Non François Hollande, nous ne « vivons » pas « ensemble »

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Non François Hollande, ne vous en déplaise, nous ne « vivons » pas « ensemble » par Ludivine Bantigny

 

La France ! France aux mille vertus, France éternelle et universelle, France qu’un peu partout on vénère, à laquelle on fait appel. Hollande l’a déclinée sur tous les tons dans son discours sur « la démocratie face au terrorisme » prononcé le 8 septembre à Paris. France de la fraternité et de l’égalité ; France qui défend les libertés ; celle dont on peut être fier.e ; celle qu’on évoque par toute la Terre avec émotion et respect. « Je vois dans les yeux de tous les peuples que je peux rencontrer, ou de leurs représentants, cet éclair chaque fois qu’il est question de la France », a confié le candidat-président. Cette arrogance nationale, orgueil de coq français, rappelle à bas bruit le discours d’Albi : « là enfin où la France est établie, on l’aime, que là où elle n’a fait que passer, on la regrette ; que partout où sa lumière resplendit, elle est bienfaisante ; que là où elle ne brille plus, elle a laissé derrière elle un long et doux crépuscule où les regards et les cœurs restent attachés ». Ces mots candides et grandiloquents, caractéristiques d’une époque aux certitudes coloniales chevillées, c’était le « jeune Jaurès » qui les prononçait, celui de 1884, celui qui n’avait pas mesuré encore les ravages et les pillages d’une France dominatrice qu’il allait plus tard condamner. François Hollande, lui, en est resté à cette image, celle d’une France qui n’est plus impériale mais demeure impérialiste. La France, une et unique comme on sait, est bien plus encore : l’essence de la pensée, celle où le futur peut se dire. Car dans la bouche du président, « la France c’est l’idée, c’est l’avenir ».

« Vive la République, vive la France ». Ce ne sont plus seulement des mots usés prononcés rituellement à la fin de discours policés, c’est un credo et – contrairement à ce qui est exhibé – un ferment de division. François Hollande manipule dangereusement « l’idée de patrie » qui renvoie selon lui à une question : « pourquoi nous nous battons ». Ça va de soi, il ne nous parlera pas d’Areva ; ni de Total ; ni de pipelines ; ni des intérêts économiques français.

Dans un tel discours, l’essentiel se loge dans les périphrases, les silences gênés, les expressions contournées. Il se loge même peut-être dans les participes passés… Tels ces « chaos qui sont créés ». Si donc l’on résume, des « chaos sont créés », les Occidentaux interviennent, leur puissant bras armé vainc ardemment les méchants et « les démocraties gagnent toujours les guerres ». C’est bien connu, de l’Indochine à l’Algérie, de l’Irak à la Libye. Comment ces chaos sont-ils « créés », c’est ce qu’Hollande préfère taire – sinon, sa politique vacille et avec elle sa rhétorique guerrière. Il y a la « barbarie » et « les trafics de toutes sortes » qui la financent. Mais pas les trafics du troisième exportateur mondial abreuvant en armes sophistiquées des régimes que François Hollande pudiquement oublie souvent de mentionner. L’Arabie saoudite par exemple. L’attachement du président français au patrimoine mondial de l’humanité, encore une fois ardemment rappelé, est à géométrie variable : flexible, modulable. Ces derniers mois, en plus d’assassiner, de décapiter, de faire lapider, le régime saoudien soutenu par la France qu’elle arme sans compter a bombardé et détruit cinquante-deux sites archéologiques au Yémen. Qu’à cela ne tienne. Le président le certifie : « Les démocraties gagnent toujours les guerres » ; « leur victoire est inéluctable ». « C’est ainsi que les dictateurs se sont trouvés désarçonnés, renversés ». Mais pas (encore) les Ali Bongo, Idriss Déby, Faure Gnasingbe, bras-dessus bras-dessous avec d’autres grands démocrates à la marche d’un certain 11 janvier.

Discours acidulé, à l’image de ces militaires surarmés qu’on voit désormais aux quatre coins de nos rues, sur les affiches des métros et même en photo sur les tables des cafés. « En se battant en pays étranger, nos armées nous défendent ». Et si c’était exactement le contraire ? Si les bombes déversées étaient des bombes à retardement ? Si les guerres d’ingérence ne faisaient qu’alimenter la spirale infernale de la violence et de la vengeance ?

Dans ce genre de discours, l’orateur n’en est pas à une contradiction près. Intéressante circularité… Ici Hollande nous dit : « Il est tellement plus simple de convoquer les peurs » ; mais il ne fait que les alimenter en martelant que c’est la guerre et qu’il faut la mener sans faire de quartier. Il assure aussi ne pas demander davantage aux musulman.e.s qu’aux autres citoyens français – tout en leur enjoignant « de faire reculer l’islam radical et l’obscurantisme ». On n’avait pourtant pas demandé aux chrétiens de faire reculer la terreur blanche au moment du massacre perpétré par Anders Breivik. Hollande nous dit aussi qu’il est contre l’« Etat d’exclusion ». L’homme de l’état d’urgence, l’homme qui a tenté la déchéance de nationalité, n’a pas contredit son Premier ministre quand celui-ci a déclaré à propos des femmes portant le burkini : « Face aux provocations, la République doit se défendre. […] Je soutiens donc ceux qui ont pris des arrêtés, s’ils sont motivés par la volonté d’encourager le vivre ensemble ».

Et voilà qu’il resurgit, ce fameux, sirupeux, doucereux « vivre ensemble », ce « vivre en commun » du discours de Hollande. Le même Manuel Valls avait asséné il y a trois ans : « Le voile est pour moi un combat essentiel ». Remplaçons, le temps d’un instant, « voile » par « chômage », « précarité », « pauvreté », « mal-logement », « racisme », « discriminations », « inégalités », « harcèlement au travail ». L’effet politique ne serait pas mal – mais ce ne serait plus du Valls.

Le « vivre ensemble » est un mot de passe dont le rabâchage n’a d’égal que son inconséquence, un de ces mots creux qui tournent en boucle pour mieux faire oublier son hypocrite inconsistance. François Hollande (nom commun aux puissants de ce monde), pensez-vous vraiment vivre avec les migrants de Calais ? Avec les réfugiés, avec les Roms, avec les sans-papiers raflés et expulsés ? France de la fraternité, a répété le président. François Hollande, pensez-vous vivre avec cette factrice victime d’un AVC parce que son employeur avait exercé sur elle un ignoble chantage pour la forcer à travailler malgré le mal qui la guettait ? Avec Franck, ce caissier licencié pour une erreur de caisse de 18 euros ? Avec le million de personnes devenues pauvres en France depuis 2008 selon l’INSEE ? « France de l’égalité » selon les mots impudents du président. Ou bien encore avec Adama Traoré ? Avec cette jeune femme serbe et son bébé placés hier dans un centre de rétention ? Avec les travailleurs de Goodyear condamnés à deux ans de prison ? « France de la liberté », insiste le maître de l’Elysée.

Ou bien avec ces femmes obligées par des polices municipales d’ôter leur vêtement sur une plage ? Que l’on sache, on n’a jamais forcé une religieuse à retirer sa guimpe et à enlever son voile. Si elle n’était aussi humiliante et odieuse, insupportable tant elle est honteuse, la sale affaire des arrêtés anti-burkinis pourrait être grotesque tant on y mesure le fossé entre l’essentiel et le dérisoire, entre ce que les puissants montrent du doigt et ce qu’ils ne veulent surtout pas voir.

Le chef de l’Etat a conclu sur un ton inquiétant : « Le danger, je vous l’ai dit, c’est que la France puisse à un moment douter d’elle-même ou se diviser. » Mais le danger n’est pas où François Hollande le met. Qu’ici, en France, on se prenne à douter de la fausse justesse de ces guerres et de ces interventions militaires serait plutôt salutaire.

Vers un racisme (vraiment) français ?

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Vers un racisme (vraiment) français ?

Par Gérard Noiriel, historien, avec l’aimable permission de l’auteur. Publié d’abord dans le Monde du 25.09.16.

Les politiciens de tous bords se ­livrent aujourd’hui une concurrence effrénée pour capter les pulsions sécuritaires et xénophobes qui traversent l’opinion. Ce phénomène n’est pas inédit. Il s’est déjà produit dans les années 1930.

Dès le début de cette décennie, la droite et l’extrême droite rendent les immigrés responsables de la très grave dépression économique qui vient d’éclater. La France ferme ses frontières, mais des centaines de milliers de migrants fuyant les régimes totalitaires tentent de trouver refuge dans le pays des droits de l’homme. La crise sociale et les antagonismes politiques alimentent une violence dans laquelle sont impliqués parfois des étrangers.

En 1932, le président de la République française, Paul Doumer, est assassiné par un réfugié russe ; en 1934, le ministre des affaires étrangères, Louis Barthou, périt dans un attentat commis par les membres d’une organisation terroriste originaire des Balkans.

La même année, Alexandre Stavisky, fils d’un réfugié juif ukrainien, principal instigateur d’un immense scandale ­politico-financier, est retrouvé mort dans le chalet où il se cachait. C’est l’étincelle qui déclenche les émeutes antiparlementaires orchestrées par l’extrême droite le 6 février 1934. La fusillade fait plusieurs dizaines de morts et 2 000 blessés.

Amalgame et surenchère

Ces événements extérieurs et intérieurs alimentent un sentiment croissant d’insécurité, sentiment manipulé par les journalistes et les politiciens qui pratiquent l’amalgame en incriminant l’ensemble des étrangers vivant en France.

Les élus de droite et d’extrême droite se lancent alors dans une surenchère de mesures xénophobes. La loi du 10 août 1932 autorise la mise en œuvre de quotas de travailleurs étrangers dans certaines branches d’activité. Pour satisfaire ceux qui ne veulent plus d’immigrés dans leur commune, on entrave ensuite leurs déplacements grâce à des cartes de séjour dont la validité est limitée à un seul département.

En 1934, est adoptée une loi qui exclut les nouveaux naturalisés de la profession d’avocat, sous prétexte que « la culture française et le génie de la race [leur] sont inconnus ». L’année suivante, la mesure est étendue au corps médical.

La victoire du Front populaire marque une pause dans ces dérives. Mais elle exacerbe les haines de l’extrême droite. Cette dernière s’attaque à ceux qui ne veulent pas s’assimiler, qui n’ont pas de beaux noms français, bref, qui ne sont pas de vrais descendants des Gaulois.

Le fossé entre « eux » et « nous » se déplace de la nationalité (Français/étrangers) vers la religion (chrétiens/juifs). Le 6 juin 1936, Léon Blum, le nouveau chef du gouvernement du Front populaire, est insulté à la Chambre des députés par Xavier Vallat, l’un des leaders de la droite républicaine : « Pour gouverner cette nation paysanne qu’est la France, il vaut mieux avoir quelqu’un dont les origines, si modestes soient-elles, se perdent dans les entrailles de notre sol, qu’un talmudiste subtil. »

« Français de fraîche date »

La gauche au pouvoir n’étant pas parvenue à résoudre la crise, certains de ses plus éminents représentants finissent par se rallier aux positions de la droite national-sécuritaire. A la fin de l’année 1938, Edouard Daladier, dirigeant du Parti radical, qui avait été l’un des principaux artisans du rassemblement des forces du Front populaire (dont il a été lui-même ministre), promulgue des ­décrets-lois qui légalisent l’internement des « indésirables étrangers » dans des camps.

Il s’attaque également aux Français naturalisés, qui sont désormais exclus de la fonction publique et du barreau pendant dix ans et privés du droit de vote pendant cinq ans. La loi de 1927 sur la déchéance de nationalité est aggravée pour atteindre tous ceux qui commettent des actes jugés « incompatibles avec la qualité de citoyens français ».

Ces mesures créent une catégorie de citoyens de seconde zone (ceux que les journaux appellent les « Français de fraîche date »). Mais comme la menace et les discours sur la menace n’ont pas disparu pour autant, l’extrême droite a beau jeu de reprocher à Daladier son « laxisme ».

Il faut aller encore plus loin. Après la nationalité, la religion, les racines, il ne reste plus qu’un échelon sur l’échelle des assignations identitaires, celui de la « race française ». C’est elle qu’il convient désormais de protéger.

Défendre « l’identité nationale »

Le mot « racisme » désignait, à cette époque, un programme (ou un projet) politique révolutionnaire, calqué sur le programme politique marxiste, sauf que la lutte des classes était remplacée par la lutte des races.

Jusque-là, les politiciens français avaient toujours condam­né le racisme, car il était considéré comme une invention allemande. Se dire publiquement « raciste », c’était donc briser un tabou, franchir un palier, en prouvant ainsi à l’opinion qu’on allait enfin « nettoyer les écuries d’Augias ». Mais il fallait néanmoins éviter d’apparaître comme un émule d’Hitler. C’est pourquoi l’innovation consistera à revendiquer un « racisme français ».

En mars 1939, l’avocat René Gontier est le premier à publier un livre exposant explicitement ce nouveau programme politique (Vers un racisme français, éd. Denoël). Il défend un racisme qu’il juge compatible avec les idéaux républicains des droits de l’homme. « Ce racisme français est un aspect de la défense nationale. Il diffère du racisme allemand car le Français est humaniste d’instinct. » (sic !) Il poursuit : « Racisme, je le répète, ne signifie pas asservissement d’une race par une autre, mais bien respect de toutes les races dont la fusion n’est pas à souhaiter. »

Le racisme français prôné par Gontier vise à défendre « l’identité nationale » en prenant des mesures contre les deux menaces mortelles qui, selon lui, pèsent sur elle.

Menace coloniale et juive

La première concerne les migrations coloniales. « Nos sujets coloniaux viendront plus nombreux dans la métropole et seront tentés d’y rester. Alors on ne verra plus le vrai visage de la France, ­nation blanche, mais celui d’une France métisse. Que l’esprit le plus fermé à l’idée d’un tel péril évoque cette France future. Le poète noir de Champagne ressemblera-t-il à Racine ou à Molière ? Et le philo­sophe jaune rappellera-t-il Descartes ou Auguste Comte ? Si la France n’adopte pas un régime raciste sage, j’estime que le ­génie de notre peuple est gravement ­ menacé. »

Il faut noter que, pour Gontier, la menace coloniale ne concerne pas les Arabes, car l’islam n’a pas encore été placé au centre du discours national-sécuritaire. « Parmi les sujets assimilables, on rangera les Arabes et les Berbères. Véritables Blancs, leur mélange avec les Français n’offre aucun danger. C’est donc les Jaunes et les Noirs qui devront être déclarés racialement inassimilables, leur intrusion dans le peuple français risquant d’en modifier la composition. »

La seconde menace, la plus grave aux yeux de Gontier, ­concerne les juifs, présentés comme les ennemis de l’intérieur. Ce n’est pas leur religion qu’il incrimine, mais leurs caractéristiques raciales ainsi définies : « En leur qualité de Blancs métissés de sang nègre et jaune, le mélange des juifs avec les Français est à réprouver. Aucun lot de gènes inassimilables ne doit pénétrer dans le corps national. »

Gontier relaye ainsi l’antisémitisme extrêmement répandu chez les médecins et les avocats, qui accusent les juifs d’avoir colonisé les professions libérales et la fonction publique.

Machine infernale

Gontier prône des solutions radicales afin d’anéantir définitivement les menaces qui pèsent sur l’identité française. Pour se protéger des migrants issus de l’empire colonial, il propose une loi rédigée ainsi : « La qualité de citoyen ne peut être accordée qu’aux personnes de race blanche. Elle ne le sera point aux personnes de couleur et aux métis ».

Pour en finir avec les ennemis de l’intérieur, il ébauche un projet de statut excluant les juifs de la fonction publique.

Le volet antisémite du « racisme français » défendu par Gontier sera appliqué par le gouvernement de Vichy. La loi sur le statut des juifs sera en effet adoptée le 3 octobre 1940. Son livre deviendra la référence privilégiée des francistes de Marcel Bucard, mouvement qui sombrera dans la collaboration active avec les nazis, et de Louis Darquier de Pellepoix, le sinistre directeur du Commissariat général aux questions juives. Il faudra une guerre mondiale et plusieurs dizaines de millions de morts pour enrayer cette machine infernale.

Il ne s’agit pas d’affirmer ici que la France actuelle serait dans une situation comparable à celle des années 1930. Ce rappel historique met néanmoins en relief le danger mortel auquel sont exposées nos démocraties quand elles sont confrontées à d’incessantes surenchères sécuritaires et identitaires.

A tous ceux (journalistes, politiciens, experts…) qui colonisent aujourd’hui l’espace public pour alimenter à nouveau ces discours, l’historien peut simplement répondre : « Vous ne pourrez pas dire qu’on ne vous avait pas prévenus. »

 

LES MOTS QUI MANQUENT par Christine Delphy

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On attendait depuis longtemps un rapport officiel qui reconnaisse les discriminations raciales. Mais l’Etat, soi-disant pressé de s’en défaire, les a combattues en s’en défaisant littéralement : en les niant. Et, entre autres manœuvres, en interdisant les « statistiques ethniques » qui risquaient de « créer » des races. Des « races » dans notre pays, qu’à Dieu ne plaise! C’est bon pour les Américains! Et comme ça, sans statistiques, eh bien on ne pouvait pas savoir ce qui se passe « en vrai », en particulier dans le domaine de la discrimination qui, appréhendée par des « cas singuliers », pouvait toujours être contestée par l’évocation d’autres « cas singuliers ». Pourtant, depuis les années 1990, des tentatives ont été faites (par Martine Aubry  par exemple) d’établir des observatoires (à la suite de multiples injonctions faites à tous les pays d’Europe de lutter contre la discrimination raciale); mais ceux-ci ont tous été démantelés dans les six mois suivant leur création. Les recherches des sociologues et démographes–comme celles de l’équipe de Patrick Simon de l’INED, « Trajectoires et origines »– sur un échantillon conséquent,  montrent clairement la discrimination à l’oeuvre à l’égard des Africains du Nord et du Sud dans l’éducation nationale (seuls 50% des enfants d’Algériens réussissent le bac, soit deux fois moins que la population générale de l’échantillon). Mais les media, qui auraient du se réjouir, ont ignoré ce travail de plusieurs années. Les mêmes media se moquent de la parole de François Héran, directeur de l’INED, selon qui les immigrants d’immigrés d’Afrique du Nord et leurs descendants composent aujourd’hui 40% de la population française.

Mais que leur importe, à ces media?

Quand on lit les articles et les commentaires sur les sujet brûlants du burkini, du « voile », ou du porc à l’école, un mot manque quasiment partout : DISCRIMINATION. On entend parler de tout sauf de ça. Les lecteurs de ces media ont lu le Coran, et basta, ça leur suffit. Ils décrètent qu’il existe toute une population (40% d’entre nous) qui, shootée à l’islam– et le Coran, c’est l’islam– ne pense qu’à égorger les infidèles, c’est-à-dire les lecteurs, et n’a donc pas sa place en France, ni en Corse. Sauf si elle se convertit rapidement à la laïcité, qui pour la majorité des lecteurs, est synonyme d’athéisme. Ils ont lu le Coran, mais n’ont pas eu le temps de lire la loi de 1905. Et là, je parle des lecteurs moyens, pas des journalistes comme Zemmour, ou des politiques comme Valls ou « Les républicains ».

Et quand ils ont fini, ces lecteurs, de dégoiser sur le Coran comme le bon médecin du Malade imaginaire–« le Coran, le Coran vous dis-je! »– ils s’embarquent dans de grands développements qui restent des abstractions tout au long de leur discours : la Révolution (celle de 1789), la République, la Nation, indivisible etc.

Et depuis les attentats de 2015, c’est pire. Surtout évidemment dans les media de droite (mais il y en a peu d’autres).On dirait que l’islam vient de débarquer en France seulement en 2015, et uniquement sous la forme de tueurs. C’est pourquoi il est urgent de se débarrasser de l’islam, de tout islam; et d’abord de mettre le peu qui en restera acceptable après que le surveillant l’ait corrigé, sous la coupe de celui-ci. Le surveillant, c’est M. Chevènement, qui a voyagé au Caire il y a quarante ans et donc sait de quoi il parle. A peine arrivé, en bon maître d’internat, il demande aux Musulmans de la « discrétion » (et de ranger leur chambre). C’est vrai qu’ils ne sont pas discrets. Enfin, pas assez. Il faudrait qu’outre manger du porc et accepter des boulots largement en dessous de leurs qualifications, ils changent de tête. Car, comme l’a dit une femme, sans doute « française de souche »–laquelle souche (gauloise, wisigothe, vandale, polonaise, espagnole, autre?… algérienne ???) n’est pas précisée–: « J’ai discuté avec une femme, dit-elle, ça ne se voyait pas du tout qu’elle était musulmane, sauf sa tête ».

 Eh oui, il y a des têtes de musulmans, et curieusement, ce sont les mêmes que les têtes d’Arabes. Comme l’écrivait déjà Saïd Bouamama[i] en 2004, le vieux racisme anti-arabe a opéré un virage pour se donner une nouvelle figure ; il s’est maquillé en critique de la religion musulmane.

Jamais un article sur les Boudhistes, ou sur les Témoins de Jéhovah, ou sur les Mormons polygames , ni sur les Chrétiens. Ceux-ci ont un statut d’exception : pas de déclarations horrifiées pour défendre la laïcité quand les catholiques ont fait une manif (pardon, une procession) monstre dans la rue lors de la visite du pape au printemps 2016, mais des unes glorifiant sans vergogne la reconquête de l’Occident par Not’ François.

En revanche, 45 ans de « critiques » et de « questions » fort légitimes d’aspect, mais qui tapent toujours, semaine après semaine sur le même âne : L’Islam .Est-il compatible avec la République/la démocratie/la France ? ». La question est rhétorique, il va de soi que la réponse est « Non ». Une offensive médiatique de longue durée[ii], et qui n’est pas finie, loin de là, qui ne fait que s’aggraver. On entend dire : « la parole raciste s’est libérée ». Comme si elle s’était libérée toute seule, sans l’aide des hebdos, des émissions qui donnent  tous les jours la parole aux prêcheurs de haine, sans l’aide des politiques. Comment s’étonner que les gens ordinaires deviennent méfiants quand tous les jours on leur fait peur ? Et qu’en plus, ils n’ont jamais aimé les « bougnoules », « ratons », « melons », « bicots », « crouilles »,etc., là ce ne sont pas les mots qui manquent.

Depuis les attentats de 2015, on se demande : « Pourquoi de jeunes Français en sont venus à tuer d’autres jeunes Français ? ». Et on nous donne des réponses toutes faites. On nous dit : « ils sont fous ». On nous dit: « ils se sont radicalisés ». Mais de quoi sont-ils devenus des « radicaux » ? On ne part pas de rien pour devenir extrémiste (par exemple, Sarkosy, avant de devenir carrément fou, il était déjà de droite). Se radicaliser, c’est aller plus loin. Personne n’aborde la question de ce noyau, de cette graine qui a poussé. Parfois, au détour d’une phrase, on entend ou on lit : «c’est pour exprimer leur rébellion/colère ». Mais rébellion, colère contre quoi ?

Discrimination, voilà le premier mot qui manque. Mais ce n’est pas le seul. Car être discriminé, c’est être rejeté (d’où que ce soit) pour de mauvaises raisons, de surcroît– en théorie–illégales. Alors, si certes on regrette profondément le résultat de la discrimination, ce n’est pas la première émotion qu’on ressent. Pour ce qu’on ressent d’abord, un autre mot est nécessaire, qui, lui, est totalement absent des articles comme des commentaires : HUMILIATION.

On m’a jugé.e indigne. A cause de ma race, de mon sexe, de mes « origines », quand on m’avait promis que je serais estimé.e pour ce dont je suis responsable ; pas de mon sexe, de ma couleur de peau, de mes parents. C’est ça, qui est « moi », sans être de moi, qu’on a jugé.e indigne.

Et l’humiliation, elle, demeure. On ne peut pas faire qu’elle n’ait pas existé. Elle survit en vous, à peine atténuée par le temps qui passe. Si on lit rarement « discrimination », on ne lit jamais la blessure qu’elle provoque au milieu de la personne. Et dont elle ne peut pas parler.

Et en parler à qui ? S’en plaindre à qui ? Pour risquer une autre humiliation ?

« J’ai subi des injures raciales alors que j’étais en poste. Je m’en suis plainte à la direction qui s’est moquée de moi en me disant que je manquais d’humour ».

Des effets de la discrimination, le rapport Toubon parle, de la perte de confiance en soi, pour commencer ; mais pas de ce qui vient avant, du premier effet, celui qui cause la perte de confiance en soi : avoir été rabaissé.e, jugé.e indigne. Avoir été humilié.e.

Et puis du fait que les humiliations sont bien plus nombreuses que les discriminations. Il suffit de lire ce qu’en disent les femmes qu’on prétend voilées parce qu’elles portent un foulard, qui sont agressées verbalement, quand elles ne reçoivent pas des crachats, dans la rue, dans les transports publics.[iii]

Il n’est pas nécessaire de discriminer (et ce n’est pas à la portée de toute le monde) pour humilier— ça c’est à la portée de tout le monde.

Et pourtant, si on faisait un peu plus attention aux personnes qu’on (vous, moi, le patron, le mari, l’institutrice, le douanier, l’Etat) a humiliées, on comprendrait un peu mieux pourquoi on vit sur un volcan, un volcan que nous avons édifié.

[i] Saïd Bouamama, L’affaire du foulard islamique: la construction d’un racisme respectable, 2004.

[ii]Thomas Deltombe, L’islam imaginaire: La construction médiatique de l’islamophobie en France, 2005.

[iii] Pierre Tévanian et Ismahane Chouder, Les filles voilées parlent, 2008.

26.09.16.

Valls: portrait de l’homme politique en agent de la guerre civile par Ugo Palheta

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Valls : portrait de l’homme politique en agent de la guerre civile

Samedi 27 août 2016

Sollicité par la LDH [3] et le CCIF [4], le Conseil d’État vient de suspendre [5] les arrêtés anti-burkinis qu’avait pris plus d’une trentaine de mairies (majoritairement LR mais aussi FN et PS). Il a notamment considéré que « l’arrêté litigieux a […] porté une atteinte grave et manifestement illégale aux libertés fondamentales que sont la liberté d’aller et venir, la liberté de conscience et la liberté personnelle ». On aurait pourtant tort d’imaginer que l’offensive raciste [6] – adossée à un front politique allant de fait du gouvernement au FN en passant par LR – est terminée.

 

L’offensive islamophobe va continuer

Le Premier ministre Manuel Valls a immédiatement réagi [7], lui qui avait déjà soutenu les maires en question [8].Rapidement après l’annonce de la décision du Conseil d’État, il a déclaré que celle-ci « n’épuisait pas le débat » et a précisé : « Dénoncer le burkini, ce n’est en aucun cas mettre en cause une liberté individuelle. Il n’y a pas de liberté qui enferme les femmes ! C’est dénoncer un islamisme mortifère, rétrograde ». Qu’annonce-t-il par ces déclarations ? Non qu’il porte un intérêt pour les droits des femmes ; qu’a-t-il fait contre les violences qui leur sont faites ou les discriminations sexistes structurelles ? Ce que dit cette déclaration, c’est tout simplement que la bataille est très loin d’être terminée, et qu’elle ne se jouera pas essentiellement sur le terrain juridique. Comme dans les années 1990 et 2000, une offensive idéologique et politique a d’ores et déjà commencé, dont l’objectif est simple : accélérer l’entreprise de stigmatisation, de discrimination et de ségrégation visant spécifiquement les millions de musulman·e·s vivant en France.

La décision du Conseil d’Etat est une victoire, mais elle est partielle : elle n’annule pas les lois et circulaires islamophobes passées dans les quinze dernières années, et elle n’est qu’un coup d’arrêt provisoire. Souvenons-nous qu’en 1994, le Conseil d’Etat avait invalidé le règlement intérieur d’un lycée [9] prétendant interdire les signes religieux dans l’établissement. Il avait annulé au passage un jugement du tribunal administratif de Nantes, et du même coup empêché l’exclusion scolaire de plusieurs élèves. Quelques années plus tôt, en 1989, le même Conseil d’Etat avait déjà précisé : « Dans les établissements scolaires,le port par les élèves de signes par lesquels il entendent manifester leur appartenance à une religion n’est pas par lui-même incompatible avec le principe de laïcité, dans la mesure où il constitue l’exercice de la liberté d’expression et de manifestation de croyances religieuses ».

On sait pourtant ce qui est advenu 10 ans plus tard : au terme d’une énorme campagne intellectuelle, médiatique et politique [10], Chirac et le gouvernement Raffarin étaient parvenus à imposer une loi liberticide et raciste : la loi du 15 mars 2004 [11]. Au nom d’une loi qui prétendait les libérer (autoritairement), ce sont des dizaines d’élèves qui furent exclues, sans même parler de la souffrance qu’elle a pu provoquer chez des milliers d’élèves contraintes de se plier à cette nouvelle législation, mais aussi du renoncement à une scolarité dans l’école publique, et parfois à une scolarité tout court, que cette loi a signifié. Pour parvenir à une « victoire » qui aboutissait à exclure pour libérer (rien moins !), il avait fallu des années d’un travail idéologique visant non seulement à redéfinir la laïcité [12], mais aussi à constituer le port du foulard – et à travers lui l’Islam et les musulman·e·s – en « problème public ».

À l’heure où les gouvernements réduisaient drastiquement les moyens de l’École publique, la ficelle était sacrément grosse. Elle a pourtant fonctionné, pour au moins deux raisons : elle s’est articulé au racisme structurel qui caractérise la société française (sous la forme en particulier des discriminations racistes systématiques ciblant les descendant·e·s de colonisé·e·s) ; et le terrain idéologique avait été activement préparé pour construire les musulman·e·s comme menace pour l’École et les valeurs universelles qu’elle prétend illusoirement incarner face à l’obscurantisme religieux.

 

L’un des principaux agents de la guerre civile

Valls s’inscrit clairement dans cette dynamique islamophobe. Comme tout professionnel de la politique, il aime se référer aux valeurs de la « République », en particulier au « vivre-ensemble ». C’est d’ailleurs au nom du « vivre ensemble » qu’il somme les musulmans [13] d’ « aider la République », sous peine de rendre « de plus en plus dur » la garantie du libre exercice du culte.

Nul doute pourtant qu’il est devenu en quelques années à peine l’un des principaux agents de la guerre civile. Une guerre de basse intensité et qui ne s’avoue pas comme telle certes ; mais une guerre, qui combine les traits d’une guerre de classe et d’une guerre (néo-)coloniale, qui cherche à briser les résistances des opprimés et les solidarités potentielles pouvant s’établir entre eux/elles, et prend pour cela des formes idéologiques et militaires. De ce point de vue, l’état d’urgence a permis d’intensifier encore davantage le quadrillage répressif des quartiers populaires en multipliant les contrôles au faciès, les assignations à résidence, les raids de la BAC, voire le siège par des compagnies de CRS ; en somme l’arbitraire et le racisme policiers. La mort d’Adama Traoré durant l’été a malheureusement rappelé la réalité – devenue banale depuis des décennies – des crimes policiers visant les Noirs et les Arabes, toujours impunis.

Cette guerre prend donc pour cible les musulman·e·s et les habitant·e·s des quartiers populaires, mais aussi les Rroms. On se souvient de sa déclaration en 2013 [14], qui lui avait valu un procès pour provocation à la discrimination raciale  [15] et visait essentiellement à justifier la multiplication des démantèlements de camps (« respectueuse des personnes, mais particulièrement ferme » annonçait-il…) : « Ces populations ont des modes de vie extrêmement différents des nôtres et qui sont évidemment en confrontation » avec les populations locales, a-t-il ajouté. «C’est illusoire de penser qu’on règlera le problème des populations rroms à travers uniquement l’insertion ». Il n’y aurait « pas d’autre solution que de démanteler ces campements progressivement et de reconduire (ces populations) à la frontière. […] Les Rroms ont vocation à revenir en Roumanie ou en Bulgarie, et pour cela il faut que l’Union européenne, avec les autorités bulgares et roumaines, puissent faire en sorte que ces populations soient d’abord insérées dans leur pays ».

Ces discours ne sont pas sans conséquence : outre leur connexion intime avec le ciblage systématiquement raciste de la police [16], ils construisent des figures de l’ennemi intérieur et prépare le terrain à des déchaînements racistes, en donnant confiance aux éléments les plus racistes dans la population, organisés ou non dans le cadre de l’extrême droite. À Calais, des migrant·e·s sont régulièrement enlevé·e·s et tabassé·e·s, voire laissé·e·s pour mort [17]. À Marseille, un camp de Rroms a récemment été attaqué à coup de cocktails Molotov [18]. À Sisco en Corse, si l’on ne peut dire avec précision l’origine de ce que les médias dominants ont décrit comme une « rixe », il est avéré qu’une foule de plusieurs centaines de personnes s’est dirigé aux cris de « On est chez nous » vers le quartier populaire de Lupino, en périphérie de Bastia et a agressé à l’hôpital un homme d’origine maghrébine qui avait déjà subi des violences la veille. Menacé de mort, celui-ci a d’ailleurs depuis décidé de quitter l’île [19] où il habitait depuis 13 ans.

Comment ne pas voir le lien direct entre la campagne raciste menée par les barons locaux autour du « burkini », le soutien de Valls aux arrêtés municipaux, et ces actes racistes ?

 

Vers une riposte politique

Valls se tient aussi fermement que possible du côté des classes possédantes et sait que la loi travail ne suffira pas pour faire accepter aux salarié·e·s le type de cure néolibérale que Shröder imposa en Allemagne au début des années 2000.

Au contraire, la mobilisation de ce printemps a de nouveau montré la profonde défiance d’une majorité de la population au projet néolibéral porté en commun par le PS et LR, en plus profondément par la bourgeoisie française. Ce mouvement a en outre pris des formes radicales, qui pourraient annoncer un processus d’insubordination généralisée encore à venir. Tout cela souligne de fait la crise d’hégémonie qui taraude la classe dominante française depuis une dizaine d’années, et qui aboutit aujourd’hui à l’approfondissement de la dynamique autoritaire/sécuritaire dans les quartiers populaires, et son extension aux mouvements sociaux, des manifestant·e·s des cortèges de tête arrêtés arbitrairement aux travailleurs de Goodyear ou d’Air France condamnés par la justice pour s’être battus pour sauver leurs emplois.

Le racisme, sous la forme notamment de l’islamophobie, vise non seulement à empêcher les descendants de colonisé·e·s d’ « exister politiquement » de manière autonome (comme disait Sayad [20]), mais également à résoudre cette crise d’hégémonie, en bâtissant une « communauté nationale » soudée contre les musulman·e·s. L’un des enjeux centraux, pour les mois et années à venir, consiste donc à construire et unifier un vaste mouvement de contestation, sans perdre de vue la nécessité d’une mobilisation spécifique : contre la violence d’État qui s’abat quotidiennement sur les quartiers populaires ; et contre l’islamophobie, qui détruit les vies de millions de personnes, entraînant dans sa foulée une explosion de toutes les formes de racisme. Le procès des Goodyear aura lieu le 19 octobre ; un premier pas significatif serait réalisé si étaient invitées à s’exprimer les familles des victimes de violences policières dans les quartiers populaires et des militant·e·s antiracistes. De même, une solidarité du mouvement syndical avec les familles de victimes de crimes policiers constituerait un grand pas en avant.

Pour autant, il n’y aura pas de raccourcis : les combats à venir dans les semaines qui viennent contre le gouvernement sont cruciaux mais ils doivent s’inscrire dans une lutte durable, « sans trêve » pour reprendre le titre d’un livre d’Angela Davis récemment paru [21], qui se poursuivra après la prochaine élection présidentielle ; les batailles juridiques doivent être menées car elles sont l’une des armes possibles dans l’actuelle guerre de position, et on ne peut que saluer le CCIF et la LDH pour leur travail sur ce plan, mais une riposte politique est nécessaire sur le terrain de l’antiracisme, trop longtemps délaissé par la gauche radicale et le mouvement syndical. Pour faire reculer les forces immenses qui nous font face, c’est donc à un long combat qu’il faut se préparer. Un mouvement antiraciste, politique et autonome [22], animé par les premiers·ères concerné·e·s, se constitue et se renforce depuis des années. Sans empiéter sur ses terrains d’action, la gauche radicale et le mouvement syndical doivent prendre leur responsabilité ; c’est à ce prix que la peur pourrait changer de camp.

 

Ugo Palheta

 

URL source: http://npa2009.org/idees/antiracisme/valls-portrait-de-lhomme-politique-en-agent-de-la-guerre-civile

Liens

[1] http://npa2009.org/category/tags/islamophobie
[2] http://npa2009.org/sites/default/files/30363.jpg
[3] http://www.ldh-france.org/coup-darret-utile-resout-rien/
[4] http://www.islamophobie.net/articles/2016/08/26/arrete-de-villeneuve-loubet-le-conseil-d%E2%80%99etat-annule-l%E2%80%99ordonnance-du-tribunal-ad
[5] http://www.lemonde.fr/societe/article/2016/08/26/le-conseil-d-etat-suspend-l-arrete-anti-burkini-de-villeneuve-loubet_4988472_3224.html
[6] https://npa2009.org/idees/antiracisme/lislamophobie-la-plage-chronique-dune-nouvelle-etape-dans-loffensive-raciste
[7] http://www.lemonde.fr/port-du-voile/article/2016/08/26/apres-la-decision-du-conseil-d-etat-manuel-valls-continue-de-denoncer-le-burkini_4988646_4987696.html
[8] http://www.leparisien.fr/politique/manuel-valls-soutient-les-maires-ayant-interdit-le-burkini-sur-leurs-plages-17-08-2016-6046287.php
[9] https://www.legifrance.gouv.fr/affichJuriAdmin.do?idTexte=CETATEXT000007835159
[10] http://www.homme-moderne.org/raisonsdagir-editions/catalog/tevanian/voile.html
[11] http://lmsi.net/Une-revolution-conservatrice-dans
[12] http://www.editionsladecouverte.fr/catalogue/index-La_laicite_falsifiee-9782707182173.html
[13] http://www.europe1.fr/societe/tribune-de-manuel-valls-sur-lislam-les-musulmans-de-france-sceptiques-2811289
[14] http://www.liberation.fr/societe/2013/09/24/pour-valls-seule-une-minorite-de-roms-veulent-s-integrer-en-france_934265
[15] https://blogs.mediapart.fr/eric-fassin/blog/081015/manuel-valls-et-les-roms-proces-impossible-ou-invisible
[16] http://www.cnrs.fr/inshs/recherche/docs-actualites/rapport-facies.pdf
[17] http://www.liberation.fr/france/2015/10/01/ratonnades-en-serie-chez-les-migrants-de-calais_1395265
[18] http://tempsreel.nouvelobs.com/faits-divers/20160817.OBS6434/marseille-un-camp-de-roms-attaque-au-cocktail-molotov.html
[19] http://www.lepoint.fr/faits-divers/sisco-l-exil-force-a-paris-des-protagonistes-de-la-rixe-26-08-2016-2063894_2627.php
[20] http://www.homme-moderne.org/societe/socio/sayad/imm2E.html
[21] http://www.lafabrique.fr/catalogue.php?idArt=959
[22] http://contre-attaques.org/magazine/article/proces-du-25

 

Le rapport du défenseur des droits sur les discriminations raciales par Nassira El Moaddem dans le Bondy Blog

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AVANT-PREMIERE. Le Bondy Blog vous révèle en avant-première les résultats de l’étude menée par le Défenseur des droits concernant les discriminations à l’embauche liées aux origines. 61% des répondants déclarent avoir été “souvent” ou “très souvent confrontés aux discriminations dans l’accès à l’emploi.

“Ca détruit une vie, socialement, psychologiquement. Parfois on a envie de disparaître car on se sent inutile”.Voici l’un des témoignages inquiétants qui accompagnent les résultats de l’étude du Défenseur des droits sur les discriminations dans l’accès à l’emploi et aux stages liées aux origines. Ils racontent l’histoire d’une France qui refuse de considérer une partie de sa jeunesse comme ayant le droit comme les autres d’accéder à un emploi par le mérite du diplôme, de la compétence, des savoir-faire.

Cette étude, que vous révèle en avant-première le Bondy Blog, est le résultat de l’appel à témoignages lancé par le Défenseur des droits en mars 2016. Objectif : rendre visibles  les situations concrètes vécues par ces jeunes et les aider à faire respecter leurs droits. Comme l’énonce l’étude, le constat des discriminations à l’embauche en raison des origines réelles ou supposées n’est pas nouveau. Néanmoins, cette enquête a la particularité de donner à comprendre, grâce à de nombreux témoignages, les conséquences de ces discriminations sur les trajectoires professionnelles et les vécus personnels. Ils montrent une réalité, posent des mots pour des expériences souvent douloureuses qui vont au-delà des chiffres et statistiques, néanmoins utiles pour la quantification du phénomène.

L’étude se base sur un échantillon de 758 personnes âgées de 18 à 35 ans qui ont répondu à un questionnaire publié en ligne. 80% des répondants sont de nationalité française, 78% d’entre eux ont un nom à consonance étrangère. Les répondants ont un niveau de qualification élevé : un tiers possède un diplôme de 1er cycle, un tiers est diplômé du 2ème ou 3ème cycle, les autres ont niveau égal ou inférieur au bac. Près de la moitié des répondants sont au chômage (51% des femmes, 47% des hommes), près d’un tiers occupe un emploi, les autres sont pour la plupart étudiants, en stage ou en alternance ou à la recherche d’un tel contrat.

61% souvent discriminés à l’embauche

Dans cette étude, 61% des répondants déclarent avoir été “souvent” ou “très souvent confrontés aux discriminations dans l’accès à l’emploi ou à un stage dans les cinq dernières années. Les personnes qui affirment n’avoir connu qu’une seule expérience de discrimination sont très peu nombreuses : seulement 4 % chez les personnes se disant vues comme arabes, 7% chez celles se disant vues comme noires. Pour celles vues comme arabes, c’est en quelque sorte la double peine. Elles déclarent, très majoritairement, être également vues comme musulmanes, à 91% contre 41,5 % pour les personnes vues comme noires. Certains déclarent même être assimilés à des terroristes comme cet homme de 34 ans. “On m’a comparé à un terroriste durant l’entretien d’embauche. On a refusé de prendre mon CV dans un salon de l’emploi, ayant insisté pour déposer mon CV et passer un court entretien comme toutes les personnes autour de moi. J’ai eu mon entretien dans le placard à balais du stand. On a mis en doute la réalité de mon expérience professionnelle du fait de mes origines. On m’a proposé un poste au Maghreb mais uniquement sous contrat local ; j’ai demandé si un Français de souche aurait eu un contrat local et n’ai pas eu de réponse”.

Au moins trois motifs de discrimination pour un tiers des répondants

Premier motif de discrimination rapporté par les déclarants : les origines. Un motif qui se cumule souvent avec d’autres : prénoms et noms de famille majoritairement, couleur de peau et  religion supposée. Une étudiante de 20 ans rapporte ce témoignage. “Je ne suis jamais très l’aise quand je dois déposer des CV ou même téléphoner pour une candidature car j’ai l’appréhension de donner mes nom et prénom. J’ai toujours un peu peur”. Certains témoins indiquent avoir changé les noms et prénoms de leur CV les remplaçant par d’autres “d’origine française“. “Au total, un tiers des répondants font état d’au moins trois motifs de discrimination lors de la dernière expérience qu’ils ont connue”, écrit l’étude.

 8% seulement des victimes entreprennent des démarches

43% des répondants indiquent que les discriminations observées l’ont été lors du premier contact avec le recruteur, à savoir lors de l’envoi du CV ou lors du premier échange par téléphone ou courriel. “Suite à l’obtention d’un Master Communication des entreprises, j’ai envoyé des centaines de candidatures (spontanées, réponses à des offres, salons), j’ai utilisé mon réseau professionnel (personnel et universitaire) et j’ai été aidé dans ma recherche par de multiples responsables communication et organismes spécialisés. Tous ces moyens et efforts pendant environ 1 an et demi ne m’ont permis d’avoir AUCUN entretien”, déclare un homme âgé de 28 ans. Comment ont alors réagi les victimes suite aux discriminations? Seules 8 % indiquent avoir entrepris des démarches pour faire reconnaître leurs droits. 51% disent en avoir parlé autour d’eux. 41% déclarent n’avoir rien dit et n’avoir rien fait. Parmi ces derniers, une très grande majorité (81%) répondent qu’en parler ou entreprendre des démarches n’aurait rien changé ou qu’ils n’avaient pas les preuves suffisantes.

De telles discriminations ont des conséquences sur le projet professionnel des victimes. Seules 4 personnes sur 10 ont finalement trouvé un stage ou un contrat en alternance. Parfois, c’est le diplôme visé qui est revu voire complètement abandonné, comme c’est le cas pour cette femme de 28 ans toujours à la recherche d’un contrat en alternance. “Je me suis finalement arrêtée en Master 1. Rien que pour décrocher le stage c’était dur alors finalement, je ne voyais pas trop d’intérêt à faire le Master 2 si c’est pour faire des sorties d’école ou encore travailler dans les cantines scolaires”. Quant aux recherches d’emploi, seules 17% des femmes et des 10% des hommes ont finalement trouvé l’emploi recherché. Parmi la grande majorité de ceux n’ayant pas trouvé, plus de la moitié déclare avoir envoyé plus d’une centaine de candidatures. “Après avoir changé de nom, j’ai obtenu mon CDI le mois suivant après 16 mois de recherches“, affirme une femme de 29 ans.

Démotivation, perte de confiance et départ à l’étranger

Quelles conséquences ces discriminations ont-elles sur les victimes? 58,5% des répondants indiquent être démotivés et avoir perdu confiance en eux. La perte de confiance touche d’ailleurs plus les femmes (34%) que les hommes (23%). C’est le cas de cette femme de 24 ans en recherche d’emploi. “Je n’ose plus démarcher directement, je passe par internet, parfois sans photo. Mais quand arrive l’entretien il m’est arrivé d’annuler de peur que l’on me rejette de nouveau de la même façon”.

Lorsque les expériences de discriminations se répètent, les personnes d’origine étrangère adaptent leur projet professionnel. Pour 40% d’entre eux, la première option envisagée est le départ à l’étranger comme cette femme de 27 ans, à la recherche d’un emploi. “Je travaille dans l’informatique bancaire, j’ai 27 ans, un Bac +5, je parle 4 langues couramment, j’ai de l’expérience mais toujours pas de CDI… Actuellement je pense à changer de pays et monter ma boite à l’étranger”. 31% indiquent avoir accepté un emploi inférieur à leur qualification. 9% s’orientent vers la création d’entreprise. Les injustices se cumulant souvent, les femmes (24%) acceptent plus souvent que les hommes (3%) des emplois précaires dès la première expérience de discrimination. Un choix subi qui a des conséquences en termes de carrière, souligne l’étude.

En conclusion, l’institution écrit que “les désarrois ici rapportés (…) doivent être entendus. Il incombe aux pouvoirs publics de mener des politiques de lutte contre ces discriminations pour que les personnes d’origine étrangère, et notamment les jeunes, puissent avoir les mêmes chances que les autres de réussir leur projet professionnel”. En février, le Défenseur des droits, Jacques Toubon, indiquait lui-même à propos des saisines de ses propres services que les “résultats obtenus lors des instructions et enquêtes menées ne sont pas satisfaisants”. Nous en sommes en 2016, et malgré les promesses successives des gouvernements pour lutter contre les discriminations à l’embauche, le chemin est encore visiblement long.

Nassira EL MOADDEM

Le Bondy Blog, 18/09/16

Il existe déjà un code de la laïcité : la loi de 1905 contre la persécution religieuse

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Il existe déjà un code de la laïcité : la loi de 1905 contre la persécution religieuse

Christine Delphy

Dans son éditorial du 27-28 mars, le Monde rapporte les propos de Claude Guéant : « les agents du service public «  ne devraient pas porter de « signes religieux », pas davantage que leurs « usagers ». » Le Monde commente : « Bannis donc dans le métro, a-t-on cru comprendre, le crucifix, le foulard islamique ou la kippa » ; commente ces propos sans s’en étonner, et surtout sans poser la question de savoir si cette proposition est légale ou non.

Entre autres questions. Car cette « idée » de M. Guéant, comme l’idée de M. Chatel d’interdire aux mères dites « voilées », en fait portant un foulard, d’accompagner leurs enfants dans les sorties scolaires, comme l’idée de M. Copé d’imposer que les prêches dans les mosquées soient prononcés en français, toutes ces idées reposent sur une interprétation tendancieuse et fausse du mot « public », qui a plusieurs sens en France. Et derrière la confusion entretenue par certains entre ses différents sens, se profile une attitude qui réclame pour l’Etat le droit de vider subrepticement la loi de 1905 de son contenu, et aussi d’exercer un pouvoir absolu sur les pratiques et les consciences. Or cette attitude est contraire tant à nos lois – et d’abord à celle de 1905 — qu’aux conventions internationales qui protègent les libertés individuelles, et d’abord la liberté de conscience.

Ou, pour le dire autrement, aucune de ces propositions n’est légale, et elles ne peuvent avoir l’apparence de la raison que parce que ceux qui les émettent, et probablement une partie de ceux qui les écoutent, jouent sur le mot « public », d’une part, et d’autre part voient sans déplaisir le contrôle de la société civile par l’Etat s’agrandir de jour en jour. D’abord en poussant toute une partie de la population française, les Musulman.es, hors de la loi commune, hors de la vie commune ; en les déclarant fautifs, voire criminels, en leur retirant les protections et les droits usuels.

Depuis 2004, on n’entend plus parler que de laïcité. Les groupes féministes qui ont l’oreille des médias la mettent au centre de leurs revendications. Les manifestations du 8 mars défilent, depuis 2004, derrière des banderoles proclamant « laïcité ». Or, ceci qui est devenu banal, est pourtant nouveau, remonte à quelques sept ans tout au plus. Avant 2004, la laïcité était inconnue du vocabulaire féministe, et à vrai dire, du vocabulaire politique en général. Aujourd’hui elle est centrale, elle fait partie des « éléments de langage » obligés de tous les partis, UMP, PS, Front National. Pourquoi ?

Pourquoi sinon parce qu’elle a été l’arme, l’excuse invoquée pour mettre les Musulmanes au ban de la nation ?

C’est que c’est en son nom qu’a été menée la bataille pour voter la loi de 2004 contre le foulard « islamique ». Puis celle de 2010 contre la « burqa ». Au nom de laïcité et du « droit des femmes ». Car les deux sont aujourd’hui tenus pour synonymes. Les mêmes féministes qui scandaient en 1970 « Pas de libération des femmes sans révolution » scandent aujourd’hui : « Pas de droit des femmes sans laïcité ».

Dans la Constitution la laïcité est un des adjectifs définissant la république française ; mais son contenu n’apparaît que dans une loi, celle de 1905 instaurant la séparation des Eglises et de l’Etat. M. Guéant la trouve insuffisante et veut écrire un « code de la laïcité. » Pourquoi ? Parce que ce code inclurait les dernières lois votées au nom de la laïcité, celle de 2004 et celle de 2010, et d’autres mesures dans le même esprit. Ce code aboutirait à abroger la loi de 1905, car ces dernières lois sont contraires tant à sa lettre qu’à son esprit. Ceci peut paraître surprenant. Pourtant nos législateurs ne se sont appuyés sur la loi de 1905 que pour mieux  la faire plier.

Cette loi est tout entière résumée dans son article premier : « La République assure la liberté de conscience. Elle garantit le libre exercice des cultes sous les seules restrictions édictées ci-après dans l’intérêt de l’ordre public». Ce libre exercice est régulé dans les articles 3 et 4, mais on voit dès l’article 1 qu’il est présumé public. Il suffit de lire le premier article pour s’apercevoir que les clichés –tout nouveaux—qui circulent partout sur le caractère prétendument « privé », voire « intime » que devraient avoir les religions sont une série de contresens et de non-sens. Ces contresens ne sont possibles qu’en raison de la polysémie de « public ». La religion pour n’être évidemment pas d’Etat, n’est pas pour autant « privée » au sens de « privée d’expression publique » : car la liberté de conscience garantie par la loi implique la liberté d’expression, et parce que l’espace public n’appartient pas à l’Etat.

 La confusion entre deux sens du mot « public ».

L’Etat doit être neutre ; séparé, par cette loi, des religions, il ne doit manifester aucune préférence pour une croyance ou une autre; et par conséquent les individus qui représentent ou incarnent l’Etat ne doivent manifester aucune préférence. Mais une autre question se pose alors : qui représente l’Etat ? Les hauts fonctionnaires, ceux qui sont tenus au devoir de réserve ? Tous les fonctionnaires ? Les fonctionnaires ET les contractuels de l’Etat ? Tous les personnels travaillant dans des administrations publiques, quel que soit leur statut, y compris ceux qui ne sont pas payés par l’Etat mais par une entreprise privée ?

Ensuite, quelles institutions sont d’Etat ? Quel est le statut de La Poste, ou de France Télécom, aujourd’hui qu’ils sont à moitié privatisés ? Pourquoi le Monde interprète-t-il la saillie de Guéant comme signifiant que  les signes religieux seront interdits dans le métro, quand celui de Paris par exemple n’est nullement une administration d’Etat ?

C’est qu’il existe une confusion extraordinaire entre « public : du ressort de l’Etat », et « public : ouvert au public ». Certains lieux qui accueillent le public, comme les hôpitaux, sont dirigés par des administrations d’Etat. Mais beaucoup de lieux qui accueillent le public, la plupart en fait, ne sont pas régis par l’Etat, ne sont pas des administrations.

Le deuxième sens de « public », c’est ce qui appartient au public : à tout le monde. C’est le sens d’ « espace public » et de « service public » ; le public dans ces expressions est le public : les gens, et non l’Etat. Et c’est bien dans cet espace public, qu’il s’agisse de la rue, des gares, des cafés, des postes, des hôpitaux, que tout le monde doit pouvoir exprimer ses opinions et défendre ses convictions. Car s’exprimer en « privé », nous le pouvons toujours ; c’est s’exprimer en public qui est un droit que l’Etat doit protéger, et d’abord respecter lui-même.  Présenter les croyances religieuses comme relevant ou devant relever du « privé » et de l’ « intime », et interdites d’espace public, cela revient à attaquer la liberté d’expression qui est la traduction concrète de la liberté de conscience.

La confusion entre « agents » (d’un lieu régi par l’Etat) et  « usagers »

Si la confusion volontairement entretenue entre les administrations de l’Etat et les services au public est grave, celle entre les personnes qui représentent l’Etat et les usagers l’est encore plus. Car les « usagers » des administrations, ce sont les citoyennes et les citoyens.

La première confusion permet de mettre dans le même sac l’ambassadeur, la maire : les fonctionnaires qui en effet représentent l’Etat, et les personnes qui, travaillant dans les administrations, ne sont pas fonctionnaires, ou, fonctionnaires, ne sont pas en contact avec le public, et ne sont donc pas tenus à la neutralité ; cette confusion permet encore de considérer que toute entreprise rendant un service au public –aux gens– relève ipso facto de l’autorité de l’Etat ; c’est cette confusion  qu’on a vue dans l’affaire de la crèche BabyLou, où parce que cette crèche accueille le public, ses employées ont été considérées comme étant au service de l’Etat . Eh bien non ! Ni les employées de crèches ni les conductrices de rames de métro ne représentent l’Etat.

La deuxième confusion, elle, assimile les usagers des administrations, les clients du métro, de la poste, de l’hôpital, les élèves de l’école — et maintenant leurs parents– à des fonctionnaires ; en somme elle mène à étendre à tout le monde des obligations de neutralité qui n’incombent qu’aux représentants de l’Etat. C’est cette confusion qui a permis d’interdire l’accès de l’école aux jeunes filles portant le foulard en 2004, en contravention de la loi de 1905.

L’Etat en France a beaucoup traité les personnes comme des sujets : ce qui était logique sous la monarchie. Aujourd’hui que nous sommes citoyennes et citoyens, on dirait qu’une espèce d’atavisme le pousse à continuer de nous contrôler. En jouant sur les mots et en présentant les « transports publics », les « services publics » et « l’espace public » comme des lieux de l’Etat, il entreprend d’y interdire l’expression des convictions religieuses : par exemple la loi contre le port du voile intégral, qui assimilant la rue à une administration de l’Etat, est elle aussi contraire à la loi de 1905.  Renouant avec la tradition de l’Eglise « gallicane »,  aujourd’hui l’Etat veut intervenir dans la religion musulmane, tentant de créer « son » islam,  et prétend lui dicter même sa langue de culte. Ceci aussi est contraire à la loi de 1905, qui protège l’Etat de l’ingérence ecclésiastique, mais réciproquement protège les religions de l’ingérence étatique.

La loi de 1905 est bafouée sans cesse depuis plusieurs années ; la liberté de conscience, la liberté d’expression, la liberté de culte  n’existent plus. Aujourd’hui, le doute n’est plus permis : le gouvernement procède, en quelques jours et par des voix différentes (Chatel, Copé, Guéant) à un tir groupé ; si leurs recommandations deviennent lois, il deviendra illégal de manifester sa religion de façon publique.

Mais peut-on interdire une religion ? Peut-on interdire les religions ? Non, toutes les croyances — et l’athéisme est aussi une croyance, contrairement à l’opinion qui est devenue dominante en quelques années, selon laquelle la laïcité est synonyme d’athéisme — doivent être traitées à égalité. Peut-on interdire que les religions soient visibles ? Non, leur visibilité  est protégée par la loi de 1905. Peut-on assimiler les usagers à des représentants de l’Etat ? Non. Peut-on assimiler les lieux publics à des lieux étatiques ? Non encore.

Toutes ces nouvelles lois, et toutes ces lois en projet ne bafouent pas seulement la loi de 1905 ; elles sont contraires à notre constitution, et elles sont contraires aux conventions internationales ratifiées par la France.  Et  ces manœuvres ne tendent pas seulement à mettre hors la loi les religions : ce faisant elles instaurent une mainmise de l’Etat sur les consciences, et dessinent les contours d’une religion d’Etat : d’une seule croyance qui sera imposée, tandis que les autres seront interdites.

Une  seule religion, une seule population en ligne de mire

Si le but de ces lois était vraiment la mise hors la loi des religions, si seul l’athéisme était permis, l’athéisme deviendrait la religion d’Etat de la France. Et la France serait alors un état totalitaire.

Mais leur but est-il celui-là ? L’islam est visé, sous prétexte que sa visibilité, à l’école, dans la rue, serait contraire à la laïcité, ce qui, on l’a vu, est faux. Et les autres religions ? On argue beaucoup, pour se défier de l’islam, qu’il ne connaîtrait pas et serait incapable de respecter la séparation entre l’église et la politique. Cette séparation est-elle exigée des autres religions ? Notre pays compte un parti officiellement appelé chrétien–démocrate. Quand Christine Boutin l’a fondé en 2009, pas un sourcil ne s’est levé – pensons aux réaction s’il s’était agi  d’un parti « musulman-démocrate ». D’autres hommes politiques font état de leur foi catholique devant les caméras de télévision, comme Bayrou, sans que nul ne s’en offusque. L’UMP est affiliée au Parti populaire européen, le regroupement des partis démocrates chrétiens, et le plus grand parti européen. Le président de la république, Nicolas Sarkozy, visite régulièrement, de façon officielle et privée, le Pape. Il est Chanoine de Latran. De nombreuses obsèques officielles d’hommes d’Etat se tiennent à Notre-Dame de Paris. Mitterrand a eu deux obsèques officielles (avec déploiement de militaires), l’une à N.D. de Paris, l’autre dans l’église de Latché. On pourrait multiplier les exemples.

Ces rapprochements entre religion et politique sont-ils des confusions, voire des empiétements blâmables ou sont-ils conformes à la loi de 1905 ? Nul ne le sait car nul ne pose jamais la question.

La question des départements où la loi de 1905 n’existe pas est rarement posée : pourtant dans le Haut-Rhin, le Bas-Rhin, la Moselle et la Guyane, la loi de 1905 ne s’applique pas. Elle ne s’y applique pas parce qu’elle n’y existe pas. Dans ces départements les rapports entre les religions et l’Etat sont encore réglés par le Concordat passé entre Napoléon 1er et le pape de l’époque. Les prêtres catholiques, les pasteurs de deux églises protestantes, et les rabbins y sont rémunérés par l’Etat.

Entend-on de perpétuelles dénonciations, des vitupérations quotidiennes contre cette atteinte à l’indivisibilité de la république ? Non : c’est la contradiction cachée, le secret honteux des politiques qui ne supportent pas la vue de 360 « niqab », mais que le sort de trois millions de personnes vivant comme en 1801, dans des terres où  la séparation des églises et l’Etat n’est pas arrivée –pourquoi ? — laisse indifférents. Aucun député, aucun sénateur ne soulève jamais cette question.

Non : la question ne se pose qu’à propos de l’islam, et des Musulman.es. Les lois de 2004 sur le foulard, ou de 2010 sur le niqab s’adressent-elles à d’autres vêtements dénotant une appartenance religieuse ? La loi de 2004 sur le foulard le prétend. Mais elle n’a pas été appelée « loi sur le foulard » pour rien : elle prétend interdire les croix chrétiennes, mais seulement celles de dimensions « démesurées ». Ce qui signifie : qui ne sont pas ordinairement portées. Les élèves chrétiens n’ont donc rien eu à changer dans leurs façons de s’habiller. Seuls le foulard, la kippa, et les turbans des jeunes Sikhs ont été interdits. Encore ces derniers ont-ils été reconnus comme des « victimes collatérales » : autrement dit, ils n’étaient pas visés ; le législateur, dans sa bienheureuse ignorance, ne savait pas qu’il y avait des Sikhs en France.

Les coiffes et les voiles des religieuse catholiques, les robes des moines, les soutanes de prêtres traditionnalistes n’ont jamais été inquiétés, ni même mentionnés ; apparemment ils ne dérangent personne, ni dans la rue, ni dans le métro, ni dans les administrations publiques.  Ce déferlement de lois sur la « laïcité » ne vise que les Musulman. es.

En 2004 on pouvait croire que la loi sur le foulard serait une occurrence unique. Mais dès le passage de la loi, on pouvait constater que cette loi d’interdiction donnait des idées à d’autres personnes. Des particuliers ont interdit l’entrée de banques, de cabinets médicaux à leurs clientes « voilées » (portant foulard), ce qui a occasionné des procès. Mais il ne faut pas s’étonner que les gens prennent la loi dans leurs mains : si le foulard est décrété « mauvais » à l’école, pourquoi serait-il « bon » dans la rue ? D’ailleurs dès le passage de la loi des groupes extrémistes ont demandé que celle-ci s’applique à tout espace « public ».

Ce qu’encore en 2004 on pensait impossible est en train d’arriver.  On assiste à une restriction constante des droits des Musulman.es  dans l’espace public. Depuis 2004 des écoles et des lycées interdisent aux mères portant un foulard d’accompagner leurs enfants dans les sorties scolaires. Il y a eu des recours : la Halde a confirmé que la loi ne s’appliquait qu’aux élèves. Mais l’offensive continue, et le nouveau Ministre de l’Education nationale, Luc Chatel, annonce un décret qui affirmerait, au contraire de cette jurisprudence, une interdiction à l’encontre des mères.

Entre 2009 et 2010 une commission parlementaire a siégé pendant 6 mois pour discuter de l’interdiction de la « burqa » (en fait le niqab, ou voile intégral). Tous les avis juridiques qu’elle a recueillis ont été unanimes : professeurs de droit, Conseil d’Etat, Cour européenne des droits humains de Strasbourg ont dit qu’une telle loi était contraire aux principes régissant les libertés individuelles. La France a cependant persisté, et le Conseil constitutionnel s’est fait complice de la volonté politique de la majorité gouvernementale. Même si cette loi est abrogée dans quelques années, à la suite d’un recours devant la Cour de Strasbourg, elle aura eu le temps de faire son travail d’intimidation. Car il s’agit d’instiller la peur dans les esprits des Musulman.es, et l’audace dans les autres. En effet, enhardis par cette pression législative, certains n’hésitent pas à appliquer leur propre loi : ainsi récemment un professeur a refusé d’entendre un étudiant vêtu d’une tunique lors d’un examen. On pourrait citer de nombreux autres exemples d’initiatives individuelles que leurs auteurs n’auraient jamais rêvé de prendre avant 2004.

Les Musulman.es se sont tu, ont obtempéré, pensant désamorcer l’hostilité à leur encontre par la docilité, même en face de l’arbitraire et de l’inhumain. Mais cette attitude n’a fait en réalité qu’encourager l’audace et stimuler l’imagination des nombreuses forces qui  se sont déclarées leurs ennemis.

La dernière initiative en date est la proposition du chef de l’UMP, Jean-François Copé, d’exiger que les prêches, dans les mosquées, soient faits en français. Cette exigence ne s’appliquerait pas aux autres religions qui utilisent le latin, le grec, l’hébreu ou le russe dans leurs services.

Une catégorie légale de sous-citoyens

Ce dont il s’agit donc, c’est d’abord d’interdire toute visibilité aux Musulman.es : de les rendre invisibles. D’exiger qu’elles et ils se cachent, se dissimulent. Comment ne pas penser à la colonisation ? Et à l’islam des caves ? Ensuite, il s’agit de les poursuivre d’injonctions non seulement à ne pas faire ceci, mais aussi à faire cela (par exemple les prêches en français). En leur demandant de se cacher, on induit l’idée qu’ils sont illicites. En leur imposant une langue de culte, on induit l’idée qu’il est normal, souhaitable, nécessaire de les surveiller de près. Eux, seulement eux ; pas les Chrétiens, les Juifs, les Bouddhistes : non, les Musulman.es.

Ainsi, l’islam et les fidèles de cette religion, mais aussi toutes les personnes qui sont attachées sentimentalement et culturellement à cette religion, sont-ils peu à peu privés des bénéfices de la loi commune : la liberté religieuse n’est plus pour eux. Et poussés hors la loi : l’islam, ses fidèles et toute la communauté de tradition musulmane sont soupçonnés d’être « quelque part » contraires aux lois, et contraires en tous les cas à la loi sur la laïcité.

Car cette persécution prétend s’appuyer sur la loi de 1905. Or, c’est le contraire : c’est cette persécution qui est contraire à la loi de 1905.

Il faut maintenant qu’elle CESSE. Que le gouvernement en dise les vraies raisons n’est pas nécessaire. On les connaît :  il s’agit de faire comprendre à une partie stigmatisée et discriminée de la population française que la religion à laquelle elle est attachée est quasi criminelle, et que ceci justifie la stigmatisation et la discrimination dont elle est victime.

Ce qui est urgent maintenant c’est de mettre un coup d’arrêt à ces atteintes aux libertés : ce sont elles qui sont hors la loi et criminelles.

Or le gouvernement non seulement n’a pas l’intention de s’arrêter mais il veut parfaire son œuvre avec un code de la laïcité qui interdira aux mères d’accompagner leurs enfants dans les sorties scolaires, aux femmes de choisir leur médecin, qui assimilera tous les services au public à des administrations, qui appliquera la même interdiction de s’exprimer aux  représentants de l’Etat  et aux citoyens ordinaires : bref qui en finira avec la loi de séparation des Eglises et de l’Etat et avec la liberté de conscience.

Les libertés de toutes et de tous seront en théorie diminuées ; mais les rigueurs de cette nouvelle loi, code ou décret, seront appliquées de façon sélective, et réservées de facto à une partie de la population (pour laquelle l’UMP vient de ressusciter  le joli nom colonial de « Français Musulmans ») ; c’est elle qui sera astreinte au silence et à l’invisibilité, condamnée à un régime dérogatoire au droit commun : un statut d’exception.

Contre ce qui est clairement une persécution religieuse, il existe un rempart : nos lois en général, et particulièrement la loi de 1905. Il est urgent d’exiger son rétablissement et son application pleine et entière, avant d’alerter les instances supranationales comme l’Europe et l’ONU.

première publication: mercredi 6 avril 2011

Manuel Valls vous n’avez rien fait contre le terrorisme

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Manuel Valls, vous n’avez rien fait contre le terrorisme

Par Geoffroy de Lagasnerie, sociologue et philosophe et Edouard Louis, écrivain — 3 août 2016 à 17:31 (mis à jour à 18:01)

Inscription place de la Bourse à Bruxelles, le 24 mars. Photo Aimée Thirion

 

Dans une lettre ouverte, l’écrivain Edouard Louis et le philosophe Geoffroy de Lagasnerie dressent un constat d’échec de la politique du gouvernement face au terrorisme. Ils appellent à s’attaquer aux situations de misères, aux origines de la violence.

Manuel Valls, vous n’avez rien fait contre le terrorisme

Depuis les attaques à Magnanville, à Nice, puis à Saint-Etienne-du-Rouvray, nous sommes sous le choc. Comme tout le monde. Et probablement comme vous.

Nous avons peur, nous sommes parfois effrayés et angoissés quand nous nous déplaçons dans un lieu public, quand nous marchons dans la rue, quand nous nous rendons au supermarché ou à un concert.

Nous regardons notre époque, cette époque d’inquiétudeet nous croyons que nous sommes en train de vivre quelque chose de nouveau ou, en tout cas, un moment singulier, inédit et déstabilisant.

Mais le pire dans cette situation est cette impression qu’il nous faut souffrir deux fois : non seulement de cette peur, de cet effarement devant la mort, mais aussi du désarroi de se trouver pris dans un cycle infernal que rien ne semble pouvoir arrêter. Comme si nous étions engagés dans un présent tragique qui était appelé à se répéter encore et encore.

Cette sensation d’une violence inexorable a des causes et une histoire. Il y a les images des meurtres et des cadavres d’abord, qui passent et repassent en boucle sur les écrans de nos téléphones, à la télévision, dans la presse. Mais il y a aussi les mots. Et parmi ces mots, il y a les vôtres.

Vous déclariez par exemple, il y a quelque temps : «Nous connaîtrons de nouveau des attaques. D’autres innocents perdront la vie.»

Des moyens utilisés en vain

Vous avez répété, il y a quelques jours : «Il y aura de nouveaux attentats. C’est difficile à dire, mais d’autres vies seront fauchées.»

Autrement dit, il n’y aurait aucun moyen d’empêcher que d’autres attentats se produisent. Ils relèveraient de la fatalité. Ce discours de la fatalité, vous y êtes habitué et vous voulez nous y habituer. C’est aussi à lui que vous avez eu recours lorsque vous expliquiez, juste après l’attaque de Nice, que toutes les mesures de sécurité avaient été prises mais qu’aucune n’avait suffi à empêcher ce qui s’est passé – et que rien, de toute façon, ne pourrait jamais suffire à totalement prévenir ce genre de menaces.

Après l’assassinat du prêtre à Saint-Etienne-du-Rouvray, François Hollande a déclaré vouloir mener une «guerre» contre l’Etat islamique«par tous les moyens».

Cette déclaration, en tant que telle, n’est pas gênante. Et même, en un sens, comment ne pas l’approuver et s’en réjouir ? Mais est-elle vraie ? A quels moyens Hollande pense-t-il ? Et vous, à quels moyens pensez-vous ? Et surtout, à quels autres moyens ne pensez-vous jamais, quels moyens refusez-vous de voir, de prendre en considération, et pourquoi ?

Nous voudrions poser la question suivante : si les attentats continuent de se reproduire malgré «tous les moyens» déployés contre eux, ne faudrait-il pas s’interroger sur ces moyens et sur leur efficacité ? Et même : si la guerre par «tous les moyens» n’empêche pas les attaques de se reproduire, ne serait-ce pas parce que ces «moyens» et la«reproduction des attaques» s’inscrivent dans un même dispositif historico-politique ? Ne serait-ce pas parce que l’un et l’autre fonctionnent ensemble, et sont liés entre eux ?

Car une chose est claire : quand vous parlez de moyens, c’est de surveillance et de répression dont vous parlez. Toujours.

Pour vous et pour François Hollande, comme pour une grande partie de l’espace médiatique et politique désormais, la «lutte contre le terrorisme» est devenue synonyme de la mise en place d’une politique qui se réduit à essayer de contrôler ce que notre monde produit : mobiliser l’armée et la police, étendre les législations d’exception ou les pouvoirs des procureurs, fermer quelques sites internet, surveiller les processus de «radicalisation», créer une garde nationale… tous ces moyens qui ont été utilisés en vain, nous l’avons constaté, et qui continueront d’être utilisés en vain, c’est vous-mêmes qui le dites.

Cette situation est révélatrice de l’humeur générale qui règne aujourd’hui, de l’emprise que les logiques conservatrices exercent sur les cerveaux, et de la droitisation du champ politique.

Bien sûr, il n’est pas question de dire que l’action de la police serait totalement inutile ou qu’elle ne pourrait pas, de temps à autre, stopper des projets criminels. Cela n’aurait aucun sens.

Mais en même temps, depuis la prolifération des attentats, nous constatons la quasi-absence de tout réflexe de gauche sur la question du terrorisme. Par gauche, nous ne voulons pas parler d’une idéologie fixe, ni d’un programme immuable, mais, en opposition à la droite, d’une tentative de réduire la violence et d’aborder les problèmes rationnellement.

A chaque fois que la biographie d’un des auteurs d’une attaque est publiée, nous y lisons les mots «prison», «misère» (pas seulement économique), «racisme», «homophobie», «violences exercées sur les femmes», «chômage», «exclusion scolaire», «relégation urbaine», «précarité», etc.

Et pourtant, lorsque François Hollande et vous promettez de faire la guerre au terrorisme, jamais vous ne parlez de faire la guerre à la relégation scolaire, à la violence sociale, aux conditions de détention, à l’islamophobie, aux racismes, à la ségrégation urbaine, à la précarité ou à la violence policière.

Nous savons que pratiquement tous ceux qui ont perpétré des attaques ont eu des vies marquées par ces expériences et les conséquences psychiques qu’elles engendrent. Pourquoi ne le voyez-vous pas, ou plutôt, pourquoi ne voulez-vous pas voir cette réalité, si évidente ? Pourquoi ne la prenez-vous pas en compte lorsque vous désignez ce qui doit être éradiqué par la «lutte contre le terrorisme» ?

Ce que vous et François Hollande répétez à longueur de journée et après chaque attaque est donc faux et mensonger : il n’est pas exact de dire que«tout a été fait» et que toutes les mesures de sécurité ont été prises. Rien n’a été fait. Vous n’avez rien fait contre le terrorisme. Car rien n’a été entrepris contre les causes de la violence politique et sociale, contre les structures qui l’engendrent, contre les conditions de vie qui font naître chez un individu le désir de destruction.

Vous ne dites pas la vérité quand vous affirmez que la guerre contre le terrorisme est menée par «tous les moyens» : aucun des moyens dont dispose l’Etat, dont vous disposez pour créer un monde plus juste, plus sûr et pour arracher les individus à la logique de la haine, n’ont été utilisés – et l’on pourrait même dire que c’est, dans ce registre, plutôt l’inverse que vous avez fait, et qu’on a plutôt assisté, ces derniers mois, au triomphe de la régression sociale.

Vos propos selon lesquels nous devons nous habituer au fait que d’autres attentats sont à venir contiennent une face sombre et menaçante. Ils pourraient bien être une manière de nous dire : «Sachez que nous n’allons rien faire contre les causes du terrorisme et il faudra vous y habituer.»

Lutter contre l’homophobie

Vous nous répondrez qu’il y a d’autres causes, que l’auteur de l’attaque de Nice par exemple souffrait plutôt de problèmes psychiatriques que de problèmes sociaux. Mais précisément, cela devrait vous inciter à réfléchir sur les différences sociales d’accès à la psychiatrie, à l’hôpital et à la médecine – sans oublier d’ailleurs la question de la lutte contre l’homophobie puisqu’il semble que la gestion d’une identité sexuelle stigmatisée dans des milieux homophobes engendre des tensions psychiques qui peuvent amener des individus à des comportements destructeurs.

Nous n’ignorons pas non plus que le problème est international et qu’il se pose à une échelle plus large que celle de la France. Mais cela signifie simplement que différentes logiques sont à l’œuvre : la politique étrangère, le fonctionnement du capitalisme, la manière d’appréhender un monde postcolonial. Votre rôle et le rôle de l’Etat devraient être de démêler ces logiques et d’essayer de les combattre chacune dans leur singularité plutôt que de tout assimiler dans la catégorie abstraite et aveuglante de «terrorisme islamiste».

Il y a un phénomène très frappant et très révélateur de votre incompréhension du monde et de sa violence, que nous avons pu observer ces derniers temps. Nous avons remarqué que, quand un attentat se produit, ce sont le président de la République, vous, ainsi que les ministres de la Défense et de l’Intérieur qui sitôt apparaissez et prenez la parole. Pourquoi ce ne sont jamais les ministres de l’Education nationale, de l’Enseignement supérieur, de la Ville, du Logement, de la Santé ? C’est cette attitude que l’on serait en droit d’attendre d’un gouvernement de gauche, qui afficherait ainsi sa volonté de comprendre ce qui s’est passé et les manières d’y remédier.

Précisons une chose : dire que lutter contre le terrorisme devrait signifier s’attaquer à l’ensemble des facteurs qui fabriquent des misères de position, c’est-à-dire à ces situations qui, à différents niveaux, engendrent du ressentiment, de la colère et des affects violents, ce n’est en rien, contrairement à l’objection simpliste mais courante, ramener la question du jihadisme à la question économique. Parler de déterminisme et de causalité, ce n’est pas seulement évoquer l’économie. C’est mettre en évidence la multiplicité des facteurs de domination, leur intrication, et leur manière de produire des subjectivations agressives et haineuses.

Mener une réelle politique sécuritaire

Tant que l’on ne verra pas d’enfants du XVIe arrondissement qui ont fait leurs études à Janson-de-Sailly, puis à l’ENA descendre dans la rue avec des kalachnikovs pour commettre un attentat, toute réflexion autre que sociologique n’aura strictement aucun sens.

Dans son Journal, en septembre 1986, Jean-Luc Lagarce écrivait, à propos des attentats qui frappaient alors Paris, notamment celui de la rue de Rennes : «Ce n’est pas tant la peur de mourir écrasé sous les décombres d’un supermarché qui serre la gorge, c’est bien plutôt le sentiment de voir apparaître de nouvelles mentalités, de voir naître de nouvelles valeurs épouvantables.» Aujourd’hui, nous avons peur parce qu’aucun discours censé nous rassurer ne nous rassure. Vous ne nous rassurez pas. Vous nous inquiétez et vous nous terrifiez. Nous avons besoin de construire de nouvelles narrations du terrorisme et surtout de nouvelles manières de signifier publiquement ce que veulent dire les mots «sécurité», «lutter», «moyens», «guerre», etc. Et vous nous en empêchez. Vous et François Hollande n’avez rien fait contre le terrorisme parce qu’à aucun moment vous n’avez pensé en termes de guerre contre les structures inégalitaires qui rendent la vie invivable.

Nous attendons du gouvernement qu’il mène une politique sécuritaire. Si le mot «sécuritaire» renvoie à l’idée d’une sécurité maximale, il passe par la protection des individus contre toutes les formes de précarité. Et alors, qui s’y opposerait ? La sécurité n’est pas assurée d’abord par la police ou par l’armée. Elle trouve sa source dans le système scolaire, dans la création d’aides sociales, dans l’accès à la culture, tout ce que vous vous acharnez à détruire.

Tant que cette guerre-là n’est pas menée, tant que des partis politiques de gauche ne tiennent pas un discours radical sur cette question, il n’y a aucune raison que les choses changent. Et, comme Jean-Luc Lagarce le craignait, de nouvelles mentalités et de nouvelles valeurs épouvantables risquent de s’installer pour longtemps.

Geoffroy de Lagasnerie sociologue et philosophe , Edouard Louis écrivain

 

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