Meghan Murphy : 9 choses qui font de vous une meilleure féministe

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Meghan Murphy : 9 choses qui font de vous une meilleure féministe

 

Vous vous demandez sans doute à quoi bon lire la revue Bustle ? Eh bien, simplement, pour les énumérations loufoques comme celle qu’ils ont publiée le 10 septembre, sous le titre « 9 choses qui ne font pas de vous une meilleure féministe ». Je vais vous épargner quelques minutes, que vous gaspillerez plus utilement à vous examiner les pores ou à épingler des photos de votre chat sur Instagram, en vous résumant l’essentiel de ce papier : Tout ce que vous faites est féministe et tout le monde est féministe et aussi, le féminisme est tout ce que vous dites qu’il est #amen

Vous vous sentez mieux ? Eh bien, tant mieux. Je me meurs d’envie de découvrir leur prochaine liste-bidon : « 11 choses qui ne font pas de Marx un communiste mieux que vous. » Par exemple : Vous possédez les moyens de production ? Et alors ?! Ne laissez personne censurer votre communisme #lecommunismeestpourtoutlemonde. Vous êtes né-e bourgeois-e, mais vous vous êtes toujours senti-e de classe ouvrière à l’intérieur ? Aucun problème. Assumer une identité prolétarienne est une façon branchée de subvertir l’opposition binaire de classe.

Mais je digresse. Le bon côté de l’énumération-bidon de Bustle est qu’elle m’a inspirée à en créer moi-même une. Voici les neuf critères réels qui font vraiment de vous LA meilleure :

1) Être une femme

Vous pouvez être un super-allié des féministes même si vous êtes un homme, mais vous n’allez jamais pleinement saisir le vécu féminin. Vu que les femmes sont le groupe qui est opprimé dans le patriarcat, en tant que classe, et que les hommes sont le groupe dominant dans ce système, ce sont les femmes qui doivent mener le mouvement vers leur libération. Être une femme est central au fait d’être féministe parce que le féminisme est un mouvement qui existe par et pour les femmes. Et même si les hommes sont également affectés par le patriarcat (la virilité n’est pas extra non plus), en fin de compte, ce sont les hommes qui en ont toujours bénéficié et les femmes qui en ont toujours souffert (et ce aux mains des hommes). La meilleure façon de soutenir le mouvement féministe, en tant qu’homme, est de tenir tête à d’autres hommes, aux privilèges masculins et à la violence masculine. En fait, ceci nous aide beaucoup et nous épargne de perdre notre temps en devant constamment expliquer à chaque homme rencontré pourquoi nous ne sommes pas réellement des jouets sexuels. Vous pouvez faire tout cela sans vous qualifier de féministe. Les actes comptent plus que les paroles, messieurs.

2) Comprendre que le féminisme n’est pas un sentiment ou une identité, mais un mouvement politique

Le féminisme ne consiste pas à porter un t-shirt disant que vous êtes une féministe. Il ne s’agit pas de vous qualifier de féministe juste pour le principe, même si vous n’avez aucun intérêt à libérer les femmes de l’oppression patriarcale. C’est ok d’être novice dans le féminisme et d’y faire son apprentissage : vous n’avez pas à tout connaître du mouvement pour en faire partie, mais vous devez comprendre que ce n’est pas un mot malléable, un logo ou un produit commercialisable. Personne ne dirait jamais : « Le socialisme n’est que ce chacun en fait ! Vis ton propre socialisme, mec ! » Parce que ce serait non seulement stupide, mais erroné dans les faits.

Si vous êtes d’accord avec l’objectification des femmes ou leur harcèlement dans la rue ou les privilèges masculins ou les stéréotypes de genre ou l’érotisation de la violence contre les femmes, eh bien vous n’êtes pas une féministe. Prendre un selfie ou se marier ou porter des talons aiguilles ou faire un tas d’argent n’est pas l’équivalent du féminisme (et pourtant les féministes ont le droit de faire ces choses ! Vous voyez comment ça fonctionne ?), parce que le féminisme ne se résume pas à votre sentiment individuel à vous sentir « bien » ou forte à un moment précis. Vous pouvez ressentir cette impression de puissance, mais cela ne crée pas nécessairement du féminisme. De même, se sentir bien n’est pas l’équivalent de gagner en force. Dans le cadre du féminisme, les gains en pouvoir signifient un progrès social pour un groupe de personnes marginalisées (dans ce cas, les femmes). C’est pourquoi, par exemple, poser nue et se sentir sexy dans un magazine de mode ou de pornographie peut amener celle qui le fait à se sentir bien (elle recevra un renforcement positif, se trouvera belle ou y trouvera un bénéfice financier, etc.), mais cela ne constitue pas des « gains en pouvoir » parce que ça ne constitue pas un progrès pour les femmes en tant que classe.

3) En finir avec cet anti-intellectualisme de merde

Franchement, les filles ! Penser n’est pas une mauvaise chose. C’est évident que vous n’avez pas besoin d’un diplôme pour faire du féminisme. Mais, en même temps, tout le discours du genre « Fuck ton idéologie de tour d’ivoire, fuck la théorie, fuck yeah ! » est contre-productif et ignorant.

Il n’y a pas d’activisme sans idéologie. L’idéologie est la somme des idées qui définissent un mouvement politique. Nous en avons fichtrement besoin, sinon comment allons-nous savoir ce que nous faisons ? (Quoi ? Il nous suffit de prendre des selfies et de nous hurler sur Twitter des mots comme intersectionnalité ? Bon alors. Fuck l’idéologie. Fuck les mouvements. Fuck yeah !)

Parallèlement, comprendre l’histoire de ce mouvement est une bonne chose. Cela nous évite de devoir constamment réinventer la roue. Cela nous évite d’avoir à réécrire l’histoire, ce qui aurait pour effet d’effacer le travail et le militantisme des milliers et milliers de femmes qui ont combattu pour les droits dont nous bénéficions aujourd’hui.

Comprendre comment avoir une pensée critique, comprendre l’idéologie féministe, comprendre l’histoire du féminisme : ces trucs ne sont pas destinés à des élites de snobs, ce sont des éléments fondamentaux. Sans eux, nous ne réalisons rien, et nous nous retrouvons à gueuler aveuglément « Le pouvoir aux salopes ! » » dans l’abîme virtuel. L’instruction et l’université ne sont pas de mauvaises choses, ce sont de bonnes choses qui ont été rendues inaccessibles à une foule de gens à travers le monde et/ou qui ont laissé à beaucoup d’entre nous des dettes considérables. Mais ce n’est pas l’instruction qui est le problème, mais le système. (L’instruction postsecondaire gratuite est un enjeu féministe. Hashtag-le.)

4) Comprendre que le féminisme ne consiste pas à être politiquement correct

Svp, ne vous méprenez surtout pas sur ce que je dis ici – être une féministe signifie que l’on doit être réfléchie dans nos paroles et nos actions. Dire et faire absolument tout ce qu’on veut quand nous le voulons est égoïste, irresponsable et juvénile. Mais nos efforts pour éviter de nous comporter en adolescentes égocentriques et arrogantes ne doivent pas nous conduire au politiquement correct.

Être une féministe signifie avoir une réflexion critique sur le monde qui vous entoure. Cela veut dire : ne rien tenir pour acquis et remettre en question le statu quo, et dire la vérité, même si cette vérité rend les gens mal à l’aise. Le changement rend les gens mal à l’aise. Contester l’idéologie dominante rend les gens mal à l’aise. Par contre, le politiquement correct consiste à s’assurer que vous ne choquez personne et cela signifie suivre la ligne du parti. Cette ligne de parti peut être une ligne « progressiste » ou bien « libérale ». Ce peut même être une ligne de parti que certains ont définie comme « féministe », mais c’est tout de même une ligne de parti. Au moment où vous arrêtez de penser par vous-même, où vous commencez à répéter les mantras de vos pairs sans questionner leur pertinence réelle, où vous cessez d’être courageuse, cessez de contester l’idéologie et les normes implicites du discours dominant, c’est le moment où vous devenez non pas une agente du changement, mais un mouton qui ne fait que suivre le mouvement.

Tant de féministes aujourd’hui ont peur de dire quoi que ce soit de controversé et c’est carrément déprimant. Les jeunes féministes ont peur de dire ce qu’elles pensent ou de remettre en question les propos dominants de peur d’être qualifiées de « prudes » ou d’un dérivé d’insultes en « phobe ». Notre capacité de résistance se transforme en lâcheté. Pourtant avoir une parole contraire est une bonne chose. Notre capacité à penser par nous-même et à remettre en question les idées que l’on suppose correctes est une faculté essentielle. Merde au politiquement correct.

5) Ne pas faire d’âgisme

Depuis quand l’âgisme est-il devenu acceptable dans le féminisme ? Oh oui, c’est vrai : au début de la fameuse troisième vague … OK, nous comprenons bien que des adolescentes rebelles veulent hurler « Tu n’es pas ma vraie mère ! » et claquent la porte au visage de leurs aînées, mais nous ne sommes pas des adolescentes rebelles. Nous sommes des adultes. Et si vous êtes une féministe, il est inacceptable de faire de la « deuxième vague » une insulte. Cette appellation est misogyne, antiféministe et âgiste et si vous voulez jouer cette carte merdique, félicitations, vous faites le boulot du patriarcat. Restez dans votre ignorance et continuez à perpétuer les clichés sexistes qui disent que les femmes qui ne sont plus très jeunes sont stupides, démodées, des bigotes cramponnées à leur collier de perles, en route pour la maison de retraite où elles pourront se contenter de jouer au loto ; mais sachez que vous n’êtes pas féministe. Les aînées du mouvement en savent bien plus que vous et nous n’allons nulle-part sans elles.

6) Ne pas accuser des féministes de détester le sexe et les hommes comme si c’était une mauvaise chose

Les femmes sont autorisées à détester les hommes et le sexe. Détester les hommes et le sexe est parfaitement normal. Les hommes et le sexe avec les hommes ont été une source de traumatisme pour des quantités innombrables de femmes, depuis des siècles. Il est également tout à fait normal d’aimer certains hommes et d’aimer avoir des rapports sexuels. Aucune de ces réalités ne devrait être utilisée par des féministes pour insulter, attaquer ou rejeter d’autres féministes. En accusant les féministes qui contestent la violence masculine de « détester le sexe » ou de « détester les hommes », vous renforcez une hétéronormativité pathétique et validez les stéréotypes selon lesquels les féministes ne sont en colère que parce qu’elles ne se font pas baiser assez. Ces clichés relèvent de la culture du viol – l’idée que les hommes peuvent amener les femmes à la passivité ou à l’hétérosexualité en les baisant. C’est l’idée que seules les femmes baisables sont de « vraies » femmes. C’est l’idée que les femmes ont besoin des hommes pour être des êtres entiers et pour compter – qu’elles n’existent que par rapport aux hommes. Ce sont des idées antiféministes.

Qu’une femme aime ou non les hommes ou le sexe n’a aucune incidence sur sa valeur ou sur le sens de sa vie, ses idées, ses mots, ou son activisme. Ce que le féminisme combat est justement cette idée que le rapport des femmes avec les hommes est ce qui les rend consistantes et dignes d’intérêt en tant qu’êtres humains. C’est comme s’en prendre à une femme en disant qu’elle est moche. Les femmes n’existent pas afin d’être matées ou baisées par des hommes. Elles ont droit à leur existence propre ! Remballez votre sexisme lesbophobe et allez le fourguer sur un forum masculiniste. Ils vont vous adorer là-bas.

7) Ne pas être masculiniste

En parlant de masculinisme, vous savez ce qui fait certainement de vous une meilleure féministe ? C’est de se battre pour les droits des femmes, et non les droits des hommes. Et ce que je veux dire, c’est : plutôt que de défendre les droits des hommes qui veulent se payer des fellations, essayez de défendre les droits humains des femmes, qui incluent la possibilité de payer un loyer et de se nourrir sans avoir à fournir aux hommes des fellations. Un aspect souvent négligé, mais essentiel du féminisme est l’idée que les femmes sont des êtres humains. C’est vrai ! Nous sommes radicales à ce point. Et parce que nous sommes des êtres humains, nous méritons des choses comme la nourriture et l’eau et le logement et nous devrions avoir accès à ces choses sans avoir à baiser des étrangers ou être soumises à des violences.

Si vous pensez que les hommes ont fondamentalement droit à des relations sexuelles, vous vous y prenez mal. Personne n’a de droit au sexe. Ce n’est pas un droit de la personne. Votre obsession pour les femmes asiatiques, les images pornos d’écolières, le sexe anal, ou les insultes putophobes adressées à des femmes en leur tirant les cheveux et en les étouffant n’est pas une part innée de votre sexualité coquine. Cela signifie simplement que vous êtes excités par le fait de déshumaniser des femmes. Bon vent, Felicia.

8) Comprendre que l’objectification et la nudité ne sont pas la même chose

Les féministes ne détestent pas les corps nus des femmes. Nous aimons les corps de femmes. Nous en avons toutes un. Nous l’utilisons tous les jours pour des choses comme manger et marcher et se blottir avec des chiots. Nous les aimerions encore plus si ces corps nous appartenaient, pour notre propre usage et plaisir, plutôt que pour celui de la population masculine.

Nos corps n’existent pas pour être admirés ou sexualisés ou baisés. Ils existent pour que nous y vivions. Notre culture a amalgamé le sexe et la sexualité à un point tel que nous pensons qu’il s’agit de la même chose. Mais c’est faux. L’objectification peut nous faire nous sentir sexy parce que nous avons appris à sexualiser l’objectification. Nous avons appris à mimer la sexualité comme une performance plutôt que de la ressentir. La raison pour laquelle la nudité féminine est devenue si problématique n’est pas parce que les féministes ont peur de leur propre peau, mais parce qu’on ne laisse pas cette nudité exister sans la pornographier. C’est la raison pour laquelle les gens paniquent à ce point quand des femmes allaitent en public. Parce que nous pensons que la seule raison pour qu’un sein soit visible est que des hommes puissent le reluquer. Arrêtez de faire de nos corps du matériel masturbatoire et peut-être verra-t-on la « pruderie » sociale disparaître.

9) Pour l’amour de dieu, arrêtez d’essayer de rendre le féminisme tendance

Populariser le féminisme ne fonctionne pas. Non pas parce que je ne pense pas que le féminisme devrait être populaire, mais parce que pour le vendre aux masses aujourd’hui, il doit être édulcoré au point de perdre toute signification. (Relisez l’énumération-bidon de Bustle). On n’a pas besoin de brader nos valeurs. Nous ne devrions pas avoir à le faire. Nous pouvons conserver nos valeurs et continuer à y rallier les femmes. Si des personnes ne veulent pas se rallier au féminisme concret parce qu’elles n’aiment pas le féminisme concret, peut-être qu’elles ont juste besoin d’un peu plus de temps pour y réfléchir. Ou peut-être qu’elles ne sont tout simplement pas féministes. Je suis tout à fait partisane d’éduquer les gens, mais pas à tort et à travers. Rendre le féminisme sexy et digeste pour des gens qui ne pensent pas le patriarcat est un problème ne fera rien pour aider le féminisme.

Être une féministe ne signifie pas que vous ne pouvez pas être cool, fun ou même attrayante, mais le féminisme réel n’a pas vocation à être cool, fun et attrayant. Il n’est tout simplement pas vraiment cool, fun ou attrayant en soi. Désolée mais c’est comme ça. En fait, nous luttons contre des choses comme la violence conjugale, le viol, l’esclavage sexuel, l’inceste, la pédophilie et le féminicide. Cela n’a rien de cool, de fun et de sexy. Ce n’est pas son objectif. Le féminisme n’est pas une foutue tendance mode.

Meghan Murphy, initialement publié le 11 septembre 2015 sur Feminist Current

Version originale : http://www.feministcurrent.com/2015/09/11/9-things-that-really-do-make-you-a-better-feminist-than-everybody-else/

Traduction : TRADFEM, https://tradfem.wordpress.com/2016/05/31/meghan-murphy-9-choses-qui-font-de-vous-une-meilleure-feministe/

 

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À propos de l’amour de la gauche pour la prostitution – Lettre ouverte de femmes qui en sont sorties

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À propos de l’amour de la gauche pour la prostitution – Lettre ouverte de femmes qui en sont sorties

 

Lettre ouverte aux Jeunesses de gauche unies de Brême (« Bremer Linksjugend-solidarisch »), une organisation jeunesse officielle du parti allemand de la gauche radicale, en ce qui concerne leur prise de position « Solidarité avec les travailleurs et travailleuses du sexe* – Non à la nouvelle loi sur la protection des personnes prostituées – Non au paternalisme et à l’hétéronomie dans l’industrie des services sexuels » (« Solidarität mit Sexarbeiter * innen – Nein zum neuen Prostituiertenschutzgesetz – Nein zu Bevormundung und Fremdbestimmung im sexuellen Dienstleistungsgewerbe »).

[Initialement publié en allemand sous le titre « Die Linke Freude an der Prostitution – Huschke Mau une Bremer Linksjugend die » sur le site Web sisters-ev.de, le 21 avril 2016.]

 

Aux membres des Jeunesses de gauche unies,

Je veux qu’il soit clair que je m’adresse à ceux et celles d’entre vous qui ont voté pour la proposition « Solidarité avec les travailleurs du sexe – Non à la nouvelle loi sur la protection des prostituées – Non au paternalisme et à l’hétéronomie dans l’industrie des services sexuels », lors du meeting fédéral de l’organisation Jeunesses de gauche unies des 8 et 9 avril 2016. Je suppose que cela ne signifie pas la totalité d’entre vous, ce qui suggère qu’il y a encore de l’espoir.

Je suis une ancienne « travailleuse du sexe », comme vous nous appelez; j’ai lu votre proposition, et je voudrais vous dire exactement ce que je pense de la « solidarité » que vous nous offrez dans ce document.

Tout d’abord, il est rassurant que vous l’ayez signée comme Jeunesses de gauche. Parce que lorsque j’ai lu l’expression « industrie des services sexuels », j’étais sûre pendant un instant que le FDP [le parti allemand du libertarisme économique] était revenu d’entre les morts.

Mais j’ai vraiment apprécié que vous preniez position contre « l’hétéronomie », le pouvoir des autres sur nos vies. Malheureusement, en lisant cette proposition, j’ai dû me rendre à l’évidence que vous n’aviez pas compris que « l’autre » qui a le pouvoir sur les personnes qui sont dans la prostitution est le prostitueur, au sens que cette caractéristique est INHÉRENTE AU SYSTÈME : il veut du sexe, je n’en veux pas réellement, j’ai simplement besoin d’argent et donc je consens à cette hétéronomie par coercition. C’est aussi simple que cela.

Vous écrivez : « Même si le travail sexuel est établi depuis longtemps comme service commercial dans notre société et qu’il est considéré comme légal en République fédérale allemande depuis 2002, les travailleuses et travailleurs du sexe demeurent gravement stigmatisés dans leur vie privée et professionnelle. »

Je suis tout simplement abasourdie que vous décriviez l’acte de prostitution comme une « profession » et un « service ». La sexualité est la sphère la plus intime de l’être humain. Pouvons-nous conserver au moins cela, s’il vous plaît, ou devons-nous laisser chaque partie de nous-mêmes être complètement réifiée et commercialisée ? Depuis quand la gauche se fait-elle le champion de la vente de tout désir humain? Vous qualifiez le sexe de service, comme s’il était possible de le séparer du soi, du corps, de la personne; comme si vous pouviez simplement le peler, le mettre dans une jolie petite boîte sur le comptoir d’une boutique, et puis un type se présente, me tend 50 euros et repart avec le service sexuel. Est-ce bien la façon dont vous imaginez cela ? Vraiment ? Vous parlez même de « mauvaises conditions de travail »; croyez-vous réellement que les violences dont nous avons souffert et dont tant d’entre nous souffrent encore sont en quelque sorte améliorées si on nous donne un joli « lieu de travail », comme vous dites ? Des « conditions de travail » ? Mais de quoi parlez-vous ? Dans quelles conditions la violence que nous infligent les prostitueurs est-elle acceptable à vos yeux ? Ou ne la voyez-vous tout simplement pas comme une violence, en ignorant ce que vous disent les personnes sorties de la prostitution et les chercheuses et chercheurs en traumatologie ? Soixante-huit pour cent de toutes les personnes prostituées souffrent de troubles de stress post-traumatique, et cela sans compter la dépression, la toxicomanie, et les troubles de personnalités limites et les psychoses. Pensez-vous que ces choses ne sont que le résultat de « mauvaises conditions de travail » ? Chacune des femmes qui en sont sorties que je connais décrit ce qu’elle a vécu dans la prostitution comme une violence sexuelle. Que nous ayons toléré cette violence sexuelle ou ayons été forcées de le faire ne la transforme pas en profession !

Et puis vous continuez à propos de la stigmatisation, en disant que nous ne devons pas être stigmatisé.e.s. Je suis d’accord avec vous sur ce point, mais je dois souligner que ce n’est pas le stigmate qui nous viole, nous agresse et nous tue. Ce sont les prostitueurs. Malheureusement, vous tirez des conclusions erronées de l’exigence que les personnes prostituées ne soient pas stigmatisées.

Vous écrivez : « Cette [stigmatisation] s’exprime dans un manque de reconnaissance de leur profession. »

Pour être clair, ce que vous demandez est essentiellement que la violence à l’encontre des femmes prostituées devienne normale. Vous voulez qu’elle devienne un emploi. Vous voulez que la violence devienne ACCEPTABLE. En bref, vous vous battez pour le droit des femmes à qualifier d’emploi la souffrance de la violence sexuelle. Ou mieux : Vous vous battez pour le droit des hommes à violenter des femmes et à minimiser cette violence en la qualifiant de « travail ».

Une autre chose que je ne comprends pas est tout votre discours sur « le travail du sexe comme choix personnel ». Toutes les femmes prostituées que je connais ont « choisi » la prostitution parce qu’elles ne voyaient pas d’autre option. Comment pouvez-vous interpréter cela comme un choix personnel ? Est-ce parce que je peux choisir, AU SEIN DE LA PROSTITUTION, entre seulement faire des fellations avec un préservatif (et perdre mon revenu en raison du « choix personnel » de toutes les femmes de l’Europe du Sud) et juste prendre toutes ces bites dans la bouche sans la moindre protection, parce que c’est la norme ? Tout un choix personnel !

Notre problème n’est pas le « manque de reconnaissance de la profession », notre problème est la « profession » elle-même ! Neuf prostituées sur dix la quitteraient immédiatement si elles le pouvaient. À quoi diable sert votre baratin sur la reconnaissance de la profession ? !

Tout votre manifeste donne l’impression d’avoir été rédigé par le lobby pro-prostitution, et cela semble effectivement être le cas. Vous vous référez au BESD [Berufsverband erotische und sexuelle Dienstleistungen e.V .; soit « l’Association professionnelle pour les services érotiques et sexuels »] comme « syndicat de travailleuses et de travailleurs du sexe ». Vous rendez-vous compte que cette organisation ne représente que 0,01% des personnes prostituées en Allemagne? Et de quel genre de syndicat des personnes prostituées parlons-nous s’il comprend les propriétaires de bordels? Des exploiteurs qui créent un « syndicat » pour représenter les travailleuses et travailleurs? Voilà bien le syndicat le plus étrange dont j’aie jamais entendu parler. Qui avez-vous consulté en fait ? En dehors des propriétaires de maisons closes comme Fricke et de propriétaires d’agences d’escorte comme Klee ?Quelles sont les sources de renseignements sur lesquelles vous fondez, en fait, vos décisions ? Si votre prochain projet concerne le racisme, irez-vous consulter les néonazis ?

Le paragraphe suivant me fait douter que vous possédiez la moindre capacité de réfléchir à ce sujet ou sur toute autre question. Vous écrivez : « En plus de ces revers juridiques, il y a beaucoup de victimisation et de paternalisme à l’égard des travailleuses et travailleurs du sexe, même au sein de la gauche sociale. »

Je me demande qui victimise les femmes prostituées – les prostitueurs qui nous agressent ou les personnes qui font état de ces agressions ? Si vous voulez nous empêcher de devenir des victimes, abolissez le statut de prostitueur ! Ou peut-être voulez-vous simplement que les gens arrêtent de DIRE que des préjudices nous sont imposés dans et par la prostitution ? Si tel est le cas, veuillez vous contenter de dire cela et cessez de prétendre que les personnes qui reconnaissent la prostitution comme inhumaine nous victimisent en quelque sorte – ce ne sont pas ELLES qui le font.

Ensuite, vous écrivez : « Ainsi, certains éléments de la gauche ont à plusieurs reprises réclamé une « abolition totale de la prostitution » ou le soi-disant progressiste « modèle suédois », en affirmant que le travail du sexe/la prostitution est l’expression ultime du patriarcat. »

Laissez-moi tirer cela au clair : parce que cette phrase donne l’impression que vous ne croyez PAS que la prostitution est une expression du patriarcat. Si elle ne l’est pas, de quoi s’agit-il alors ? Pourquoi 98% de toutes les personnes prostituées sont-elles des femmes et presque 100% des prostitueurs, des hommes ? Mais ne dites surtout pas que c’est parce que nous vivons dans un patriarcat ?

Puis, vous dites : « Oui, le travail du sexe se fait actuellement dans le contexte du patriarcat, ce qui signifie que la question de son caractère volontaire est malheureusement toujours difficile à démêler. »

Donc, la prostitution a aussi lieu en dehors du patriarcat ? Sérieusement ? Et quelles conclusions tirez-vous de ce qu’il soit difficile de répondre à la « question de son caractère volontaire » ?

Ensuite : « Ce sont surtout des femmes qui travaillent dans cette profession, alors que ce sont surtout les hommes qui achètent les services des travailleuses du sexe. »

Je trouve tout simplement incroyable la façon dont vous prenez la part des agresseurs et banalisez la violence sexuelle par votre choix de mots.

Ensuite : « Cependant, la réponse féministe ne peut pas être d’adopter une approche paternaliste et d’essayer de dire aux travailleuses et travailleurs du sexe ce à quoi une vie décente devrait ressembler. »

Je meurs d’envie de savoir où vous allez chercher ça. Les gens qui voient la prostitution comme destructrice et inhumaine ne sont pas paternalistes : elles et ils expriment de la solidarité avec nous. Et c’est exactement ce que vous pourriez faire avec un peu de pratique. Il faut que vous arrêtiez de ramener cette idée stupide que toute personne qui reconnaît la prostitution comme dommageable est une sorte de moraliste conservateur essayant de faire la leçon à des « femmes déchues ». Reconnaître la souffrance et la misère de la prostitution et déclarer qu’elle constitue une violence n’est pas faire la morale; cela signifie VOIR les conditions réelles où vivent les personnes prostituées et manifester ainsi du respect et de l’attention aux personnes qui souffrent à l’intérieur de la prostitution et à cause d’elle.

Ensuite : « Tant le modèle suédois qu’une interdiction complète mettraient en danger l’autonomie et la protection des travailleuses et travailleurs du sexe de façon encore plus dramatique que les lois existantes. Ces lois plus strictes ne changeraient rien à l’existence du patriarcat avec ses rôles spécifiques et sa hiérarchie de pouvoir social entre les femmes et les hommes. »

Pourquoi cela ne changerait-il rien ? La prostitution est l’un des principaux piliers du patriarcat, comme toute violence sexuelle. Pourquoi est-ce que ça ne changerait rien de l’interdire ? Pourquoi la prostitution serait-elle la seule sphère de la vie où les lois n’ont soudainement pas le moindre impact ? La prostitution a-t-elle lieu dans quelque espace intersidéral ? Vous pourriez aussi bien dire que le viol ne doit pas être interdit par la loi, car cela ne fait rien pour changer les rôles patriarcaux et la hiérarchie de pouvoir social ! Êtes-vous en train de dire que vous voulez simplement tout laisser tel quel ? La violence sexuelle, les structures patriarcales – est-ce bien ce que vous endossez ? La gauche a-t-elle perdu toute vision de l’avenir ? Ou n’est-elle à court de vision que lorsqu’il s’agit des femmes prostituées ?

Oui, je présume que vous êtes de bonne foi. Mais si vous préconisez la décriminalisation du prostitueur (je crois que nous sommes tous d’accord pour dire que l’on ne devrait jamais criminaliser la personne prostituée), alors cela équivaut à tenir un discours comme : « Les femmes touchées par la violence conjugale sont stigmatisées. Pour les libérer de ce stigmate, nous allons décriminaliser la violence de leur agresseur. De cette façon, la femme n’aura plus rien dont avoir honte. » Arrivez-vous à comprendre au moins une partie de tout ça ?

Ce que votre brochure ne mentionne pas du tout est le prostitueur – comme d’hab.

Faites-moi simplement une faveur en allant lire quelques messages au hasard sur les forums destinés à ces hommes, puis dites-moi comment diable vous pouvez soutenir la légalisation de quelque chose comme ça ? Comment pouvez-vous endosser que des hommes fassent de telles choses aux femmes ? Je suis curieuse d’entendre vos arguments à cet effet.

Ensuite : « Celles et ceux qui veulent rendre illégaux les travailleurs du sexe par choix criminalisent l’ensemble de l’industrie et la contraignent à la clandestinité, où aucune protection ne peut leur être fournie. Afin d’être mieux protégés, les travailleuses et travailleurs du sexe ont besoin de plus d’autodétermination et de la reconnaissance sociale et juridique de leur profession. Ce n’est que de cette façon et en étant reconnus comme travailleurs qu’ils et elles peuvent s’organiser publiquement dans le cadre de la classe ouvrière et revendiquer leurs propres intérêts, de meilleures conditions de travail et une sécurité sociale. Une interdiction du travail du sexe ou la criminalisation des clients (comme en Suède) ne contribuerait qu’à rendre le travail du sexe invisible et moins sûr. »

Et revoici encore le conte de fées de la clandestinité. Veuillez s’il vous plaît aller lire quelques textes expliquant le modèle suédois, qui criminalise le prostitueur et décriminalise la prostituée. Et lisez des évaluations de cette loi, là où elle a été appliquée, en Norvège par exemple. Non, la prostitution ne correspond pas à une quantité d’actes coulée dans le bronze. Oui elle peut être diminuée. Non, le modèle suédois ne la refoule pas dans la clandestinité. Oui, le point de vue d’une société sur les femmes se transforme quand un sexe ne peut plus acheter l’autre. Non, nous n’avons pas besoin de « reconnaissance en tant que profession », nous avons besoin que la prostitution soit reconnue comme une VIOLENCE. Et non, nous ne faisons pas partie de la classe ouvrière, nous sommes d’abord et surtout des personnes lésées par des violences sexuelles par le biais de la prostitution ! Nous ne nous organisons PAS dans le cadre de la classe ouvrière, mais au sein d’associations de victimes et de survivantes (par exemple, SISTERS e.V., et SPACE International, des organisations que vous refusez cependant d’écouter.) Nous n’avons pas besoin que vous nous organisiez ou que vous parliez de nous; nous nous organisons nous-mêmes, merci beaucoup.

Ensuite : « Ceux et celles qui préconisent réellement une société émancipée doivent aussi plaider pour l’autodétermination physique et sexuelle. »

La prostitution est l’exact opposé de l’autodétermination sexuelle. Une partie veut du sexe, l’autre non. L’argent est censé combler ce fossé. La prostitution n’a RIEN à voir avec l’autodétermination physique et sexuelle parce que tout ce que je fais, le prostitueur en décide; c’est cela la situation d’hétéronomie. J’en ai incroyablement marre de tous vos discours sur la libération sexuelle lorsque vous mentionnez dans un même souffle la prostitution comme un chemin vers cette libération. Ne nous entraînez pas dans ce discours ; nous ne nous laisserons pas instrumentaliser de cette manière ! Faites votre propre libération sexuelle, mais vous ne serez pas autorisés à utiliser et maquiller la violence commise contre nous pour y arriver.

De plus, j’aimerais bien vous voir faire un peu de recherche ; vous découvrirez rapidement que la prostitution forcée et la prostitution ne peuvent pas être envisagées séparément, comme vous préférez le faire. D’une part, les lignes entre les deux sont floues, et d’autre part il n’y aura jamais assez de femmes qui font cela « volontairement »; un grand pourcentage d’entre elles devront toujours être contraintes pour satisfaire la demande. Cela signifie que vous ne pouvez pas vouloir la prostitution sans être d’accord avec la prostitution forcée ; l’une n’existe pas sans l’autre. Et en passant, si vous soutenez la décriminalisation complète et la légalisation de la prostitution, vous soutenez le principe du marché comme unique facteur de régulation, ce qui signifie : la demande augmente, l’offre se développe, la demande croît encore plus parce que les hommes considèrent maintenant comme parfaitement normal d’être un prostitueur, l’offre continue à croître, et ainsi de suite. C’est une spirale ascendante. À vous voir si impatients de voir de la valeur capitaliste extraite des femmes comme marchandises, on se demande si vous avez déjà lu quoi que ce soit sur les mécanismes de base du capitalisme ?

Ensuite : « Le droit d’asile doit également être réformé de telle sorte que les prostituées migrantes sous contrainte ne soient plus confrontées à la menace d’expulsion, mais qu’elles reçoivent plutôt des permis de résidence et de travail. Cependant, l’intention qui sous-tend notre décision est de mettre l’accent sur ces travailleuses et travailleurs du sexe qui éprouvent actuellement des restrictions de leur auto-détermination physique, de leur santé et de leurs droits dans leur vie professionnelle de travailleuses et travailleurs du sexe, les personnes qui ont fait le choix conscient et délibéré de livrer des services sexuels et érotiques. »

Oh, et quelle est la proportion de ces personnes ? Une sur dix au grand maximum. Et voilà sur qui vous voulez vous aligner pour déterminer des facteurs qui affectent la situation de TOUTES les femmes prostituées en Allemagne ? Vous ne vous souciez pas du reste d’entre nous, ou quoi ? Qui avez-vous écouté chez BESD, cette organisation des propriétaires de bordels ? Vous n’avez certainement pas écouté les 90 pour cent de prostituées du pays qui sont des femmes migrantes, parce qu’elles ne font pas partie de cette organisation. Et vous êtes réellement heureux de votre connivence avec ces merdes racistes ! La grande majorité des prostituées ne sont pas les propriétaires de maisons closes, des escortes de grande classe, des dominatrices; la majorité d’entre elles ne parlent même pas l’allemand ! Comment pouvez-vous être aussi ignorant.e.s ? La prostitution est classiste et raciste, ou pourquoi pensez-vous qu’on y trouve tant de femmes autochtones dans les autres pays, et tant de femmes roms en Allemagne ? Comment expliquez-vous cela ?

Et puis vous allez afficher sur Facebook des appels à des manifestations antiracistes ? Vous me faites vraiment rire !

Ensuite : « Ainsi nous estimons qu’un féminisme qui est sérieux au sujet de son souci de l’autodétermination des femmes et de l’autodétermination sexuelle doit aussi se battre pour les droits et les revendications des associations de travailleuses et travailleurs du sexe. L’association régionale de Brême des Jeunesses de gauche solides appuie un tel féminisme et Belle plaidera pour l’autonomisation juridique des travailleuses et travailleurs du sexe et se montrera solidaire de leurs luttes. »

Vous ne vous montrez certainement pas solidaire de nos luttes en qualifiant la violence sexuelle de profession, en ignorant la majorité d’entre nous, et en qualifiant la prostitution d’autodétermination sexuelle et physique !

Mais de quoi diable parlez-vous ? Il vous faut trouver un chemin pour revenir à la réalité. Et si vous ne pouvez pas nous signifier de solidarité parce que vous êtes trop occupés à écouter les propriétaires de bordels, au moins laissez-nous en paix et ne présumez pas de parler en notre nom ! Vous n’avez jamais eu à offrir votre cul : vous êtes à l’extérieur de la prostitution – ce qui est un privilège, j’aimerais vous le rappeler – et vous êtes assis là, dans votre association régionale de Brême et à votre meeting fédéral, à baratiner sur sa reconnaissance en tant que profession ? Arrêtez de délirer.

Au moins une fois par semaine ici, chez Sisters e.V., nous recevons la visite d’une femme qui est déjà sortie de l’industrie (sans parler de celles qui nous contactent parce qu’elles cherchent encore à en sortir !) Elle nous dit que si elle a pris tout ce temps pour briser son silence, c’est parce que tout ce que la société lui dit, c’est que c’est une PROFESSION et que c’est du TRAVAIL et que c’est un EMPLOI ; c’est du joyeux travail sexuel – et donc toutes les blessures qu’elle a subies dans la prostitution indiquent que c’est ELLE qui doit avoir un problème. Et cela, c’est précisément le climat politique que créent les gens comme vous. Tout votre discours enferme dans le silence les femmes qui ont quitté la prostitution. Moi aussi, je suis restée sans voix pendant des années en raison de textes comme le vôtre – parce que lorsque tu es prostituée et que tu lis quelque chose comme ça, tu ne sais même pas par où COMMENCER.

La prostitution est sexiste, raciste et classiste, et vous, vous arrivez, après avoir écouté les propriétaires de maisons closes et d’agences d’escorte, et vous voulez nous parler de libération sexuelle ? Et vous appelez cela être de gauche ? Vous ne pouvez pas parler sérieusement. Il ne peut jamais s’agir d’aménager aussi confortablement que possible un système sexiste, classiste et raciste comme la prostitution. Qui espérez-vous voir s’accommoder de cela ? Un tel système doit être ABOLI. Vous devez comprendre que soutenir les femmes dans la prostitution n’est pas la même chose que soutenir le système prostitutionnel ! Ce système doit être renversé et non institutionnalisé encore mieux et « reconnu comme une profession » ! La seule chose que je trouve louable à propos de votre document est l’exactitude avec laquelle il constitue un fidèle copié-collé des arguments du lobby des pimps (maquereaux). Beau travail, en effet.

Sérieusement, est-ce à cela que ressemble votre solidarité ? Honte à vous, et non merci!

Huschke Mau (@huschkemau)

Signé au nom des femmes de Sisters e.V. qui sont sorties de la prostitution

Annalena, femme sortie de la prostitution

Sonja, femme sortie de la prostitution

Sandra, femme sortie de la prostitution

Sunna, femme sortie de la prostitution

NaDia, femme sortie de la prostitution

Andra, femme sortie de la prostitution

Esther Martina, femme sortie de la prostitution

Eva, femme sortie de la prostitution

Post-scriptum : Si vous choisissez toujours d’entendre l’opinion de femmes de la prostitution qui ne sont pas des exploiteuses, et que vous voulez dépasser les racontars véhiculés au sujet du modèle suédois, vous pouvez commenter ce texte d’un Oui. Ça fait toujours du bien de s’exprimer.

 

Version originale allemande : http://sisters-ev.de/2016/04/21/die-linke-freude-an-der-prostitution-huschke-mau/

Version anglaise : https://survivormegaphone.wordpress.com/2016/05/10/the-lefts-love-of-prostitution-an-open-letter-from-exited-women/  Le site Survivor Megaphone a pour mandat « Translating the words of survivors of prostitution »

Traduction : Tradfem

https://tradfem.wordpress.com/2016/06/06/a-propos-de-lamour-de-la-gauche-pour-la-prostitution-lettre-ouverte-de-femmes-qui-en-sont-sorties/

 

*Note des traducteurs : Les noms désignant des personnes – tels travailleur, prostitueur et femme – dans le document en allemand des Jeunesses de gauche solides, sont tous suivis d’un astérisque pour alléguer leur neutralité de genre (l’allemand est une langue très sexuée). L’astérisque apparaît même après le substantif « femmes », malgré l’absence de forme masculine du mot ou de suffixe connu. Le seul nom dénué de cet astérisque est le mot « hommes ».

 

 

le Défenseur des droits dénonce le traitement des étrangers en France

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Prestations sociales, santé, scolarisation : le Défenseur des droits dénonce le traitement des étrangers en France

Par LIBERATION, avec AFP 9 mai 2016 à 12:30
Jacques Toubon, Défenseur des droits, le 23 octobre 2014 à Aix-en-Provence, dans le sud de la France Photo BERTRAND LANGLOIS. AFP

Les étrangers doivent faire face à de nombreux obstacles qui entravent leur accès aux droits fondamentaux, dénonce le Défenseur des droits Jacques Toubon dans un rapport rendu public ce lundi.

Discriminations, inégalités de traitement, préjugés, méfiance : à l’heure de la crise des réfugiés, le Défenseur des droits Jacques Toubon déplore dans un rapport rendu public ce lundi une «logique de suspicion» envers les étrangers, et pointe «l’ensemble des obstacles qui entravent l’accès des étrangers aux droits fondamentaux» comme la scolarisation ou la santé.

Intitulé «Les droits fondamentaux des étrangers en France», ce rapport de 305 pages (accessible en ligne ici) s’appuie sur un recensement des actions juridiques menées par le Défenseur des droits, et mesure «l’écart entre les droits proclamés et les droits effectivement exercés» par les extra-nationaux. Le texte pointe notamment la banalisation de la discrimination à l’égard des étrangers sur le territoire française : «L’idée de traiter différemment les personnes n’ayant pas la nationalité française, de leur accorder moins de droits qu’aux nationaux est si usuelle et convenue qu’elle laisserait croire que la question de la légitimité d’une telle distinction est dépourvue de toute utilité et de tout intérêt», écrit le Défenseur des droits.

Jacques Toubon appelle notamment à «déconstruire» les «idées préconçues» et les «mythes» qui circulent sur le sujet, comme la crainte de l’«appel d’air», ou celle d’une remise en cause de «l’identité française» ou de «grand remplacement». «Aucune période de l’histoire de l’immigration, aussi intense soit-elle, n’a modifié le socle des valeurs républicaines communes», peut-on lire dans le rapport, qui va également à l’encontre d’un supposé «tourisme social», idée véhiculée par l’extrême droite.

«Atteinte à la dignité humaine»

Une première partie consacrée à l’entrée des étrangers fait état d’«atteintes au droit dans la délivrance des visas», notamment pour les parents de Français sur le motif du «risque migratoire». Le Défenseur déplore que «la France tend(e) à réduire les voies d’immigration légales, alors même que la situation en Syrie accroit la pression migratoire». L’institution, qui avait déjà fait part de ses réticences sur l’accord UE-Turquie visant à dissuader les migrants, se montre critique vis-à-vis de l’«objectif de « sécurisation » des frontières», «en rien dissuasif, les exilés ayant derrière eux un parcours migratoire déjà semé d’obstacles et de prises de risques».

Pour ceux qui attteignent le territoire français, le rapport pointe l’existence d’«entraves au droit de demander l’asile à la frontière» ainsi que «le maintien en zone d’attente, source de privation des droits». En préfecture où ils entament leurs démarches, les migrants risquent de longues heures d’attente, qui portent «atteinte à la dignité humaine», et des refoulements, «entrave au droit des étrangers à voir examinée leur demande». Les délais de traitement «excessifs» des dossiers «ainsi que d’importantes lacunes dans l’information» donnée sont aussi dénoncés.

Le Défenseur s’inquiète aussi de la «précarité du droit au séjour» pour les victimes de violences conjugales notamment, et des «discriminations» dont souffrent les conjoints de Français par rapport aux Européens. Il pointe le cas particulier des étrangers malades, et «déplore la persistance de pratiques illégales, non isolées, dans l’accès aux titres de séjours pour soins». En matière d’éloignement, il dénonce des mesures «exécutées au mépris de certains droits fondamentaux» comme celui de porter plainte. 

Les mineurs non accompagnés pas assez protégés

Le parcours du combattant des étrangers ne s’arrête pas une fois la frontière passée. La deuxième partie du rapport, consacrée aux étrangers déjà en France, parle ainsi d’«une égalité de traitement avec les nationaux mise à rude épreuve». «Entraves à l’accès au droit» en matière de prestations familiales, «discriminations» pour certains minimas sociaux, refus de scolariser des enfants… Le Défenseur s’inquiète aussi de «restrictions d’accès à l’emploi», notamment pour les métiers en tension qui font l’objet d’une autorisation, ou pour les demandeurs d’asile. Il souligne combien les contrôles d’identité servent souvent «à cibler des étrangers» dans une logique de contrôle migratoire. L’institution recommande aussi «que tous les demandeurs d’asile se voient versées dans les plus brefs délais et avec effet rétroactif les allocations auxquelles ils ont droit depuis le 1er novembre 2015», date de l’entrée en application de la nouvelle loi.

Jacques Toubon revient longuement sur le sort des mineurs non accompagnés, l’un de ses sujets d’inquiétude récurrents. Accès aux droits et à la justice «défaillant», conditions de prises en charge «inquiétantes», absence de procédure spécifique pour la demande d’asile… Pendant l’évaluation de leur situation, «ces enfants devraient être protégés de manière inconditionnelle, ce qui n’est pas toujours le cas».

Le rapport souligne enfin l’importance des mots utilisés pour qualifier les étrangers. «Migrants, réfugiés, clandestins, sans-papiers, immigrés, exilés, sont autant de mots rarement utilisés de manière indifférente», détaille le rapport, qui souligne qu’employer l’appellation «réfugié» plutôt que «migrant» «est à double tranchant» car cela «peut inciter à distinguer, une fois de plus, les « bons » réfugiés, ceux qui pourraient prétendre à une protection au titre de l’asile, des « mauvais » migrants dits économiques».

Le vrai sens du multiculturalisme:le respect des individus

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Le vrai sens du multiculturalisme:le respect des individus

Au Canada, les Français doivent faire preuve d’humilité

Par LEXPRESS.fr, publié le 02/05/2016 à 12:21 , mis à jour à 14:18

Le Canada est l'un des pays du G8 qui accueille le plus d'immigrants.

Le Canada est l’un des pays du G8 qui accueille le plus d’immigrants.

AFP/Geoff Robins

« Le Canada mise sur la valorisation des différences », affirme Sabine Choquet, chercheuse et auteure de Identité nationale et multiculturalisme*. Elle a étudié la gestion et le comportement des immigrants au Canada et en France.

Multiculturalisme, identité, immigration, intégration… Autant d’enjeux qui fascinent Sabine Choquet, détentrice d’un doctorat à la Sorbonne et d’un PhD en Sciences humaines obtenu à l’Université Laval à Québec. Pendant près de douze ans, cette chercheuse, auteure et consultante s’est immergée au Canada et y a observé les pratiques.

En quoi le Canada a-t-il une approche de l’immigration différente de la France ?

La France était un pays d’immigration, mais ne l’est plus. Elle a accueilli une main-d’oeuvre étrangère importante durant des siècles, mais cette immigration économique de masse a aujourd’hui cessé. C’est un mythe de croire que la France persiste à accueillir beaucoup d’immigrants. À l’inverse, le Canada est l’un des pays du G8 qui accueille le plus d’immigrants.

 

Le système d’intégration est aussi différent ?

La France et le Canada possèdent un mode d’intégration des immigrants très différent et le terme d’intégration ne signifie pas la même chose sur les deux continents. En France, le terme d’intégration renvoie à la notion d’intégration culturelle et est synonyme d’assimilation, même si ce terme est officiellement banni. À l’inverse, au Canada « être intégré » ne signifie pas l’abandon de sa culture d’origine et est compatible avec la manifestation de ses différences culturelles et religieuses.

Le Canada est l’un des seuls pays au monde, avec l’Australie, à avoir mis en place une Loi sur le multiculturalisme. Elle a été présentée à la Chambre des communes en 1971 par le Premier ministre Pierre-Eliott Trudeau. À l’époque, le Premier ministre voulait créer une unité à l’échelle du continent canadien qui transcende les revendications des nations minoritaires québécoises et autochtones. Il voulait faire de la valorisation des différences un lien qui unit tous les Canadiens qu’ils soient francophones, anglophones ou amérindiens. Il essayait de dépasser les risques de scission du pays que faisaient peser sur le Canada les revendications particulières des nations minoritaires.

Contrairement à ce que croient parfois les Français, le multiculturalisme n’avait pas pour but de diviser les Canadiens et de créer des droits différenciés, mais avait donc au contraire pour objectif de les rassembler autour de principes communs. Le programme du multiculturalisme a toutefois beaucoup évolué depuis sa création. A l’origine, il facilitait la préservation des cultures d’origine des immigrants. Aujourd’hui, il les sensibilise davantage à l’existence de valeurs et d’une identité proprement canadienne.

Est-il plus facile d’immigrer au Canada qu’en France?

Il n’est facile d’immigrer nulle part. Je pense qu’il y a un mythe du Canada en France, véhiculé par la jeunesse. Ce n’est pas parce que l’on parle la même langue, et là je pense au Québec, qu’on a la même culture. Lorsque, ces dernières années, j’ai vécu au Canada, j’ai été très choquée par le comportement des Français qui s’y installent. Ils ont tendance à crisper les Québécois en faisant de la France une référence perpétuelle. Lorsque l’on est en terre étrangère, nous devons être à l’écoute des usages, observer comment les gens se comportent, les mots qu’ils utilisent. En France, nous demandons à nos immigrants de faire profil bas, de ne pas se faire remarquer… Il est donc surprenant que les Français ne fassent pas la même chose lorsqu’ils sont à l’étranger.

Ce n’est donc pas un mythe, au Canada, le Français donneur de leçons?

Si j’avais un conseil à donner aux Français qui veulent s’installer au Canada, c’est de suspendre un peu leur jugement, de ne pas sans cesse se mettre dans la position de celui qui « sait », de celui qui connait, de celui qui sait parler français parce qu’il est le garant de la langue et qu’il provient du « pays des droits de l’Homme ». Ne pas imposer ses valeurs, sa vision du monde, ses vérités. Car malheureusement c’est le genre de caricature qui fait que nous ne sommes pas toujours appréciés à l’étranger. L’expérience positive du voyage est de perdre ses repères : c’est déstabilisant, mais nécessaire. Il faut remettre en cause ses pratiques, être capable de se dire que d’autres modes de vie sont possibles. C’est une garantie de bonne intégration.

Quels autres conseils donneriez-vous pour une intégration réussie au Canada ?

Les personnes qui immigrent au Canada devraient, avant de partir, davantage se renseigner sur cette culture, sur la manière dont on interagit au quotidien. Sinon, un phénomène communautaire se crée et provoque ce que l’on observe à Montréal par exemple : la concentration des Français sur le Plateau-Mont-Royal. Ils vivent entre eux. J’ai vu des soirées de Français où il n’y avait que des Français, parce qu’ils n’arrivent pas à s’intégrer. S’il ne se défait pas de ses réflexes, le Français aura du mal à s’intégrer au Canada. C’est un peu dommage de partir au Canada et de ne vivre qu’avec des amis français, de n’avoir que des voisins français…

 

*Identité nationale et multiculturalisme – Deux notions antagonistes?,aux Editions Classiques Garnier (2015).

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en soutien aux initiatives « paroles non-blanches » et au camp d’été décolonial :

Pour le droit à la non-mixité

Nous sommes engagé-e-s contre le racisme, et nous sommes blanc.he.s. En tant que tel.le.s, deux initiatives récentes, de débats sociaux et politiques, nous sont explicitement et volontairement fermées : la préparation de « paroles non-blanches » (mais non les conférences elles-mêmes, contrairement aux rumeurs malveillantes), dans le cadre de l’occupation de l’université Paris 8 ces derniers jours ; le camp d’été décolonial, qui doit se tenir au mois d’août.
Ces deux initiatives étaient discutées mercredi dernier à l’Assemblée Nationale, dans le cadre des questions au gouvernement.
Bernard Debré interpellait en effet la ministre de l’Éducation Nationale, Najat Vallaud-Belkacem.
Le premier affirmait son engagement à « barrer la route à des mouvements (…) qui mettent en danger notre démocratie, pronant le désordre, le racisme et l’antisémitisme ». La seconde expliquait partager l’indignation du député LR et dénonçait des « initiatives inacceptables, en ce qu’elles confortent une vision racisée et raciste de la société » et qui ne peuvent que déboucher sur du « repli sur soi, la division communautaire et le chacun chez soi ».
Nous sommes blanc.he.s, et nos valeurs sont celles de l’émancipation, notre horizon celui d’une égalité effective.
C’est précisément au nom de de ces valeurs, et parce que nous sommes attaché.e.s à cet horizon, parce que nous sommes engagé.e.s au quotidien dans la lutte contre le sexisme, l’homophobie, la transphobie, le racisme, l’islamophobie et l’antisémitisme, que nous soutenons ces deux initiatives.
Nous savons, en effet, qu’il est essentiel que les personnes qui subissent une oppression puissent se retrouver, s’organiser comme elles le souhaitent, débattre comme elles l’entendent de leurs revendications et de leurs stratégies. Nous  savons que l’autonomie est un préalable déterminant pour construire des réponses à l’oppression et aux discriminations construire des alliances avec celles et ceux qui ne subissent pas ces formes spécifiques d’oppression mais sont déterminé-e-s à les transformer.
Nous savons ce que le mouvement féministe doit à sa capacité d’avoir construit, non sans avoir été et être encore attaqué, des espaces non-mixtes. Ces espaces sont indispensables pour mettre en lumière, par un effet de miroir, l’existence d’autres espaces non-mixtes, dont les femmes étaient et sont encore souvent exclues : les cercles de pouvoir, les assemblées parlementaires, les organisations politiques, etc. Ils permettent l’existence momentanée d’une parole délivrée du poids vécu de l’oppression et la création de liens de solidarité essentiels à la poursuite de la lutte.
Nous n’y voyons nulle division, nul chacun pour soi. Nous savons qu’il n’y a là aucune volonté de faire sécession, mais une autonomie et une reconnaissance indispensables. Et nous savons l’importance de l’autonomie dans la construction des chemins qui mènent à cet horizon d’égalité effective et de dignité pour tou-te-s. Nous comprenons et soutenons la formation de mouvements par et pour celles et ceux qui subissent l’oppression de genre, le racisme ou l’islamophobie dont nous, en tant qu’hommes et/ou en tant que blanc.he.s serons tenu.e.s à distance. Nous savons que ces différentes formes d’oppression portent atteinte à la dignité de tou.te.s en conférant un privilège à certain.e.s, dont nous faisons indéniablement partie.
Nous ferons donc notre possible pour permettre aux organisatrices et aux organisateurs de ces espaces de mener à bien leurs projets – ou plutôt : nous agirons en fonction de ce que ces organisatrices et organisateurs nous demanderont de faire pour les soutenir. Sans attendre, nous pouvons déjà dénoncer une République qui nie les formes contemporaines de racisme et d’oppression post-coloniale, et dont les élu.e.s cherchent, par de curieux renversements, à transformer celles et ceux qui subissent quotidiennement le racisme et l’islamophobie en figures de la division.
Nous ne sommes par ailleurs pas dupes de ces ministres, élu.e.s, éditorialistes et autres intellectuel.le.s qui, comme par enchantement, confronté.e.s à des portes qui leurs sont pour une fois fermées, tentent de se faire passer pour l’avant-garde de la lutte contre « les visions racisées et racistes de la société », alors que les politiques qu’elles et ils défendent renforcent le racisme et l’islamophobie.
Nous ne sommes pas les bienvenu.e.s dans ces espaces non-mixtes ?
Nous savons que les occasions de nous retrouver n’ont pas manqué et ne manqueront pas.
Les signataires : 
Catherine Achin, sociologue ; Armelle Andro, démographe ; Aurélie Audeval, docteure en histoire ;
Magali Bessone, professeure de philosophie ; Jean-Raphaël Bourge, chargé de cours à l’Université Paris 8 ; Sebastian Budgen, Editeur, Verso Books ;
Zoé Carle, enseignante ; Le Cercle des enseignants laïques ; Maxime Cervulle, chercheur en sciences de l’information et de la communication ; Isabelle Clair, sociologue, chargée de recherche au CNRS ; Maxime Combes, économiste et militant associatif ; VanessaCodaccioni, maître de conférences en sciences politiques ; Annick Coupé, militante syndicale ; Thomas Coutrot, économiste ;
Marion Dalibert, maître de conférences à l’Université de Lille ; Christine Delphy, sociologue et féministe ; Thomas Deltombe, éditeur ; Virginie Descoutures, sociologue ; VéroniqueDubarry, membre d’EELV, adjointe au maire de l’Ile Saint Denis ;
Renaud Epstein, sociologue ;
Éric Fassin, professeur de sciences politiques ;
Claire Grino, docteure en Philosophie ; Julie Grisolla, professeure en lycée, organisatrice du festival Transposition ;
Émilie Hache, philosophe ; Nicolas Haeringer, militant associatif ; Marie-Pierre Harder, ATER Paris 8 ;
Caroline Izambert, militante associative ;
Irène Jami, professeure d’histoire ;
Olivier Le Cour Grandmaison, universitaire ;
Philippe Marlière, politiste ; Morgane Merteuil, porte-parole du STRASS ;
Nelly Quemener, Maître de conférences en SIC ;
Gianfranco Rebucini, anthropologue, enseignant à l’EHESS ; Matthieu Renault, Maître de conférences, Université Paris 8 ; Juliette Rennes, sociologue ; Julien Rivoire, militant syndical ; Olivier Roueff, sociologue ; Océane Rosemarie, auteure et comédienne  ; JulietteRousseau, militante associative ;
Isabelle Saint-Saens , militante associative ; Julien Salingue, docteur en sciences politiques ; Clément Sénéchal, essayiste ; Patrick Simon, démographe ;
Julien Talpin, sociologue ; Rémy Toulouse, éditeur ; Sylvie Tissot ; Benjamin Tubiana, militant associatif  ;
Florian Voros, chercheur à l’université Paris 8.

frédérique et rokhaya sont en bateau, rokhaya tombe à l’eau…

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Quand Frédérique Calandra, Maire du Vingtième Arrondissement de Paris, censure, pour de très singulières raisons, un débat avec Rokhaya Diallo

par Collectif Les mots sont importants 
23 février 2015

À l’occasion de la journée du 8 mars, et de la sortie de deux films sur la sociologue et militante féministe Christine Delphy [1], trois projections-débats doivent avoir lieu à la mairie du vingtième arrondissement de Paris. Ou plutôt devaient avoir lieu – car l’une d’entre elles devra être reprogrammée ailleurs, suite au blacklistage par la Maire, Frédérique Calandra, d’une des invitées : la journaliste Rokhaya Diallo. Pourquoi une telle censure dans une mairie qui a, pendant plusieurs semaines, orné sa façade d’une longue banderole en faveur de la liberté d’expression ? C’est ce que nous allons voir…

 

 

Alors que les logos « Je suis Charlie » sont apposés jusque sur le site de la mairie, « l’esprit du 11 janvier » ne semble déjà plus souffler dans l’arrondissement parisien. Finie la « mobilisation citoyenne » pour défendre le droit de tous et toutes à s’exprimer… Dans le Vingtième, la liberté d’expression s’arrête en réalité là où commence la volonté de la Maire d’imposer ses idées en censurant celles qui ne lui plaisent pas. Car pour justifier le veto, ce sont bien les positions politiques de Rokhaya qui sont évoquées, et plus encore le fait qu’elle les exprime publiquement.

Lèse-Charlie

Parmi les motivations transmises par la mairie, il y a d’abord une tribune critique sur Charlie Hebdo co-signée par Rokhaya Diallo avec 19 autres journalistes, chercheurs, avocat-e-s, militant-e-s, en 2011. On croyait que depuis Voltaire, Zola et beaucoup d’autres, la tribune publique était, tout autant que les caricatures, un des symboles de la liberté d’expression. On croyait que c’était une des principales armes des intellectuels engagés et des combattants de la liberté. Rien de tout cela dans le vingtième arrondissement : Rokhaya Diallo n’a manifestement pas le droit de s’indigner de l’instrumentalisation politique de l’incendie de Charlie Hebdo, et du silence médiatique sur un autre incendie, meurtrier, contre des Roms.

Lèse-Caroline

La seconde raison du véto municipal, plus ridicule encore, est la participation de Rokhaya à la création d’une association, Les Indivisibles, et d’une cérémonie satirique, Les « Yabon Awards », qui a commis l’irréparable en 2012 : décerner une banane à « Sœur Caroline » Fourest pour « saluer » certains de ses propos islamophobes. On croyait révolus le délit de blasphème, le sacrilège ou le crime de lèse-majesté : tel n’est pas le cas, manifestement, lorsqu’est en cause Sœur Caroline.

Voile

Troisième grief : Rokhaya ose penser – et dire ! – que les lois anti-voile de 2004 et 2011 sont… islamophobes ! Des lois répressives qui ciblent les musulmanes seraient donc des lois antimusulmanes ? Quelle idée saugrenue ! À quand donc l’interdiction de parole, au sein du vingtième arrondissement de Paris, pour tou-te-s les militant-e-s, chercheurs et chercheuses, hommes et femmes politiques, qui dénoncent depuis 2003 la stigmatisation dont sont victimes les musulmans et les musulmanes, notamment par le biais de campagnes « anti-voile » ?

Citons, par exemple, pour ne parler que d’universitaires un peu connus, quelques une-s des premiers signataires d’une pétition s’opposant à la loin antifoulard de 2004, et à sa logique stigmatisante et discriminatoire : Gilbert Achcar, Pierre Aubenque, Etienne Balibar, Philippe Bataille, Christian Baudelot, Stéphane Beaud, Daniel Borrillo, Saïd Bouamama, Jocelyne Cesari, Monique Chemillier-Gendreau, Didier Fassin, Eric Fassin, Françoise Gaspard, Nacira Guénif-Souilamas, Olivier Lecour-Grandmaison, Catherine Lévy, Danièle Lochak, Gérard Mauger, Laurent Mucchielli, Jean-Luc Nancy, Gérard Noiriel, Beatriz Preciado, Maurice Rajsfus, Jacques Rancière, Florence Rochefort, Sylvie Tissot, sans oublier… Christine Delphy elle même, par ailleurs auteure de nombreux articles qualifiant la loi antifoulard de loi islamophobe, mais aussi signataire de la tribune de 2011 sur l’incendie de Charlie Hebdo et d’une pétition de 2012 Intitulée « Yabon Awards : Nous votons Fourest ! » !

Et pourquoi pas, enfin, interdire de territoire la ministre de la Justice elle-même, Christiane Taubira, puisqu’elle aussi avait refusé, en 2004, de voter cette loi antifoulard qu’elle jugeait stigmatisante ?

Oussama

Comble du grotesque, enfin : Rokhaya serait l’alliée objective d’Oussama Ben Laden ! Remercions ici la vigilance des édiles municipaux du vingtième arrondissement, sans qui, sans doute, le « venin salafiste » aurait continué à s’introduire jusque sur les ondes des radios. Car c’est bien là – en octobre 2010 sur AgoraVox TV– que Rokhaya aurait fait ce surprenant aveu. Lequel ? Jugez vous même, c’est accablant ! Ainsi parlait Rokhaya :

« Ce que je dis c’est que ce que dit Ben Laden n’est pas faux et qu’on lui donne des arguments pour nous menacer : c’est-à-dire que ce que vous dites, c’est que maintenant que Ben Laden nous a menacé en nous demandant de retirer les troupes, il n’est plus question de le faire, et je trouve que c’est absolument anormal de raisonner comme ça. On aurait dû les retirer. On aurait dû les retirer de puis bien longtemps, et le fait que Ben Laden se prononce ou pas dessus ne doit avoir absolument aucune incidence sur notre position ».

En d’autre termes : il est absurde de maintenir nos troupes en Afghanistan au seul motif que Ben Laden aurait demandé de les retirer. N’est-ce pas là une opinion inacceptable ?

Plus sérieusement, si on lit bien les propos de Rokhaya Diallo, c’est précisément son point de vue à elle qui s’affranchit de toute influence de Ben Laden, et ce sont au contraire ses adversaires va-t-’en-guerre qui apparaissent clairement comme les pantins et les alliés objectifs du leader d’Al Qaïda.

En réalité, ce qui se passe est plus grave qu’une censure d’idées. On sous-entend, on discrédite, on disqualifie, tout cela au moyen d’accusions vagues et de rumeurs fantaisistes, dignes des plus belles chasses aux sorcières. Rokhaya Diallo aurait d’ailleurs, a-t-il été dit pour finir, des « affinités » avec… Tariq Ramadan !

Tariq

Si, si ! Cela aussi a été invoqué ! Et avouons-le : si tel n’avait pas été le cas, cela aurait manqué.

« Des affinités », donc ? Rokhaya aurait-elle lu Ramadan, l’aurait-elle seulement entendu ? Lui aurait-elle parlé ? Soyons fous : l’aurait-elle rencontré ? Aurait-elle même été jusqu’à déjeuner avec lui ? Peut-être s’est-elle simplement indignée de la diabolisation dont il est victime ? Nous n’en saurons rien, et c’est à vrai dire sans importance, car il n’est même pas utile de préciser quoi que ce soit. Comme les militants progressistes de la période maccarthyste, accusés d’avoir lu des textes « communistes », d’avoir peut-être rencontré des « communistes », voici désignés les nouveaux ennemis de l’intérieur.

Précisons tout de même que, quelle que soit la nature des dites « affinités », il est en soi problématique de les rendre infamantes au point d’exclure une journaliste du débat démocratique. Car enfin, quoi qu’on puisse penser de ses analyses et ses positionnements, Tariq Ramadan n’est, objectivement, ni Le Pen ni Faurisson, ni Soral ni Zemmour – et il en est même très loin. Ses positions politiques le situent sur le plan socio-économique quelque part entre le Front de gauche et Europe Ecologie, et sur la politique internationale quelque part entre Europe Ecologie et le NPA. Sans doute ses options sont-elles nettement plus conservatrices sur certaines questions, notamment le mariage pour tous et plus largement l’égalité de traitement entre homos et hétéros – mais sans la radicalité, l’acharnement et la polarisation haineuse qui s’est récemment déchaînée à ce sujet dans de larges secteurs de l’UMP… Disons que Tariq Ramadan se situe, sur ces questions, quelque part entre le MODEM et l’UMP, tendance Juppé plutôt que Sarkozy ou Mariton, tandis qu’il évolue par ailleurs entre Europe Ecologie et le NPA : qui d’autre, dans ces espaces politiques, a jamais été déclaré infréquentable par Frédérique Calandra et ses amis socialistes ?

Tariq Ramadan, par ailleurs, est musulman, et les remarques qui précèdent rendent la question difficilement évitable : cette référence musulmane ne serait-elle pas le problème ? Et lorsqu’ainsi cette simple islamité devient en soi le problème, n’est-ce pas précisément le commencement de ce qu’on nomme islamophobie ?

Quoiqu’il en soit, il n’y a donc qu’un seul point sur lequel « l’affinité » avec Tariq Ramadan pourrait être problématique, aux yeux de la femme de gauche que prétend être Frédérique Calandra, à savoir « la question homo », mais il se trouve que sur cette question il est de notoriété publique que Rokhaya Diallo n’a précisément pas d’affinité avec lui, quand bien même elle pourrait en avoir sur nombre d’autres sujets… Bref, tout cela est fort confus, et la seule chose qui en ressort, c’est qu’en fait Mme Calandra n’a besoin d’aucun fait précis, ni pour déclarer Ramadan infréquentable, ni pour documenter la coupable « affinité » de la journaliste avec ledit infréquentable.

Nous sommes bel et bien dans une vision délirante : celle d’une menace obscure, diffuse, et d’une peur de la contamination. Il suffit d’être « en affinité » avec Tariq Ramadan, fût-ce sur les positionnements les plus classiquement humanistes, démocrates et de gauche, pour devenir suspect (ou plutôt, directement : coupable) – suivant la même logique qui faisait, pour Mc Carthy et ses hommes, qu’une simple fréquentation de meetings antiracistes et anti-ségrégationnistes devenait suspecte et même coupable, puisque lesdits meetings étaient fréquentés aussi par de nombreux communistes…

Il semble en tout cas qu’aujourd’hui, toute personne (ou toute femme ? ou toute femme musulmane ? ou toute femme musulmane et noire ?) ayant un jour dans sa vie critiqué Charlie Hebdo ou Caroline Fourest – ou pire encore : les deux ! – risque de se voir déclarer persona non grata dans le Merveilleux Vingtième de Mme Calandra…

 

Lèse-DSK ?

À moins peut-être, puisque Mme Calandra place le débat sur le terrain de « l’affinité », que ce qui pose problème soit l’irrévérence de Rokhaya à l’égard d’un certain Dominique Strauss-Kahn, dont notre Maire se déclara très tôt « proche », et dont elle fit même son « maître à penser »… avant de déplorer, après l’affaire du Sofitel, une grande « perte pour la France », en n’ayant manifestement rien de plus à reprocher à son « maître » qu’un léger « problème » : « il est dominé par sa bite »… Des propos qui ne sont que des propos privés, rapportés par son entourage – puisque malheureusement, cette femme publique, qui commença sa carrière publique en se réclamant publiquement de DSK, n’a jamais jugé nécessaire de publiquement qualifier et condamner les pratiques « sexuelles » criminelles de son mentor.

Rokhaya Diallo, il est vrai, s’est publiquement positionnée tout autrement vis-à-vis dudit mentor, en n’évacuant pas, notamment, la question du viol derrière celle du « libertinage » et des problèmes de « bite », et en participant même à un ouvrage collectif regroupant de nombreuses féministes : Un troussage de domestique. Y aurait-il donc, à côté du crime de lèse-Charlie et du crime de lèse-Caro, un crime de lèse-Dominique ?

Nous ne trancherons pas : cette dernière hypothèse n’est… qu’une hypothèse ! Mais une hypothèse d’autant moins absurde que le débat prévu s’intitulait ironiquement « Violences sexistes : pas de ça chez nous ! », et portait précisément la question du sexisme d’en haut, et de son invisibilisation au profit d’une polarisation sur un sexisme populaire, banlieusard, immigré, musulman, bref un sexisme d’en bas. Voici sa présentation :

« Pas en France, pas dans les centres-villes, pas chez les politiques : les violences sexistes, à en croire certains, seraient avant tout le fait des « autres », les pays lointains, les banlieues, les pauvres… Ces discours ont des effets redoutables, dans un pays où la violence contre les femmes est extrêmement répandue et n’épargne aucun milieu. Avec Rokhaya Diallo, journaliste, co-auteure de : Un Troussage de domestique ; Christelle Hamel, chercheure INED, responsable enquête Virage (Enquête nationale sur les violences subies et les rapports de genre) ; Alix Béranger, membre de la Barbe, groupe féministe activiste, et de Genre et Ville. »

Ce qui est certain, quoi qu’il en soit, c’est que d’autres motifs ont bel et bien été invoqués, mêlant le délit d’opinion et l’insinuation délirante, voire la criminalisation… Ce qui est certain, c’est enfin qu’au nom de ces arguments obscurantistes Rokhaya Diallo a bel et bien été black-listée – et tout cela, bien entendu, sur fond de « Vive la liberté d’expression », et autres « Je suis Charlie »… Dans ce territoire d’exception que semble devenir le vingtième arrondissement, Madame le Maire décide donc de qui a droit à la parole publique, et qui n’y a pas droit. Et c’est tout naturellement qu’une femme, une femme noire, se trouve exclue de la journée internationale des droits des femmes.

Ce n’est pas seulement sur notre refus, notre mépris, notre combat contre ces pratiques que nous conclurons, mais aussi sur notre solidarité, évidemment, avec une personnalité publique intègre, courageuse, intéressante, nommée Rokhaya Diallo, qui, de Rioufol en Calandra, semble traverser, en ces temps de xénophobie, d’islamophobie et de négrophobie exacerbées, un chemin semé d’embûches.

 

p.-s.

 

À lire aussi, sur cette affaire : l’article de Mediapart.

Le débat, dé-programmé, sera re-programmé le même jour, le 3 mars, grâce au concours d’Europe Ecologie Les Verts, à l’espace Matière grise, 4 rue Olivier Métra, 75020 de 19h30 à 22h. Y seront présentes notamment Christelle Hamel, chercheure à l’INED et Alix Beranger, militante féministe.

Deux extraits de l’Abécédaire de Christine Delphy seront projetés.

https://www.facebook.com/pasfeministemais

notes

[1] Je ne suis pas féministe, mais… et l’Abécédaire de Christine Delphy, réalisés par Florence Tissot et Sylvie Tissot.

 

 

Qui a peur du communautarisme ?

Par défaut

Qui a peur du communautarisme ? Genèse et usages sociaux d’une rhétorique de la menace.

Sylvie Tissot

 

 

« Rien n’est plus subversif de l’ordre républicain que le communautarisme, dont le voile est l’étendard. » Jean-Claude Guibal, Député UMP[1]

 

« Le voile islamique à l’école ne constitue, cela va de soi, que le totem du communautarisme. Il implique directement la revendication d’une identité religieuse qui n’a pas sa place à l’école publique, voire – cela dépend des ressorts véritables des jeunes filles concernées – une volonté de différenciation, incompatible à coup sûr avec les principes jumeaux de la laïcité et de l’intégration. » Alain Duhamel, éditorialiste[2]

Au soir du premier tour de l’élection présidentielle de 2012, Jean-François Copé a dénoncé le « droit de vote des étrangers », promis par le candidat socialiste, comme un « droit de vote communautariste ». Quelques semaines auparavant, le ministre de l’Intérieur avait explicité ce lien entre droit de vote et communautarisme en invoquant les risques de voir, en cas d’élection d’étrangers dans les conseils municipaux, des écoles servir de la viande halal aux enfants. L’un des principaux tracts de Nicolas Sarkozy reprenait d’ailleurs la thématique :

 

« Une France forte c’est une France qui dit non au communautarisme :

– avec Nicolas Sarkozy nous refusons le droit de voter et d’être élu pour les étrangers extra-communautaires proposé par François Hollande

– Donner le droit de vote aux étrangers c’est prendre le risque de soumettre les maires à des pressions communautaires : créneaux horaires pour les femmes dans les piscines municipales, personnel voilé dans les crèches. »

 

Quiconque découvrirait, hors-contexte, ces citations, n’y comprendrait assurément rien. Le paradoxe est en effet complet : pour lutter contre un fléau dont le nom est « communautarisme », dont on peut supposer à bon droit qu’il s’agit d’un repli excessif et dangereux sur sa « communauté », voire une exclusion des « extra-communautaires », on nous dit qu’il faut exclure des « extra-communautaires » de la citoyenneté ! Quant au rapport avec la mixité des piscines ou les repas de cantine, il ne va pas de soi.

C’est cette confusion qu’il s’agit ici de démêler, en resituant le contexte et la genèse socio-historique du discours anti-communautariste et examinant son usage pour décrire la situation des « banlieues » françaises. Se dégagent ainsi les opérations rhétoriques, idéologiques, politiques à l’œuvre dans ces discours, et qui font que, loin d’y voir de la confusion, chacun comprend assez clairement, entre les lignes, ce qui se dit dans ce genre de propositions.

 

Un discours de stigmatisation

 

Mais qu’est-ce, d’abord, que le communautarisme ? Un premier fait marquant a déjà été souligné par de nombreux auteurs[3] : personne ne se dit communautariste. Le communautariste, c’est toujours l’autre. Nous avons affaire à une catégorie polémique, visant à disqualifier un adversaire. Comme l’a relevé Fabrice Dhume, sur un important corpus de productions journalistiques et politiques :

 

« La sémantique ne laisse pas de doute : l’idée de “communautarisme” repose sur une lecture réactionnelle, qui dénonce inlassablement le « risque », la « dérive », la « menace ». (…) Les discours font du “communautarisme” l’incarnation de « l’éclatement », de la « fragmentation », ou encore de la « fissure ». (…) “Communautarisme” est le réceptacle d’une liste sans fin de qualités morales négatives : une sorte d’asocialité découlant de tous les penchants pervers (« tentation », « intrusion », « perversion », « grignotage », « sabotage ») dont la Vertu républicaine, au contraire, protégerait. C’est l’antithèse du « Progrès » (« rétrograde », « passéiste », « repli »). C’est l’incarnation du Mal lui-même, dans sa version morale et religieuse, mais aussi médicale : « plaie » « cancer », « abcès », « gangrène ». Cette « menace sur la cohérence de la nation civique à la française » – « pression » et « oppression » – est organisée par des « activistes », des « prosélytes qui tentent de déstabiliser l’un des fondements de la République et le cœur de notre démocratie : l’école ». Face à « l’ordre républicain », les « communautaristes » « s’opposent », « réclament », « revendiquent », « profitent », « contestent », « provoquent » « perturbent ». »

 

Cette « perturbation » s’enracine, toujours selon le discours anti-communautariste dominant, dans un attachement trop intense ou trop exclusif à une « communauté », c’est-à-dire à une appartenance dite « primaire », en générale culturelle, nationale, régionale, ou plus souvent raciale ou religieuse – mais on parle aussi du communautarisme homosexuel.

La manifestation concrète de ce « communautarisme » est de deux ordres : de l’ordre du repli voire de la sécession (la complaisance dans un « entre soi » exclusif, le refus de la « mixité »), ou de l’ordre de la conflictualité et de la revendication (la demande de droits ou de passe-droits spécifiques, adaptés à un particularisme). Ces éléments de définition, nous allons le voir, ne sont pas sans poser des problèmes.

Mais auparavant, soulignons un autre fait remarquable : la très grande jeunesse du concept même de communautarisme. Inexistant il y a vingt ans, apparu pour la première fois dans un dictionnaire en 1997, le mot est aujourd’hui sur toutes les lèvres. C’est en 2005, au lendemain d’une année dominée par la polémique sur « le voile à l’école », puis par un débat public sur « l’oeuvre positive » de la tutelle coloniale, que le mot s’impose dans le débat public. Comme le souligne Fabrice Dhume, « son occurrence comme mot-clé sur le moteur de recherche Internet Google est passée de 91 100 au 3 mai 2005, à 634 000 au 30 mars 2006, et 1 030 000 au 3 mai 2007 » :

 

« Si l’on prend par exemple les informations diffusées par l’Agence France Presse depuis 1983, on observe que la fréquence de dépêches comprenant des mots formés sur la racine communautar varie de façon quasi linéaire, mais avec deux fortes ruptures. Ce vocabulaire est quasiment absent du discours journalistique jusqu’en 1994, puisque jusqu’à cette date, seules 2 dépêches par an, en moyenne, comprennent au moins l’un des termes “communautarisme/ste”, “communautarisation”, ou “communautarien(ne)”. À partir de 1995, et jusqu’en 2001 compris, on passe brusquement à une moyenne de 30 dépêches annuelles. Puis, sur la période 2002-2005, la moyenne est de 218 dépêches par an (…) Entre 1994 et 1995, leur fréquence est multipliée par 15 ; puis entre 2001 et 2002, la moyenne annuelle est encore multipliée par 7 ».[4]

 

Tout laisse donc penser que, loin de refléter des évolutions notables au sein de la société française, qu’elles soient d’ordre politique, social ou territorial, l’irruption du mot « communautarisme » en dit davantage sur la manière dont les débats publics se sont structurés en France dans les années 2000 sur les questions de l’immigration, du passé colonial ou de l’islam. Pourtant, avant de dégager les fondements idéologiques de son usage, revenons sur les populations pour lesquelles le mot semble le plus utilisé : les populations habitant en « banlieues ».

 

Un repli communautaire en banlieue : quels critères ?

 

Un moment-clé de l’imposition de la rhétorique du « communautarisme » est un rapport publié en juillet 2004 par les Renseignements généraux, abondamment médiatisé. Ce rapport, rédigé à partir d’une enquête sur les « quartiers sensibles surveillés », conclut à la montée en puissance d’un phénomène de « repli communautaire »[5]. Ce repli est évalué à partir de huit critères, sur lesquels nous reviendrons : un nombre important de familles d’origine immigrée, « pratiquant parfois la polygamie » ; un « tissu associatif communautaire » ; la « présence de commerces ethniques » ; la « multiplication des lieux de culte musulman » ; le port « d’habits orientaux et religieux » ; les graffitis « antisémites et anti-occidentaux » ; l’existence, au sein des écoles, de classes regroupant des primo-arrivants, ne parlant pas français ; la « difficulté à maintenir une présence de Français d’origine ».

Ce qui frappe, c’est d’abord la manière dont on se focalise sur des comportements, et des mentalités, jugées mauvaises, en lieu et place de toute compréhension des logiques sociales qui sont à l’œuvre. On peut légitimement s’étonner, par exemple, de l’importance accordée à des questions comme les habitudes alimentaires (« ethnique » ou pas, halal ou pas) ou vestimentaires (« laïques » ou pas), qui paraissent dérisoires face à la persistance du chômage et de la précarité : rappelons simplement que, en 2010, le taux de chômage dans les dites Zones urbaines sensibles, a pro­gressé de 2,3 points par rapport à 2009 pour atteindre 20,9 %[6]. De fait, le souci du « repli » exclut de sa focale les phénomènes qui, pourtant, frappent de plein fouet les territoires considérés comme « hors de la République », comme la crise économique et le creusement des inégalités sociales.

En d’autres termes, s’il import de pointer le renforcement de la ségrégation socio-économique et sans doute raciale, la désigner sous le label du « communautarisme » occulte les phénomènes qui en sont responsables. Ainsi, le rapport des RG de 2003 évoque la concentration des « familles d’origine immigrée », mais sans jamais expliquer ce qu’elle doit aux politiques de logement : d’abord l’exclusion des immigrés du logement social pendant des décennies, ensuite une politique avant tout axée sur l’accession des classes moyennes à la propriété (qui délaissent alors les grands ensembles), et enfin le désengagement de l’Etat dans la construction et la réhabilitation du logement social[7].

Interpréter le nombre de classes d’école regroupant des primo-arrivants comme un phénomène problématique, qui est imputable au « repli » des concernés, c’est une autre manière de passer sous silence les origines politiques de la concentration spatiale des populations immigrées dans les quartiers périphériques. L’insuffisante adaptation du système scolaire aux vagues successives de la massification est par ailleurs tue, au profit d’une focalisation sur l’effet déstabilisateur des élèves étrangers.

Dès 2004 dans ce rapport des Renseignements généraux, et de façon croissante depuis, la question de l’islam est centrale. Au début de l’année 2011, les débats se sont focalisés sur les « prières de rue », fréquemment dénoncées comme une entreprise délibérée d’occupation de l’espace public par des fanatiques, bref : comme une « offensive communautariste ». La même année, les résultats d’un rapport publié sur l’islam dans les banlieues ont été interprétés de façon alarmiste comme une montée du communautarisme : « Banlieues, Islam : l’enquête qui dérange », tirait le journal Le Monde le 4 octobre 2011[8].

Mais de quoi parle-t-on réellement ? La présence de lieux de culte musulman ne peut être considérée comme un critère raisonnable, tout d’abord parce que la proportion des lieux de culte par pratiquant est dix fois moins élevée pour les musulmans que pour les chrétiens. La présence de croyants dans la rue est précisément le résultat de la difficulté qu’ils rencontrent pour ouvrir des salles de prières. Surtout, de même que le mot « islamisme » est utilisé pour désigner des mouvements politiques et sociaux du monde musulman en insistant sur leur hostilité à l’égard de « l’Occident » et à la « modernité »[9], le mot « communautarisme » contribue à jeter la suspicion sur tout rapport à la religion (port du voile, religiosité, fréquentation des mosquées et de leurs réseaux sociaux). Or rien ne permet de dire qu’une pratique religieuse ou une religion exprime, en soi, une hostilité par rapport au reste de la société et une intolérance par rapport aux autres croyants. Gilles Kepel, un des auteurs du rapport, souligne d’ailleurs que le recours à l’islam doit aussi se comprendre comme une tentative, face à la stigmatisation, de reconstituer une image positive de soi-même. Quant à une autre enquête portant sur un thème similaire et insistant davantage sur le sentiment de discriminations vécus par les musulmans, il est symptomatique qu’elle ait été totalement passée sous silence par la presse, voire vivement critiquée[10].

Loin d’en proposer une évaluation objectif, le discours anti-communautariste tend ainsi à réduire tout phénomène de repli ou d’entre-soi, parmi les groupes minoritaires, à une manifestation, socialement inexplicable et moralement inacceptable, de fermeture, d’asocialité, voire de racisme ! Or ces phénomènes peuvent tout simplement être analysés comme des manières de s’adapter ou de résister face à une situation difficile ou un déni de droit.

C’est par exemple le cas des réseaux associatifs ou le développement des petits commerces dans lesquels on peut voir des pratiques de solidarité, ou tout simplement des lieux de rencontre et de convivialité. Plutôt que d’en faire, comme le rapport des Renseignements généraux de 2004, l’un des indices funestes du repli communautaire, on pourrait même y voir autant d’espaces qui permettent de lutter contre la délinquance et contre le « sentiment d’insécurité », concrètement et sans doute plus efficacement que les dispositifs les plus répressifs. C’est en somme une inversion des causes et des effet qui s’opère : le repli est appréhendé comme étant non pas une conséquence, l’effet d’une cause qui serait l’expérience de la stigmatisation, de la discrimination et de la relégation spatiale, mais une cause, sinon la cause, de tous les problèmes.

Ce mauvais procès n’est en réalité pas nouveau. Le même genre de reproche fut fait aux Juifs dès le début du vingtième siècle, au nom déjà du vivre-ensemble, de la mixité et de « l’universalisme », ce qui amena Sartre à y consacrer de belles pages dans ses Réflexions sur la question juive. À l’accusation de repli communautaire qui est faite aux Juifs, Sartre oppose une réfutation implacable, qui s’applique exactement de la même manière aux groupes aujourd’hui visés par la rhétorique et l’idéologie anti-communautariste – notamment les musulmans. Si ce repli existe bel et bien, explique Sartre, ses causes sociales font de lui un phénomène qui n’a rien de spécifiquement « communautaire », mais qui est au contraire un phénomène absolument universel, le repli stratégique, le réflexe de survie naturel, normal, légitime, de toute personne subissant une violence et voulant s’en préserver. Ensuite, poursuit Sartre, ce phénomène objectivement universel de repli sur un entre-soi par fuite d’un macrocosme social hostile possède également une dimension universelle, et même universaliste, sur le plan subjectif : ce que cherchent, trouvent et apprécient les Juifs dans les moments d’entre-soi qu’ils sont amenés à cultiver, c’est, nous dit Sartre, non pas le plaisir d’être Juifs parmi les Juifs, mais au contraire le plaisir d’être enfin homme parmi les hommes, sans que leur soit renvoyée leur identité juive. L’entre soi, explique Sartre, permet d’échapper aux assignations identitaires hétéronomes, violentes, permanentes, que renvoie une société raciste. Rester entre Juifs, c’est avoir l’assurance de ne pas être perçu comme « un juif » mais comme un individu à la fois singulier et semblable. C’est aussi goûter au plaisir de pouvoir enfin se laisser aller à « être soi-même », sans être obsédé par l’hyper-réflexivité à laquelle les racisés sont condamnés (« comment, en tant que Juif, vais-je être perçu si je fais ceci ? », « et si je fais cela, ne va-t-on pas dire que c’est parce que je suis juif ? »)…

Il en va évidemment de même aujourd’hui, qu’il s’agisse de l’entre-soi gay, lesbien, trans, dans des bars, des espaces festifs et/ou militants, de l’entre-soi banlieusard, de l’entre-soi racial ou de l’entre-soi musulman – comme ça l’est de l’entre soi féminin, celui des groupes féministes comme celui des « soirées entre copines »… ou des horaires non-mixtes dans les piscines !

 

Un discours policier

 

Ce qui frappe ensuite, c’est la dimension policière de la politique anti-communautariste. Non pas seulement au sens où l’on confie aux Renseignements généraux le soin de diagnostiquer l’étendue du mal, mais au sens plus large où Jacques Rancière définit la police : une gestion de l’ordre social visant à exclure toute politique, c’est-à-dire tout dissensus, toute discorde, toute conflictualité et toute visibilité des « sans-part » que sont les ouvriers, les immigrés, les minorités…[11] Le paradoxe doit être souligné : la « communauté » est parée de toutes les vertus quand elle est nationale, et elle appelle un amour, un dévouement, une allégeance impérieuse et exclusive (un « bon communautarisme », national), tandis qu’elle devient suspecte dès qu’elle est régionale, sociale, sexuelle, religieuse, ou plus précisément dès que, sous ces différentes modalités, elle est minoritaire. Tel est le constat, aussi peu contestable qu’embarrassant politiquement, que fait Louis-Georges Tin :

 

« Malgré la vigilance de tous ceux qui sont hostiles aux communautarismes, et ils sont nombreux, trois communautés fondamentales échappent à leur critique : celles qui sont liées au travail, à la famille et à la patrie (…) Le monde du travail suscite des communautés tout à fait légitimes, qu’il s’agisse des syndicats, des corporations, des comités d’entreprises, ou simplement des soirées entre collègues, qui sont souvent le lieu où se forment les réseaux d’alliance amicale ou conjugale. La famille est elle aussi une communauté, elle est même la première dans la carrière de l’individu et du citoyen, et elle est aussi extrêmement déterminante dans l’acquisition du capital social, économique et culturel des agents sociaux quels qu’ils soient. La patrie enfin, elle aussi forme bien ce qu’il est convenu d’appeler une communauté nationale, et il est évident qu’elle contribue largement à la détermination des destinées individuelles (…) Toutes les critiques portées contre les communautés en général pourraient s’appliquer tout autant, sinon plus, à ces trois-là. (…) Elles sont en fait le point de vue, et donc le point aveugle de toute vision, et notamment de toute vision anti-communautaire. »[12]

 

Le communautarisme minoritaire est en somme perçu comme une facteur de discorde et de division de la communauté globale, telle qu’on la rêve : organique, harmonieuse, hiérarchisée et soudée comme une entreprise (Travail) ou comme un clan (Famille), autour d’un référent national (Patrie) – donc sans politique. C’est ce que révèle aussi une autre hantise, qui accompagne souvent la hantise du communautarisme : celle du « prosélytisme ». Une société où le prosélytisme est en soi diabolisé, c’est-à-dire où personne ne doit chercher à convaincre l’autre de se ranger à son avis, c’est tout simplement une société où l’ont ne discute plus, où n’existe plus de liberté d’expression, d’espace public, de vie politique, de vie démocratique.

Ici s’enracine un autre paradoxe à l’œuvre autour de la notion de communautarisme : le même mot sert alternativement, parfois au sein d’un même discours, à qualifier (et disqualifier) tantôt un « prosélytisme », une « offensive » et des « revendications » (outrancières, déraisonnables, inacceptables), tantôt des phénomènes de « repli » (régressifs, égoïstes, voire « racistes ») – alors qu’il est assez simple de comprendre qu’un repli peut difficilement être offensif, prosélyte ou revendicatif… Mais le paradoxe ultime est ailleurs encore : que ce soit en 1999 pendant le débat autour du PACS, du mariage gay et de l’homoparentalité[13], ou ces dernières années à propos des immigrés, enfants d’immigrés, musulmans et non-blancs, c’est toujours au moment où des citoyen-ne-s discriminé-e-s et relégué-e-s (banlieusard-e-s, racisé-e-s, femmes, homosexuel-le-s, lycéennes et étudiantes voilées…) s’unissent pour revendiquer les mêmes droits (le droit au mariage et à la parentalité pour les homosexuels, l’accès à l’école publique pour les élèves musulmanes voilées), lorsqu’ils demandent à être traités comme les autres, au moment où ils et elles demandent à rejoindre les autres dans des territoires, des univers sociaux ou des modes de vie qui leur sont interdits (les centre-ville, les lieux de loisir, le travail qualifié, le mariage et la parentalité, l’école publique, le monde associatif et politique, les postes de pouvoir), qu’on les accuse de se particulariser, de se replier sur eux-mêmes et de diviser la société française en réclamant des « droits particuliers ».

La figure de l’adolescente ou de la femme voilée est à cet égard paradigmatique. Sans doute constitue-t-elle, avec le musulman barbu demandant de la viande halal, l’image emblématique de ce qu’on appelle aujourd’hui « communautarisme ». La loi du 15 mars 2004, votée au nom de la lutte contre le communautarisme[14], a eu pour principal effet d’exclure de l’école publique des jeunes filles qui voulaient y rester. Le communautarisme aurait justement consisté, en l’occurrence, à demander un enseignement particulier dans des écoles particulières : les élèves voilées demandaient justement à recevoir, avec tout le monde, le même enseignement que tout le monde.

Plus radicale encore, mais pas rare, loin de là, est la position qui consiste à dire que le voile étant par nature communautariste, il risque de « communautariser » par contagion toute la société française : on en conclut alors qu’il faut exclure les femmes voilées de tous les espaces où elles peuvent rencontrer d’autres femmes et d’autres hommes – qu’il s’agisse des sorties scolaires, du monde professionnel, du monde associatif ou de la sphère politique. Là encore, c’est au nom de l’anti-communautarisme qu’on trace des frontières, qu’on bâtit des murs, qu’on sépare les populations… et qu’on renvoie finalement chacun et chacune dans sa communauté !

Cette dimension policière du discours anti-communautariste se révèle aussi dans le rapport des Renseignements généraux de 2004. Ses critères prêteraient en effet à rire s’ils ne révélaient, derrière la volonté affichée de repérer les situations les plus dramatiques, la force de l’idéologie assimilationniste en France : le maintien, chez les immigrés et leurs descendants, de toute référence au pays « d’origine » est une fois de plus considéré comme un déficit d’intégration. Cette idéologie ne donne pas seulement une image tronquée et normative des mécanismes d’intégration : elle traduit aussi une profonde obsession à l’encontre des manifestations visibles, en France, de la présence d’une importante population issue de l’immigration post-coloniale. Cette obsession n’est jamais dite comme telle, mais elle transparaît dans la focalisation sur les commerces et les vêtements « ethniques », comme dans la hantise du regroupement spatial induit par la construction des quartiers d’habitat social. On retrouve ainsi logiquement, parmi les huit critères des Renseignements Généraux, la proportion de familles immigrées.

On pourrait imaginer que le critère de la « concentration » reflète le souci de l’accompagnement social, et donc de la présence des services publics requis par la présence de populations à faibles revenus. La préoccupation principale n’est pourtant pas là : cela apparaît très clairement dans la solution qui est, a contrario, trouvée dans le maintien d’une « présence de Français d’origine ». Cette dernière catégorie, d’ailleurs profondément raciale, révèle une inquiétude profonde quant à la possible disparition d’une identité « française » et « blanche », qui ne saurait être garantie que par la présence d’une certaine proportion de population « de souche ».

Enfin, à travers le thème de la concentration dans l’espace s’exprime une vision profondément moralisatrice des classes populaires, considérées comme sous-civilisées, qui ne peuvent être pleinement civilisées que par effet de contagion, grâce à la proximité de classes moyennes incarnant le « bon modèle » à suivre.

 

Ethnocentrisme majoritaire

 

L’une des caractéristiques les plus remarquables du discours anti-communautariste, c’est enfin la tranquillité avec laquelle il fonctionne suivant un double standard. C’est en effet notable : les méfaits « communautaristes » qui sont reprochés aux groupes minoritaires, lorsqu’ils ne sont pas fantasmés ou démesurément grossis, sont souvent des faits qui n’ont en eux même rien de répréhensible, et en tout cas rien de spécifique aux groupes en question. L’existence d’une préférence pour l’entre-soi, par exemple, quelle que soit son étendue réelle parmi les jeunes banlieusards, immigrés, musulmans et autres « communautaristes », fait difficilement oublier l’entre soi bourgeois, blanc et masculin qui structure le monde des « décideurs » économiques et politiques. Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot ont par exemple souligné à quel point la haute bourgeoisie était structurée et organisée autour d’un souci de préserver un entre-soi territorial, social, conjugal, qui correspond en tout point à ce qui se dénonce quotidiennement sous le nom de « communautarisme »[15].

Un autre exemple de ce double standard est la candeur avec laquelle le rapport des Renseignements Généraux propose comme critères de « repli communautaire » le port de vêtements ou la présence de commerces « ethniques ». En quoi porter un habit de telle ou telle couleur, un couvre-chef de telle ou telle longueur est-il un facteur d’aggravation pour les quartiers populaires ? S’ils marquent une absence d’intégration, quels sont les habits qui sont signes, eux, d’intégration ? Un costume trois pièces, un tailleur ? Quant aux commerces dits ethniques, s’inquiète-t-on, autant que des boucheries halal et autres épiceries « arabes » ou « orientales », de la concentration des crêperies à Montparnasse, ou de la vente de fallafels dans le Marais ?

Droit de vote des étrangers, viande halal dans les cantines, soutien présumé de « 700 mosquées » au candidat François Hollande : ce sont les problématiques les plus hétéroclites qui ont été placées sous la rubrique générale de « communautarisme » par la campagne de Nicolas Sarkozy. Un fil les relie pourtant, qui saute assez vite aux yeux : de près ou de loin, d’une manière ou d’une autre, ce sont toujours des étrangers ou des immigrés, plus souvent encore des musulmans, qui sont visés. Fabrice Dhume le souligne :

 

« Une recherche sur le contenu des articles dans Le Monde montre que les deux inflexions successives de la courbe correspondent à des moments marqués par la question du statut de l’islam, dans des contextes dominés par l’image du « terrorisme » (…) Même si le concept sera étendu à d’autres groupes et d’autres situations, l’imposition de cette notion traduit le report d’un sentiment de menace terroriste sur les populations « immigrées », en particulier qualifiées de « maghrébines » ou de « musulmanes ». Cette notion correspond donc à un basculement de sens : on déplace la figure de l’ennemi de l’extérieur vers l’intérieur, en justifiant un soupçon préventif sur des « communautés » présumées que l’histoire nationale, et notamment coloniale, a déjà constituées en danger potentiel. »[16]

 

Les fondements idéologiques du discours anti-communautariste n’enlèvent rien à l’intérêt de travailler sur les « communautés » et les « groupes communautaires », sur leur émergence et éventuellement leur renforcement, à condition bien-sûr de définir précisément ce dont on parle. Reste que, comme d’autres mots en France (notamment « insécurité » ou « repentance ») ou dans des pays voisins (le « multiculturalisme » au Royaume Uni ou en Allemagne, le « relativisme culturel » en Italie[17]), le mot « communautarisme » est devenu ce que Pierre Tevanian appelle une « métaphore du racisme respectable »[18] : un moyen de désigner, sans avoir à le nommer, un groupe racialisé, le plus souvent les Arabes, les Noirs et/ou les Musulmans.

 

[1] Discussion du projet de loi relatif à l’application du principe de laïcité dans les écoles, collèges et lycées publics (n°s 1378, 1381).

[2], Libération, 26 novembre 2003.

[3] Voir notamment Fabrice Dhume-Sonzogni, Liberté, égalité, communauté : l’État français contre le communautarisme, Paris, Homnisphères, 2007 ; Laurent Lévy, Le spectre du communautarisme, Paris, Amsterdam, 2005 ; Philippe Mangeot, « Communautarisme », in Louis-George Tin (dir), Dictionnaire de l’homophobie, Paris, Presses Universitaires de France, 2002 ; Louis-Georges Tin, « Etes-vous communautariste ? Réflexions sur la rhétorique « anti-communautaire », publié sur le site Les mots sont importants en mai 2005, [URL : http://lmsi.net/Etes-vous-communautaristes].

[4] Fabrice Dhume, op. cit.

[5] Voir Le Monde du 5 juillet 2004. Et l’analyse de ce rapport dans Sylvie Tissot et Pierre Tevanian, « Le repli communautaire, un concept policier », Les mots sont importants. 2000-2010, Paris, Libertalia, 2010.

[6] Observatoire national des zones urbaines sensibles, Rapport 2011.

[7] Sylvie Tissot, L’Etat et les quartiers. Genèse d’une catégorie d’action publique, Paris, Seuil, 2007.

[8] Gilles Kepel, Leyla Arslan, Sarah Zouheir et alii, « Banlieue de la République », Institut Montaigne, 2011.

[9] Voir la mise au point de François Burgat, « Le mot islamisme ne veut plus dire grand chose », Rue 89, 17 décembre 2011.

[10] Voir la comparaison entre le traitement médiatique du livre de François Lorcerie, Vincent Gesser et alii, « Les marseillais musulmans », Open society foundation, « At home in Europe project », 2011 et le rapport de Gilles Kepel, et alii,. Fabrice Dhume, « L’islam tel qu’on veut le voir. Retour sur une manipulation politique et médiatique », Le Porte-Voix, n° 6, décembre 2011.

[11] Jacques Rancière, La mésentente, Paris, Galilée, 1995.

[12] Louis-Georges Tin, op. cit.

[13] Ph. Mangeot, op. cit. et aussi Christine Delphy, « L’humanitarisme républicain contre les mouvements homo », in Classer, dominer. Qui sont les « autres » ?, Paris, La Fabrique, 2008.

[14] Pierre Tevanian, Le voile médiatique, Paris, Raisons d’Agir, 2005.

[15] Michel Pinçon et Monique Pinçon Charlot, Dans les beaux quartiers, Paris, Seuil, 1989 et Les ghettos du gotha. Comment la bourgeoisie défend ses espaces, Paris, Seuil, 2007.

[16] F. Dhume, op. cit.

[17] Cf. Alana Lentin et Gavan Titley, The crisis of multiculturalisme. Racism in a neoliberal age, London, ZedBooks, 2011 ; Annamaria Rivera, « Le relativisme culturel. Concept scientifique et arme idéologique », sur le Site les mots sont importants, juillet 2005 [URL : http://lmsi.net/Le-relativisme-culturel].

[18] Pierre Tevanian, La république du mépris, Paris, La découverte, 2007

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