenge the people you kill in Syria. » But no one – no politician or journalist – comments on this statement. The utterance of a barbarian is not speech, it is an inarticulate sound, the growl of a beast, mere noise.

The press did mention France’s initial bombing of ISIS last September, but only anecdotally. The item did not garner attention because of the discrete way the bombings are presented – but also because we are accustomed to seeing France impose order on its former colonial empire. And since January 2013 France has continued to bomb and commit « targeted killings » in all of the Sahel region, without anyone batting an eyelid.

Why? For what purpose? With what justification? That is the question, not only in relation to the reprisals for the Bataclan attacks, but for all other « opex » (External Operations) carried out since January 2013. This includes Operation Serval 1 then Serval 2 in Mali, later renamed Operation Barkhane to suggest it was a different operation and to hide, as a soldier said, that « we are here for a long time »; Sangaris in the Central African Republic – a « humanitarian » operation supposedly aiming to prevent sectarian massacres but that has prevented nothing; Chammam in Djibouti, which no one has heard of; and France’s entry into the anti-ISIS coalition in 2014, which no one has heard of either, because one must maintain the lie that France is acting alone, like a grown-up.

According to Le Monde journalist David Revault d’Allones, no one understands why Hollande has become such a firebrand – even within his own government. A few facts might explain his transformation.

There are two positive outcomes of these wars: first, the unmarketable Rafale fighter jet, which had been sitting on a shelf for over a decade, has finally been sold. French Minister of War Le Drian has bundled off 25 of them to both Egypt and Qatar, two democratic states. The other outcome is that each time François Hollande strikes, his ratings go up (and then fall again almost as fast). Another factor favouring war, according to the same journalist: Hollande appreciates the fact that when he presses a button, paratroopers hit the target within six hours. This is what made the « taking » of Timbuktu, in 2013, the « most beautiful day of his political career”. Yet when he orders the other ministers to « reverse the unemployment curve”, things don’t move this quickly; indeed, they don’t move at all.

There is a fourth factor at play, as childish or megalomaniacal as it may seem. Hollande’s Louis-XIV posture of maintaining France’s “rank” as « a world power” is as important as his desire to keep African uranium for French multinational Areva. But as Hubert Védrine commented, « We are a chimerical country, whose claim to global reach is increasingly ridiculous for lack of means. » How many deaths will it take before this chimera is abandoned?

This war has produced many other results. First, obviously, are the « terrorist » attacks on French soil. However, « no one expected them » (the government did). All the countries of the world are supposed to accept incursions by Western powers who claim the right to topple the governments of other nations, to bomb their populations and leave them in ruins and civil war, while maintaining that their own country and their own people are hallowed ground, that it is inconceivable for « others » to dare attack them.

And yet it happens.

The November attacks are the consequence of bombing Syria. Everything has been done to deny what was, on November 15, obvious to Fillon, Bayrou and Villepin, although since then they have fallen silent. This denial has assumed absurd proportions, including the following statement: « The attacks are not because of what we do, but because of what we are. » This has earned us a definition of « what we are”: since November, Frenchness is « drinking beer on a terrasse”. Drinking beer in a sidewalk café is no longer an action, a behaviour, a pastime or an expense: it is an essence. At long last, we have what we were searching for: a national identity.

In order to continue this war, the State must make it out to be a new war, not a war that has been going on for over a year in Syria, and much longer in the Middle East as a whole.

A more serious war, and therefore a new one. One that changes everything. That legitimizes changing everything. To justify the state of emergency and the programmed demolition of the rule of law. While the state of emergency, in turn, becomes proof of the urgency and need for war.

War and the state of emergency are the two indivisible components of the state which the State has put us in.

Christine Delphy

Original version on her blog : https://delphysyllepse.wordpress.com/2016/01/22/contre-la-guerre/

Bibliographie :

*The Main Enemy, 1W.R.R.C.P., London, 1977 [1]

*Close to Home London, Hutchinson, & The University of Massachusetts Press, 1984[1]

*Familiar Exploitation: A New Analysis of Marriage in Contemporary Western Societies, avec Diana Leonard, Oxford, Polity Press, 1992

*L’Ennemi principal 1, Économie politique du patriarcat, Syllepse, « Nouvelles Questions féministes », 1998.

*L’Ennemi principal 2, Penser le genre, Syllepse, « Nouvelles Questions féministes », 2001.

*Avec Sylvie Chaperon (dir.), Le Cinquantenaire du Deuxième Sexe, Syllepse, 2002.

*Classer, dominer, Qui sont les « autres » ?, La Fabrique, 2008.

*Un universalisme si particulier, Féminisme et exception française, Paris, Syllepse, 2010

*Un troussage de domestique (dir.), Paris, Syllepse, 2011

*Separate and dominate: Feminism and Racism after the War on Terror, Verso, 2015.

*Pour une théorie générale de l’exploitation : des différentes formes d’extorsion de travail aujourd’hui, Paris : Éditions Syllepse ; Québec : M éditeur, 2015.

La terre, les morts et nos ancêtres

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La terre, les morts et nos ancêtres. Retour sur une obsession d’extrême droite, par Sylvie Tissot et Christine Delphy

 

 

« Dès que l’on devient français, nos ancêtres sont gaulois », a déclaré Nicolas Sarkozy, suscitant un déluge de protestations : nos ancêtres sont bien plus nombreux et divers que « les Gaulois » lui a-t-on fait savoir de partout. Ces protestations sont insuffisantes. Ce sont les termes mêmes du débat qu’il faut dénoncer.

« Nos ancêtres, les Gaulois » : la construction de ce mythe de l’histoire de France a déjà été étudiée. Il est contemporain d’une République qui s’impose sur la base d’un récit glorieux, qui vise à effacer l’humiliation de la défaite face à la Prusse en 1870, et annonce la conquête coloniale célébrée par les Républicains. En tant que mythe, il repose sur la sélection de faits, la célébration de dates, la vénération de héros – tout ce qui favorise les déclarations du type de celles qu’on a entendues dans la bouche de Nicolas Sarkozy, dénoncées par plusieurs historiens comme autant de « contre-vérités ». La construction de ces mythes est bel et bien une « invention ».

Pourtant se limiter à corriger des erreurs historiques sur la base d’un savoir universitaire est une réplique bien faible face à cette déclaration odieuse. Odieuse par ses présupposés assimilationnistes, et donc racistes, car outre s’inventer de nouveaux parents, cette injonction implique celle d’oublier ses parents et ses grand parents, de les rayer de sa mémoire, de faire table rase d’une culture décrétée indésirable.

Il ne suffit pas de rappeler la « vraie » liste de « nos ancêtres », comme l’a d’ailleurs fait bien volontiers Nicolas Sarkozy – consentant à inclure, dans la liste, « tirailleurs musulmans », « harkis » et autres méritants de la République. Car quand bien même on réécrirait l’histoire de France dans un sens plus inclusif, reste à s’interroger sur ce que signifie une histoire rabattue sur « nos ancêtres ».

Ce rapport au passé révèle une obsession de l’identité nationale, un désir maladif de la décrire et de la définir ; or on le sait, depuis le funeste débat sur « sur l’identité nationale », celle-ci est toujours destinée, en 2016 comme en 1930, à servir le but de distinguer les « bons » Français des « mauvais » Français, et à énoncer une liste limitative des « valeurs » et des « modes de vie » acceptables. Le corps politique tente d’imposer des normes à la société, de plus en plus homogénéisée, uniformisée, et donc de moins en moins civile.

Ce tropisme vers « nos ancêtres » repose sur une vision anti-démocratique, un mépris pour les droits individuels, qui consistent à dicter aux individus la nourriture, les vêtements, les lectures ou encore les croyances qu’ils doivent adopter. C’est une logique totalitaire mais aussi fascisante. Car elle prend le relais de l’idéologie d’extrême-droite qui structure la vie politique française de l’entre-deux-guerres. Dans « l’entre-deux-guerres » (quelle perspective joyeuse est induite par cette appellation !), l’exaltation barrésienne de la terre et des morts et sa célébration morbide d’un passé inventé, à l’étalon duquel tout est évalué, visent à distinguer entre les « vrais » – ceux qui s’identifient aux morts – et ceux qu’on exclut progressivement de la nation, les étrangers et les Juifs.

En dépit de cela, dit Mélenchon, le débat lancé par Nicolas Sarkozy, n’est « pas nul ». Pour celui qui se veut le candidat de la gauche de la gauche (même s’il estime aujourd’hui que le clivage gauche/droite n’est pas le plus pertinent), la question « identitaire » est pertinente – plus que la lutte contre le chômage, contre la casse des droits sociaux, ou encore contre les discriminations. C’est affligeant. Son seul désaccord avec Nicolas Sarkozy porte sur ses ancêtres à lui, qui sont ceux de 1789 : une référence historique là encore érigée en un moment univoque et indépassable, qui nous fait oublier, par exemple, que 1789 signe d’une main républicaine l’exclusion des femmes de la vie politique.

A ce sujet, il est instructif d’écouter Mélenchon jusqu’au bout : « Je préfère des gens qui savent ce qu’ils veulent, ils posent leurs idées sur la table ». Dans l’indulgence curieuse de Mélenchon pour Sarkozy, il y a aussi cet amour pour une virilité couillue. Car à l’évidence il ne s’agit pas seulement, étalées sur la table, de simples « idées ».

Voilà le débat politique qu’on nous promet : un concours de virilité, l’obsession pour « nos » morts, bref un ferme rappel pour nous, enfants égarés et sans repères, à l’obéissance et au respect que nous devons à nos papas, d’hier et d’aujourd’hui. Tout un programme… d’extrême droite.

Il faut refuser cette identité qui est morbide, fausse, excluante et conquérante. Peu d’entre nous, hormis les princes « du sang », peuvent « remonter » dans leur généalogie (une mode suspecte), jusqu’à leurs arrière-grands parents. Et là, pour s’apercevoir qu’on ne sait vraiment pas d’où ils venaient. Notre diversité ne commence pas avec les Gaulois et les Ostrogoths. Et elle ne se termine pas là, comme si après, passées les « grandes invasions », chacun.e avait une origine fixe (l’une Wisigoth et l’autre Ligure) ; et comme si, la liste des origines étant fixée pour toujours, tout ce petit monde s’entremariait benoîtement pendant les siècles des siècles. Non, d’autres gens sont arrivés, d’autres gens sont partis, ça a continué à valser dans tous les coins.

N’essayons pas de graver dans le marbre, encore moins dans la terre, des origines anciennes et certifiées qui nous donneraient des droits sur l’existence présente d’autrui. Evitons de dire : « J’étais là il y a deux mille ans » pour chasser celle qui était là il y a 50 ans ou celui qui vient d’arriver. Restons à l’échelle de nos vies. Réjouissons-nous si nous avons connu nos deux grand-mères. Et célébrons le fait que la France n’est, pas plus que les autres, un « vieux pays ».

Sylvie Tissot, Christine Delphy, 28 septembre 2016

Publié sur le site LMSI

http://lmsi.net/La-terre-les-morts-et-nos-ancetres

Genre et laïcité: la responsabilité du gouvernement par Florine Lep

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Genre et laïcité: la responsabilité du gouvernement par Florine Lep (publié dans Médiapart).

  •  12 OCT. 2016

 

Imaginons. Juin 2014 : le gouvernement socialiste annonce le retrait des établissements scolaires de tous les manuels de Sciences de la Vie et de la Terre (SVT). Ils sont remplacés à la rentrée suivante par des livres ne mentionnant plus l’évolution. Septembre 2016 : le pape s’offusque publiquement des manuels de SVT en France qui parleraient trop d’évolution, déformant les pensées des enfants. La ministre de l’Éducation nationale lui répond qu’il est mal conseillé et que l’évolution n’apparait pas dans les manuels français.

Impossible ?

Ce qui semblerait inimaginable pour les sciences naturelles s’est pourtant produit pour les sciences sociales : le gouvernement socialiste a bien fait retirer les ABCD de l’égalité, ces outils de prévention du sexisme et de l’homophobie fondés sur les études scientifiques sur le genre, en juin 2014 ; et cette semaine, la ministre de l’Éducation nationale a bel et bien donné des garanties au pape que le genre n’était pas mentionné dans nos manuels scolaires.

Le genre, que la ministre et son gouvernement ont refusé de défendre face aux attaques de lobbys religieux réactionnaires, est un concept validé des sciences sociales. Les études sur le genre mettent à jour les processus inégalitaires qui sont à l’œuvre derrière la définition des sexes. Les résultats de ces recherches scientifiques sont donc indispensables pour lutter contre le sexisme, l’homophobie ou la transphobie.

En retirant les ABCD, en censurant le mot « genre » des documents institutionnels et des intitulés de formation, le gouvernement s’est rendu responsable d’une triple défaite : défaite de la laïcité, puisqu’il a laissé un lobby religieux réactionnaire dicter les contenus d’enseignement et les outils pédagogiques utilisé au sein de l’Éducation nationale ; défaite de la science et victoire de l’obscurantisme, puisqu’il a discrédité un concept scientifique ; défaite des droits des femmes et des personnes lesbiennes, gaies, bi et trans, puisqu’il prive l’école et la société d’outils nouveaux, destinés à combattre les préjugés et les violences contre les femmes et les minorités sexuelles.

 

Le Cercle des enseignant-es laïques, composé d’Anaïs Florès, Paul Guillibert, Caroline Izambert, Florine Leplâtre, Jérôme Martin, est co-auteur avec Jean Baubérot du Petit manuel pour une laïcité apaisée, La Découverte, 2016.

 

 

Citoyennes, féministes et musulmanes

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Lettre ouverte à nos concitoyen-ne-s, par un collectif de citoyennes musulmanes*

Ce texte a déjà été publié sur le site : : http://www.tayush.com/

 

Nous sommes des femmes qui vivons et agissons en Belgique. Nos pays d’origine, nos profils, engagements et centres d’intérêt sont très divers, mais les images que l’on produit de nous nous réduisent à une seule facette de notre identité dans laquelle on nous enferme : nous sommes musulmanes.

Certaines d’entre nous se couvrent la tête d’un foulard que vous appelez « islamique ». Pour la plupart, nous sommes croyantes. Mais, toutes, nous nous sentons assignées à une identité fantasmée qui nous met systématiquement dans le même sac que des assassins. De là vient la solidarité qui nous soude aujourd’hui, notamment entre « voilées » et non « voilées ». C’est à partir de cette solidarité que nous nous adressons à vous. Et, aussi, à partir de toutes nos identités choisies, trop ignorées. Dont celle-ci : nous sommes féministes.

Nous vivons des temps difficiles. L’irruption sur le sol européen d’un terrorisme qui tue aveuglément au nom de l’islam a mis fin à l’illusion que nous pouvions nous tenir à l’écart des violences du monde. Que notre société cherche à se protéger, quoi de plus naturel ? Nos responsables répètent à l’envi qu’il faut éviter les amalgames et ne pas confondre une poignée de criminels avec la grande masse des musulman-e-s. Alors pourquoi a-t-on l’impression que c’est cette grande masse qui est systématiquement ciblée dans les discours et les pratiques ? La lamentable saga du « burkini » vient encore de l’illustrer. Tout ce vacarme pour quelques femmes qui ne se déshabillent pas comme il faudrait ! La pente naturelle de cette nouvelle hystérie française qui s’exporte déjà en Belgique, c’est l’interdiction des « signes religieux ostentatoires » dans tout l’espace public. Ça ne viserait une fois de plus que des femmes, pour l’immense majorité d’entre elles parfaitement inoffensives, et ça ne gênerait aucun terroriste en puissance. Est-ce ainsi qu’on pense éviter l’amalgame entre une toute petite minorité criminelle et l’ensemble de la population musulmane ?

En Belgique, on n’a pas attendu le « burkini » pour prendre de multiples mesures en vue de refouler hors de la vie sociale les musulmanes portant le foulard. Les interdits se multiplient dans l’emploi comme dans l’enseignement. Dernières péripéties en date : à partir de la rentrée de septembre, deux écoles fréquentées par des adultes, à Bruxelles et à Liège[1], ont changé leur règlement d’ordre intérieur pour y interdire le foulard. Cela concernera plus d’une cinquantaine d’étudiantes en cours de scolarité. La Belgique va ici plus loin que la France qui limite l’interdiction du foulard à l’enseignement secondaire. Le candidat Sarkozy, qui court derrière le Front national, a déclaré vouloir étendre cette interdiction à l’enseignement supérieur. En Belgique, c’est déjà chose faite, sans aucun débat…

Seules des femmes sont concernées par toutes ces mesures. Ça ne vous choque pas ? Pourquoi aucun des interdits ne vise les « barbus » ? Ne serait-ce pas parce qu’il y a autant de barbes musulmanes que de barbes profanes et qu’il n’existe aucun moyen infaillible pour les distinguer ? N’est-ce pas là la preuve que la neutralité d’une apparence, cela ne veut rien dire et que la neutralité ou l’impartialité résident seulement dans les actes posés ?

Nous le voyons bien : ce foulard, celui de nos mères, de nos sœurs, de nos amies vous trouble. À la lumière du long combat des féministes d’Occident, mené notamment contre l’emprise d’une Église dominante, vous ne pouvez y voir qu’une régression. Nous devons à ce combat des libertés que nos mères et nos grands-mères n’auront souvent jamais connues. Nous pouvons désormais échapper à la tutelle masculine et nous ne nous en privons pas. En particulier, aucun homme, père, frère ou mari ne pourrait se permettre de nous imposer une tenue vestimentaire contre notre volonté – même si nous savons bien que ce n’est pas une règle générale. Toutes, nous sommes pleinement le produit de notre culture européenne, même si, pour beaucoup parmi nous, celle-ci est métissée d’un ailleurs. Pour celles d’entre nous qui le portent, le foulard ne saurait être un affront aux valeurs démocratiques puisque celles-ci sont aussi les nôtres. Il ne signifie absolument pas que nous jugerions « impudiques » les femmes qui s’habillent autrement. Comme féministes, nous défendrons toujours le droit des femmes d’ici et d’ailleurs à se construire leur propre chemin de vie, contre toutes les injonctions visant à les conformer de manière autoritaire à des prescriptions normatives.

Vous affirmez souvent que nos foulards sont des signes religieux. Mais qu’en savez-vous ? Certaines d’entre nous sont croyantes et pourtant ne le portent pas, ou plus. D’autres le portent dans la continuité d’un travail spirituel, ou par affirmation identitaire. D’autres encore par fidélité aux femmes de leur famille auxquelles ce foulard les relie. Souvent, toutes ces motivations s’imbriquent, s’enchaînent, évoluent dans le temps. Cette pluralité se traduit également dans les multiples manières de le porter. Pourquoi les femmes musulmanes échapperaient-elles à la diversité qui peut s’observer dans tous les groupes humains ?

Pourquoi vous raconter tout cela ? Pour que, à partir d’une meilleure compréhension mutuelle, nous puissions devenir vraiment des allié-e-s. Car nous ne serons jamais trop nombreuses pour combattre les injustices et les inégalités en tout genre, à commencer par celles qui frappent les femmes. Pour que vous cessiez de considérer celles d’entre nous qui portent le foulard comme, au choix, des mineures sous influence, des idiotes utiles ou des militantes perfides d’un dogme archaïque. Pour vous donner envie de nous rencontrer – toutes, et pas seulement celles qui ont les cheveux à l’air –, au lieu de nous tenir à l’écart et de nous contraindre ainsi au repli communautaire. Nous voulons vraiment faire société ensemble, avec nos ressemblances et nos différences. Chiche ?
* Sema Aydogan, Serpil Aygun, Layla Azzouzi, Malaa Ben Azzuz, Ouardia Derriche, Farah El Heilani, Khalissa El Abbadi, Tamimount Essaidi, Maria Florez Lopez, Marie Fontaine, Seyma Gelen, Malika Hamidi, Ihsane Haouach, Khaddija Haourigui, Eva Maria Jimenez Lamas, Julie Pascoët, Farida Tahar

 

Contact : citoyennesmusulmanes@gmail.com

[1] L’Institut d’enseignement de promotion sociale d’Uccle (Bruxelles), qui dépend de la Fédération Wallonie-Bruxelles, et la Haute école de la province de Liège, qui dépend du pouvoir provincial. La plupart des Hautes écoles de l’enseignement officiel disposent déjà de tels règlements, ainsi – et c’est peut-être encore plus grave – que de très nombreux établissements de promotion sociale.

Non François Hollande, nous ne « vivons » pas « ensemble »

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Non François Hollande, ne vous en déplaise, nous ne « vivons » pas « ensemble » par Ludivine Bantigny

 

La France ! France aux mille vertus, France éternelle et universelle, France qu’un peu partout on vénère, à laquelle on fait appel. Hollande l’a déclinée sur tous les tons dans son discours sur « la démocratie face au terrorisme » prononcé le 8 septembre à Paris. France de la fraternité et de l’égalité ; France qui défend les libertés ; celle dont on peut être fier.e ; celle qu’on évoque par toute la Terre avec émotion et respect. « Je vois dans les yeux de tous les peuples que je peux rencontrer, ou de leurs représentants, cet éclair chaque fois qu’il est question de la France », a confié le candidat-président. Cette arrogance nationale, orgueil de coq français, rappelle à bas bruit le discours d’Albi : « là enfin où la France est établie, on l’aime, que là où elle n’a fait que passer, on la regrette ; que partout où sa lumière resplendit, elle est bienfaisante ; que là où elle ne brille plus, elle a laissé derrière elle un long et doux crépuscule où les regards et les cœurs restent attachés ». Ces mots candides et grandiloquents, caractéristiques d’une époque aux certitudes coloniales chevillées, c’était le « jeune Jaurès » qui les prononçait, celui de 1884, celui qui n’avait pas mesuré encore les ravages et les pillages d’une France dominatrice qu’il allait plus tard condamner. François Hollande, lui, en est resté à cette image, celle d’une France qui n’est plus impériale mais demeure impérialiste. La France, une et unique comme on sait, est bien plus encore : l’essence de la pensée, celle où le futur peut se dire. Car dans la bouche du président, « la France c’est l’idée, c’est l’avenir ».

« Vive la République, vive la France ». Ce ne sont plus seulement des mots usés prononcés rituellement à la fin de discours policés, c’est un credo et – contrairement à ce qui est exhibé – un ferment de division. François Hollande manipule dangereusement « l’idée de patrie » qui renvoie selon lui à une question : « pourquoi nous nous battons ». Ça va de soi, il ne nous parlera pas d’Areva ; ni de Total ; ni de pipelines ; ni des intérêts économiques français.

Dans un tel discours, l’essentiel se loge dans les périphrases, les silences gênés, les expressions contournées. Il se loge même peut-être dans les participes passés… Tels ces « chaos qui sont créés ». Si donc l’on résume, des « chaos sont créés », les Occidentaux interviennent, leur puissant bras armé vainc ardemment les méchants et « les démocraties gagnent toujours les guerres ». C’est bien connu, de l’Indochine à l’Algérie, de l’Irak à la Libye. Comment ces chaos sont-ils « créés », c’est ce qu’Hollande préfère taire – sinon, sa politique vacille et avec elle sa rhétorique guerrière. Il y a la « barbarie » et « les trafics de toutes sortes » qui la financent. Mais pas les trafics du troisième exportateur mondial abreuvant en armes sophistiquées des régimes que François Hollande pudiquement oublie souvent de mentionner. L’Arabie saoudite par exemple. L’attachement du président français au patrimoine mondial de l’humanité, encore une fois ardemment rappelé, est à géométrie variable : flexible, modulable. Ces derniers mois, en plus d’assassiner, de décapiter, de faire lapider, le régime saoudien soutenu par la France qu’elle arme sans compter a bombardé et détruit cinquante-deux sites archéologiques au Yémen. Qu’à cela ne tienne. Le président le certifie : « Les démocraties gagnent toujours les guerres » ; « leur victoire est inéluctable ». « C’est ainsi que les dictateurs se sont trouvés désarçonnés, renversés ». Mais pas (encore) les Ali Bongo, Idriss Déby, Faure Gnasingbe, bras-dessus bras-dessous avec d’autres grands démocrates à la marche d’un certain 11 janvier.

Discours acidulé, à l’image de ces militaires surarmés qu’on voit désormais aux quatre coins de nos rues, sur les affiches des métros et même en photo sur les tables des cafés. « En se battant en pays étranger, nos armées nous défendent ». Et si c’était exactement le contraire ? Si les bombes déversées étaient des bombes à retardement ? Si les guerres d’ingérence ne faisaient qu’alimenter la spirale infernale de la violence et de la vengeance ?

Dans ce genre de discours, l’orateur n’en est pas à une contradiction près. Intéressante circularité… Ici Hollande nous dit : « Il est tellement plus simple de convoquer les peurs » ; mais il ne fait que les alimenter en martelant que c’est la guerre et qu’il faut la mener sans faire de quartier. Il assure aussi ne pas demander davantage aux musulman.e.s qu’aux autres citoyens français – tout en leur enjoignant « de faire reculer l’islam radical et l’obscurantisme ». On n’avait pourtant pas demandé aux chrétiens de faire reculer la terreur blanche au moment du massacre perpétré par Anders Breivik. Hollande nous dit aussi qu’il est contre l’« Etat d’exclusion ». L’homme de l’état d’urgence, l’homme qui a tenté la déchéance de nationalité, n’a pas contredit son Premier ministre quand celui-ci a déclaré à propos des femmes portant le burkini : « Face aux provocations, la République doit se défendre. […] Je soutiens donc ceux qui ont pris des arrêtés, s’ils sont motivés par la volonté d’encourager le vivre ensemble ».

Et voilà qu’il resurgit, ce fameux, sirupeux, doucereux « vivre ensemble », ce « vivre en commun » du discours de Hollande. Le même Manuel Valls avait asséné il y a trois ans : « Le voile est pour moi un combat essentiel ». Remplaçons, le temps d’un instant, « voile » par « chômage », « précarité », « pauvreté », « mal-logement », « racisme », « discriminations », « inégalités », « harcèlement au travail ». L’effet politique ne serait pas mal – mais ce ne serait plus du Valls.

Le « vivre ensemble » est un mot de passe dont le rabâchage n’a d’égal que son inconséquence, un de ces mots creux qui tournent en boucle pour mieux faire oublier son hypocrite inconsistance. François Hollande (nom commun aux puissants de ce monde), pensez-vous vraiment vivre avec les migrants de Calais ? Avec les réfugiés, avec les Roms, avec les sans-papiers raflés et expulsés ? France de la fraternité, a répété le président. François Hollande, pensez-vous vivre avec cette factrice victime d’un AVC parce que son employeur avait exercé sur elle un ignoble chantage pour la forcer à travailler malgré le mal qui la guettait ? Avec Franck, ce caissier licencié pour une erreur de caisse de 18 euros ? Avec le million de personnes devenues pauvres en France depuis 2008 selon l’INSEE ? « France de l’égalité » selon les mots impudents du président. Ou bien encore avec Adama Traoré ? Avec cette jeune femme serbe et son bébé placés hier dans un centre de rétention ? Avec les travailleurs de Goodyear condamnés à deux ans de prison ? « France de la liberté », insiste le maître de l’Elysée.

Ou bien avec ces femmes obligées par des polices municipales d’ôter leur vêtement sur une plage ? Que l’on sache, on n’a jamais forcé une religieuse à retirer sa guimpe et à enlever son voile. Si elle n’était aussi humiliante et odieuse, insupportable tant elle est honteuse, la sale affaire des arrêtés anti-burkinis pourrait être grotesque tant on y mesure le fossé entre l’essentiel et le dérisoire, entre ce que les puissants montrent du doigt et ce qu’ils ne veulent surtout pas voir.

Le chef de l’Etat a conclu sur un ton inquiétant : « Le danger, je vous l’ai dit, c’est que la France puisse à un moment douter d’elle-même ou se diviser. » Mais le danger n’est pas où François Hollande le met. Qu’ici, en France, on se prenne à douter de la fausse justesse de ces guerres et de ces interventions militaires serait plutôt salutaire.