Vers un racisme (vraiment) français ?

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Vers un racisme (vraiment) français ?

Par Gérard Noiriel, historien, avec l’aimable permission de l’auteur. Publié d’abord dans le Monde du 25.09.16.

Les politiciens de tous bords se ­livrent aujourd’hui une concurrence effrénée pour capter les pulsions sécuritaires et xénophobes qui traversent l’opinion. Ce phénomène n’est pas inédit. Il s’est déjà produit dans les années 1930.

Dès le début de cette décennie, la droite et l’extrême droite rendent les immigrés responsables de la très grave dépression économique qui vient d’éclater. La France ferme ses frontières, mais des centaines de milliers de migrants fuyant les régimes totalitaires tentent de trouver refuge dans le pays des droits de l’homme. La crise sociale et les antagonismes politiques alimentent une violence dans laquelle sont impliqués parfois des étrangers.

En 1932, le président de la République française, Paul Doumer, est assassiné par un réfugié russe ; en 1934, le ministre des affaires étrangères, Louis Barthou, périt dans un attentat commis par les membres d’une organisation terroriste originaire des Balkans.

La même année, Alexandre Stavisky, fils d’un réfugié juif ukrainien, principal instigateur d’un immense scandale ­politico-financier, est retrouvé mort dans le chalet où il se cachait. C’est l’étincelle qui déclenche les émeutes antiparlementaires orchestrées par l’extrême droite le 6 février 1934. La fusillade fait plusieurs dizaines de morts et 2 000 blessés.

Amalgame et surenchère

Ces événements extérieurs et intérieurs alimentent un sentiment croissant d’insécurité, sentiment manipulé par les journalistes et les politiciens qui pratiquent l’amalgame en incriminant l’ensemble des étrangers vivant en France.

Les élus de droite et d’extrême droite se lancent alors dans une surenchère de mesures xénophobes. La loi du 10 août 1932 autorise la mise en œuvre de quotas de travailleurs étrangers dans certaines branches d’activité. Pour satisfaire ceux qui ne veulent plus d’immigrés dans leur commune, on entrave ensuite leurs déplacements grâce à des cartes de séjour dont la validité est limitée à un seul département.

En 1934, est adoptée une loi qui exclut les nouveaux naturalisés de la profession d’avocat, sous prétexte que « la culture française et le génie de la race [leur] sont inconnus ». L’année suivante, la mesure est étendue au corps médical.

La victoire du Front populaire marque une pause dans ces dérives. Mais elle exacerbe les haines de l’extrême droite. Cette dernière s’attaque à ceux qui ne veulent pas s’assimiler, qui n’ont pas de beaux noms français, bref, qui ne sont pas de vrais descendants des Gaulois.

Le fossé entre « eux » et « nous » se déplace de la nationalité (Français/étrangers) vers la religion (chrétiens/juifs). Le 6 juin 1936, Léon Blum, le nouveau chef du gouvernement du Front populaire, est insulté à la Chambre des députés par Xavier Vallat, l’un des leaders de la droite républicaine : « Pour gouverner cette nation paysanne qu’est la France, il vaut mieux avoir quelqu’un dont les origines, si modestes soient-elles, se perdent dans les entrailles de notre sol, qu’un talmudiste subtil. »

« Français de fraîche date »

La gauche au pouvoir n’étant pas parvenue à résoudre la crise, certains de ses plus éminents représentants finissent par se rallier aux positions de la droite national-sécuritaire. A la fin de l’année 1938, Edouard Daladier, dirigeant du Parti radical, qui avait été l’un des principaux artisans du rassemblement des forces du Front populaire (dont il a été lui-même ministre), promulgue des ­décrets-lois qui légalisent l’internement des « indésirables étrangers » dans des camps.

Il s’attaque également aux Français naturalisés, qui sont désormais exclus de la fonction publique et du barreau pendant dix ans et privés du droit de vote pendant cinq ans. La loi de 1927 sur la déchéance de nationalité est aggravée pour atteindre tous ceux qui commettent des actes jugés « incompatibles avec la qualité de citoyens français ».

Ces mesures créent une catégorie de citoyens de seconde zone (ceux que les journaux appellent les « Français de fraîche date »). Mais comme la menace et les discours sur la menace n’ont pas disparu pour autant, l’extrême droite a beau jeu de reprocher à Daladier son « laxisme ».

Il faut aller encore plus loin. Après la nationalité, la religion, les racines, il ne reste plus qu’un échelon sur l’échelle des assignations identitaires, celui de la « race française ». C’est elle qu’il convient désormais de protéger.

Défendre « l’identité nationale »

Le mot « racisme » désignait, à cette époque, un programme (ou un projet) politique révolutionnaire, calqué sur le programme politique marxiste, sauf que la lutte des classes était remplacée par la lutte des races.

Jusque-là, les politiciens français avaient toujours condam­né le racisme, car il était considéré comme une invention allemande. Se dire publiquement « raciste », c’était donc briser un tabou, franchir un palier, en prouvant ainsi à l’opinion qu’on allait enfin « nettoyer les écuries d’Augias ». Mais il fallait néanmoins éviter d’apparaître comme un émule d’Hitler. C’est pourquoi l’innovation consistera à revendiquer un « racisme français ».

En mars 1939, l’avocat René Gontier est le premier à publier un livre exposant explicitement ce nouveau programme politique (Vers un racisme français, éd. Denoël). Il défend un racisme qu’il juge compatible avec les idéaux républicains des droits de l’homme. « Ce racisme français est un aspect de la défense nationale. Il diffère du racisme allemand car le Français est humaniste d’instinct. » (sic !) Il poursuit : « Racisme, je le répète, ne signifie pas asservissement d’une race par une autre, mais bien respect de toutes les races dont la fusion n’est pas à souhaiter. »

Le racisme français prôné par Gontier vise à défendre « l’identité nationale » en prenant des mesures contre les deux menaces mortelles qui, selon lui, pèsent sur elle.

Menace coloniale et juive

La première concerne les migrations coloniales. « Nos sujets coloniaux viendront plus nombreux dans la métropole et seront tentés d’y rester. Alors on ne verra plus le vrai visage de la France, ­nation blanche, mais celui d’une France métisse. Que l’esprit le plus fermé à l’idée d’un tel péril évoque cette France future. Le poète noir de Champagne ressemblera-t-il à Racine ou à Molière ? Et le philo­sophe jaune rappellera-t-il Descartes ou Auguste Comte ? Si la France n’adopte pas un régime raciste sage, j’estime que le ­génie de notre peuple est gravement ­ menacé. »

Il faut noter que, pour Gontier, la menace coloniale ne concerne pas les Arabes, car l’islam n’a pas encore été placé au centre du discours national-sécuritaire. « Parmi les sujets assimilables, on rangera les Arabes et les Berbères. Véritables Blancs, leur mélange avec les Français n’offre aucun danger. C’est donc les Jaunes et les Noirs qui devront être déclarés racialement inassimilables, leur intrusion dans le peuple français risquant d’en modifier la composition. »

La seconde menace, la plus grave aux yeux de Gontier, ­concerne les juifs, présentés comme les ennemis de l’intérieur. Ce n’est pas leur religion qu’il incrimine, mais leurs caractéristiques raciales ainsi définies : « En leur qualité de Blancs métissés de sang nègre et jaune, le mélange des juifs avec les Français est à réprouver. Aucun lot de gènes inassimilables ne doit pénétrer dans le corps national. »

Gontier relaye ainsi l’antisémitisme extrêmement répandu chez les médecins et les avocats, qui accusent les juifs d’avoir colonisé les professions libérales et la fonction publique.

Machine infernale

Gontier prône des solutions radicales afin d’anéantir définitivement les menaces qui pèsent sur l’identité française. Pour se protéger des migrants issus de l’empire colonial, il propose une loi rédigée ainsi : « La qualité de citoyen ne peut être accordée qu’aux personnes de race blanche. Elle ne le sera point aux personnes de couleur et aux métis ».

Pour en finir avec les ennemis de l’intérieur, il ébauche un projet de statut excluant les juifs de la fonction publique.

Le volet antisémite du « racisme français » défendu par Gontier sera appliqué par le gouvernement de Vichy. La loi sur le statut des juifs sera en effet adoptée le 3 octobre 1940. Son livre deviendra la référence privilégiée des francistes de Marcel Bucard, mouvement qui sombrera dans la collaboration active avec les nazis, et de Louis Darquier de Pellepoix, le sinistre directeur du Commissariat général aux questions juives. Il faudra une guerre mondiale et plusieurs dizaines de millions de morts pour enrayer cette machine infernale.

Il ne s’agit pas d’affirmer ici que la France actuelle serait dans une situation comparable à celle des années 1930. Ce rappel historique met néanmoins en relief le danger mortel auquel sont exposées nos démocraties quand elles sont confrontées à d’incessantes surenchères sécuritaires et identitaires.

A tous ceux (journalistes, politiciens, experts…) qui colonisent aujourd’hui l’espace public pour alimenter à nouveau ces discours, l’historien peut simplement répondre : « Vous ne pourrez pas dire qu’on ne vous avait pas prévenus. »

 

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2 réflexions sur “Vers un racisme (vraiment) français ?

  1. N’était-ce pas le français George Vacher de Lapouge (1854-1936) qui entendait substituer à la formule « Liberté, égalité, fraternité » celle de « Déterminisme, inégalité, sélection » ?
    L’essai sur « L’inégalité des races humaines » du français Joseph Arthur Gobineau est publié en 1855, et postule l’existence de plusieurs races humaines dont la race « aryenne ». Il croit à son idée. Comme notre René Descartes hexagonal croyait deux siècles plus tôt à sa théorie des tourbillons (les planètes tourneraient car elles seraient entrainées par des tourbillons… de l’éther) C’est outre-manche qu’Isaac Newton mort en 1727 calcule la force de gravitation et met fin aux tourbillons de la Raison cartésienne française .
    Oui, mais outre-Manche, ça peut pédaler ferme dans la semoule aussi. En Grande-Bretagne donc, Francis Galton (1822-1911) élabore vers 1883 le concept d’eugénisme comme un projet de « sélection rationnelle » en vue d’une « amélioration de la race », en décourageant la natalité de celles et ceux qu’il considérait comme « inaptes ». Galton et ses collègues s’étaient intéressés aux moyens de la reproduction humaine sélective en vue de l’amélioration du « cheptel humain ». L’eugénisme est aussi décrit comme une forme de psychologie appliquée utilisant des sciences dites pures à des fins qui seraient socialement utiles. Galton écrit : « il faut limiter la fécondité excessive de ceux qui ont socialement échoué désignant ainsi l’ « échec social» comme un caractère héréditaire, une des premières formulations de l’hérédité des comportements qui conduira par la suite à en rechercher les « causes » génétiques.
    Le « discret » Galton Institute existe toujours à Londres en 2016.

    Outre-atlantique la pagaille de la pseudo-science était tout aussi amphigourique et se répandait dans des conjectures sur la nature des critères excluant certaines personnes de la possible naturalisation. Madison Grant (1865-1937) publie en 1916 « Le Déclin de la grande race» (The passing of the Great Race) ! The Chinese Exclusion Act de 1882 établit une restriction à l’immigration en visant spécifiquement les personnes d’origine chinoise. Il fallut attendre the Magnuson Act fin 1943 pour y mettre un terme. L’Immigration Act of 1924, aussi appelé loi Johnson-Reed, fut une autre loi fédérale destinée à restreindre l’immigration des personnes européennes et asiatiques (y compris les japonais donc). La loi aurait été encore appliquée jusqu’en 1965.
    La notion de personnes « racialement inférieures » aurait soutenu le système même de quotas des « national origins quota/formula ». Les procès en vue de la naturalisation américaine des vrais-faux «white men » que furent Takao Ozawa en 1922 et de Bhagat Singh Thind en 1923 (nés respectivement au Japon et en Inde mais vivant tous deux aux Etats-Unis) illustrent en quoi le concept de race fut un instrument politique. Nous devrions revoir de près ces histoires de l’Histoire.

    En Allemagne, l’imbroglio sémantique s’organise pour « trier » et « épurer » méthodiquement. Deux ouvrages sont publiés en 1920. Celui d’Hans Friedrich Karl Günther (1891-1968) intitulé « La Raciologie ou Science de la race du peuple allemand » (Rassenkunde des deutschen Volkes) tandis que dans l’ouvrage intitulé « Die Freigabe der Vernichtung lebensunwerten Lebens », une nouvelle catégorie juridique est inventée par le juriste Karl Binding et le psychiatre Alfred Hoche , celle de « vie indigne d’être vécue », de “vie sans valeur”.
    Konrad Lorenz (1903-1989) s’inquiétant de la « décadence de la race » écrit en 1940 : « il faudrait, pour la préservation de la race, être attentif à l’élimination des êtres moralement inférieurs et charger « les meilleurs d’entre nous » de faire la sélection qui déterminera la prospérité ou l’anéantissement de notre peuple » in Zeitschrift für angewandte Psychologie und Charakterkunde.
    Docteurs en Droit , en Médecine , en Zoologie… tous s’égarent furieusement.

    Pour revenir en France, Paul Broca (1824-1880) affirmait que jamais un peuple « à la peau noire, aux cheveux laineux, et au visage prognathe n’a pu s’élever spontanément jusqu’à la civilisation ». Joseph Arthur Gobineau (1816-1882) qui proclamait l’infériorité des noirs refusait toutefois l’expansion coloniale. Cependant que Georges Benjamin Clemenceau (1841-1929) et Pierre Loti (1850-1923) qui étaient plutôt anticolonialistes finirent par se convaincre semble-t-il de « l’inégalité » du genre humain.

    Le racisme, une des choses les mieux partagées, a pu servir au colonialisme tout comme aux fantasmes de race pure. Le racisme, et le racisme pseudo-biologique, recrutent dans tous les camps et dans le monde entier. L’obsession génétique des uns et l’attirance pour le paranormal et la superstition des autres n’est pas pour calmer les frénésies délirantes à venir.
    Restons éveillé-e-s en nous relayant pour partager notre sidération.

    Nous devrions vite relire l’ouvrage « l’origine des individus » de Jean-Jacques Kupiec pour échanger des réflexions de biologistes enfin éclairé-e-s et ce, tandis qu’en Chine, le laboratoire de génomique cognitive au sein du Beijing Genomics Institute (BGI) se fourvoie en scrutant dans le génome humain les origines soit disant héréditaires de l’intelligence humaine soit disant évaluée avec les tests de quotient dit intellectuel sur des « individus d’exception » dépassant le score de 140. Zhao Bowen qui dirige le labo aurait déclaré: « Les gens ont choisi pendant longtemps d’ignorer la génétique de l’intelligence, parce qu’ils pensent qu’il s’agit d’un sujet controversé, particulièrement en Occident. Ce n’est pas le cas en Chine. » . D’après Wang Jian, directeur du BGI, ces recherches pourraient déboucher sur « des tests génétiques qui permettraient à des couples, ayant recours à la fécondation in vitro, de sélectionner les embryons avec le plus de potentiel d’un point de vue génétique. »

    Certainement ?
    Répondons par un extrait de « La grande nouvelle » désopilante de Jean Paul Brisset publiée en 1900 pour ne pas oublier de sourire quand le sens s’évapore ou que les croyances lacèrent. Je cite ce joyeux prosateur qui nous explique l’étymologie du mot CERTAINEMENT assurément comme ceci : « Certainement est formé de : Ce air t’est, ne mens ; certes est, ne mens. Ne mens signifiant : je ne mens pas. Tu mens, forcé ment ; tu mens forcément. J’accepte, part faites-m’en ; j’accepte parfaitement. Tu parles parfait, te ou tu mens ; tu parles parfaitement. Du suc c’est ! Le premier qui cria : Du suc c’est, eut du succès. Le mot suc est le premier nom du sucre et on lui donne encore ce nom. ».

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